Hachette, Paris
Passant à Tétude du bétail, H. Grandeau constate que les faits ne sont pas moins probants :
La France ne sufDt pas encore à la production de toute la viande nécessaire à sa consommation; elle ne suffirait pas surtout à une augmentation notable de cette consommation par extension aux citoyens français, trop nombreux encore, qui ne mangent pas de viande. Cependant il y a dans cette branche de l'économie rurale un progrès marqué dont le mouvement du commerce de la viande donne, mieux que toute autre constatation, une idée précise.
Déduction faite de la part de l'Algérie, qui ne doit pas entrer en ligne de compte ici, Texcédent de nos importations sur nos exportations en bestiaux vivants (déduction faite des chevaux), en viandes fraîches et abattues, suit, depuis vingt ans, une proportion rapidement décroissaote. L'excédent des importations sur nos exportations a été le suivant, exprimé en francs :
En 1879 173.160.156
En 1885 87.800.828
En 1888 30.071 080
En 1889 11.014.140
C'est donc à onze millions de francs seulement, au lieu de cent soixante-treize millions, que s'élève le chiffre de numéraire envoyé à l'étranger pour l'alimentation de la France en viande, soit près de dix-huit fois moins en 1890 qu'en 1879. Encore convient-il de remarquer qu'en 1879 l'excédent énorme des importations sur les exportations portait sur toutes les catégories, espèces bovine, ovine et porcine, animaux vivants ou abattus.
Aujourd'hui, nous sommes exportateurs de gros bétail, de porcs et de chèvres; l'excédent des importations ne " porte plus que sur le mouton et sur les viandes fraîches et abattues.
Ces résultats indiquant un progrès des plus sensibles, il
n'est pas inutile d'en rechercher les causes médiates, au moment où le Parlement va discuter les graves questions que soulève l'examen des modiûcalions projetées au régime douanier.
Ces constatations étaient bonnes à faire connaître en effet, à la veille de ce grand débat; et le Parlement en tirera certainement cette conséquence que, si la science aide à produire, la protection permet seule, aujourd'hui, à celui qui produit de tirer meilleur profit de son travail et de ses peines.
Et cependant les mesures prises pour protéger le bétail français ont ét3 et sont encore un des thèmes favoris de l'indignation des libre-échangistes. C'est même là un des chapitres les plus curieux de la campagne de presse entreprise contre la protection. On a été chercher les arguments les plus inattendus. On a soutenu, par exemple, qu'il était inadmissible que le bétail étranger pût être malade.
Le 23 novembre 1889, le ministre de Tagriculture fut informé qu'une épizootie, la fièvre aphteuse, sévissait sur les bergeries allemandes. Or, les moutons allemands entrant pour une certaine part dans le contingent que fournit l'étranger au marché parisien de cette viande, le devoir du ministre était tout tracé. L'entrée en France du mouton allemand fut interdite jusqu'à nouvel ordre.
Aussitôt grande émotion dans la presse libre-échangiste. La fièvre aphteuse ! C'est une invention protectionniste : « Voilà déjà un des premiers effets de celte politique économique rétrograde ! Voilà où Ton nous mène avec le syst^oae de M. Méline !..., etc., etc. »
Nous n'inventons rien. M. Coste, du Soir, nous l'a dit nettement sous une forme originale. 11 a raconté qu'un jour sa cuisinière était revenue. furieuse de chez le boucher. Elle avait dû payer dix sous, au lieu de huit, la « jolie côtelette de mouton que son maître aime assex à tortiller sur le coup de midi ». La domestique d'un économiste n'est pas seulement initiée aux principes de l'économie domestique; il va de soi qu'elle a aussi une teinture d'économie politique. Par surcroît, celle de M. Coste, ou, plus élégamment, « la nymphe de ses fourneaux », comme il l'appelle, est de sa nature « quelque peu irascible ». M. Coste nous la représente s'élevant avec la dernière énergie contre la prohibition momentanée du mouton allemand : « Enfin, monsieur, qu'est-ce que cela veut dire, et pourquoi nous affame-t-on de la sorte en empêchant les moutons d'entrer à la frontière? »
D'abord, t un peu distrait », M. Coste a répondu fort judicieusement t que c'était à cause d'une épidémie, la fièvre aphteuse, qui sévissait sur le bétail en Allemagne » .
— Vous me la baillez belle ! a répliqué la nymphe au paroxysme de l'émotion. On dit que c'est la faute aux juifs, aux affameurs !
Alors, nous confie M. Coste, « je n'ai rien répondu, mais ce mot m'a trotté dans la cervelle ».
Et il a écrit.
La servante de Molière indiquait seulement les retouches à faire; celle de M. Coste inspire Tidée môme de l'œuvre.
Et, en effet, au lieu de s'en tenir à la judicieuse appréciation qui lui était d'abord échappée (il est vrai qu'à ce moment-là il était « un peu distrait »), M. Coste s'est dit tout à coup : « — La fièvre aphteuse n'existe pas ! Ce sont les affameurs qui sont la cause de tout. Elle a raison, ma bonne ! A cela près qu'il faut entendre par affameurs, non les juifs, mais les protectionnistes, la vérité a parlé par l'organe mythologique de mes fourneaux. A moi ma plume l Ah I vous m'obligez à payer dix sous au lieu de huit la jolie côtelette que j'aime assez à tortiller sur le coup de midi ! Vous échauffez la bile de ma ménagère, quand vous savez que sa nature nerveuse demande tant de ménagements! Vrai I les heureux gouvernants de ce monde en prennent un peu trop à leur aise ! »
De ce moment, notre confrère ne se connaît plus. Il s'échauffe, bouillonne, fait aux protectionnistes des menaces, les accuse de semer le vent et leur promet une récolte d'eflFroyables tempêtes :
Vous croyez, chers protectionnistes, s'écrie-t-il, que vous pourrez continuer longtemps à faire ainsi le bonheur des propriétaires et des paysans ? (sic).
Vous avez donc oublié la fameuse insurrection lyonnaise : Du pain ou du plomb ! et les innombrables révolutions parisiennes ? V(ms supposez, je le vois bien, qu'on ne peut désormais descendre dans la rue que pour une cause politique, en vue de faire triompher quelqtic grand principe I
Méfiez-vous de votre cuisinière, monsieur Coste. Dites-lui que les deux tiers de la population française sont composés de propriétaires et de paysans; que le « droit du ventre » qu'elle plaide par votre plume en faveur des ouvriers citadins, est également réclamé par les premiers, et que ceux-ci sont plus de vingt millions! Elle a peur des émeutes dans la rue; apprenez-lui qu'une jacquerie serait plus redoutable encore; qu'il vaudrait mieux voir émigrer aux champs le trop-plein des ouvriers des villes que se précipiter sur les villes des flots de paysans affamés.
Mais voici venir « ces gros bataillons serrés semblables à autant de tours », — ils en ont au moins la lourde « massivité », — qui évoluent dans les colonnes de Y Économiste. Là on passe pour « très fort », et on ne trouve pas cette opinion exagérée; mais on raisonne souvent comme si on ne l'était guère. On y a quelques têtes de Turc s^ir lesquelles on ne se lasse pas de frapper. Une des principales est la filature de coton qu'on qualifie « d'insatiable filature *, sans bien connaître d'ailleurs à quel régime elle est soumise. N'at-on pas imprimé, par exemple, dans Y Économiste qu'en 1878, on avait accordé à la filature un relèvement de dix pour cent? Or, la vérité c'est que la filature de coton végète encore, à l'heure actuelle, sous le régime de 1860 ! A la demande de protection qu'elle fit en 1878,
on répondit par un refus formel ; bien plus, on abaissa de dix pour cent les droits qu'elle avait sur les retors.
Voilà pourtant comment on écrit Thistoiré !
Et YÉconomiste voudrait bien qu*on fît, en 1892, et pour les beaux yeux de MM. les filateurs de Manchester, ce qu'on a déjà fait en 1881. Il s'ingénie à démontrer, du reste, que Tindustrie cotonnière n'a pas besoin d'être protégée, qu'on perd son temps à s'apitoyer sur elle.
N'est-ce pas une preuve de la vitalité et du développement d'une industrie que de pouvoir dire que sa consommation de matières brutes a passé de soixantecinq à cent sept millions de kilogrammes de 18S6 à 1886? Pour le commun des mortels, l'argument semble péremptoire; pour ceux qui regardent de plus près, qui veulent consciencieusement s'éclairer et qui rendent hommage à la vérité, c'est tout simplement un trompel'œil. Il serait si facile de savoir par une enquête sommaire si, la consommation ayant doublé, le nombre de broches a dû doubler de son côté, et d'apporter ainsi à la première impression un élément de contrôle ; mais ce serait trop demander à des fossoyeurs qui voudraient bien prononcer une bonne fois le requiescat sur l'industrie qui les gêne. Au contraire, comme un statisticien qui dirigerait sa lunette sur la plaine Monceau, qui constaterait qu'on y a construit beaucoup de maisons et qui en conclurait qu'il doit en être de même dans la France entière, l'auteur porte ses regards sur le rayon de l'Est et constate que, de 1881 à 1890, on y a construit deux cent treize mille cent trente-
trois broches et cinq mille métiers à tisser. Admettons ces chiffres sans les discuter. Mais combien ces chiffres sont minimes quand on sait que l'Alsace comptait pour nous, avant 1870, un million six cent mille broches et trente mille métiers à tisser! Ce qu'il faut noter, c'est la lenteur avec laquelle le rayon de l'Est tend à nous rendre ce que nous avons perdu, en raison même de ce que 1 industrie cotonnièrc est livrée sans défense à la concurrence étrangère.
Mais admirez Targument inattendu de V Économiste! Il craint que si Ton donne satisfaction aux cotonniers, la filature, par exemple, n'en arrive à trop produire et que cette surproduction n'amène un avilissement de prix ruineux pour elle.
Rassurons ce bon apôtre, partisan d'ordinaire du laisser faire, laisser passer. Si, sous l'impulsion d'un tarif mieux compris, cette impulsion se développe et si la production vient à dépasser la consommation, elle saura trouver des débouchés ailleurs, ne fût-ce que sur notre marché de la Cochinchine et du Tonkin, qui est bien forcé, à l'heure actuelle, de s'alimenter à Bombay et à Manchester, puisque nous ne suffisons pas à notre consommation intérieure. Si, la filature augmentant sa production, les filés baissent, le tissage sera dans de meilleures conditions pour ses achats et l'exportation de la lingerie s'en trouvera fort bien.
Achevons de l'éclairer enfin, et une bonne fois pour toutes, sur ce fait qui l'étonné : l'accroissement de la consommation du coton en France.
Si Ton disait à notre confrère qu'il s'est consommé,
LA PRESSE LTBRE-ÉCHANGÏSTE 263
Fan dernier, cent mille mètres cubes de marbre de plus que Tannée précédente, il en conclurait vraisemblablement que chaque statuaire, dans cette bienheureuse année, a dû livrer au moins une statue par jour, n ne se demanderait pas si, avec du marbre, on ne fait pas autre chose que des statues? Si on lui disait qu'en 1887 il est entré quatre millions de kilos de millet, et qu'en 1888 il en est entré dix millions deux cent cinquante mille, en conclurait-il qu'en France on a dû élever plus de serins, ou que les serins ont infiniment plus mangé en 1888 qu'en 1887? Non, il chercherait ailleurs la cause de cette augmentation. C'est ce qu'il ne fait pas pour le coton. Faisons-le pour lui.
Cet accroissement résulte :
1<» De ce que, depuis trois ou cinq ans, trois cent mille broches en France se sont mises à travailler, jour et nuit;
2<* De ce que la production par broche est plus forte, en moyenne, qu'il y a huit ou dix ans ; de ce qu'on a remplacé des métiers ayant vieilli par d'autres qui, marchant plus vite, produisent dix à vingt et trente pour cent de plus, suivant que les nouveaux métiers sont mis en self actings ou en continus;
3<> De ce que surtout, la consommation demandant beaucoup moins de fils fins, la filature a dû augmenter ses machines de préparation de manière à pouvoir filer plus gros. On estimait autrefois la moyenne des filés à un numéro moyen trente-cinq; aujourd'hui, ce numéro s'écarte peu de vingt-six; or, en numéro trentecinq, une broche produit treize kilos par an; en nu-
méro vingt-six, vingt kilos. Différence par broche : sept kilos qui, sur quatre millions, en chiffre rond, que nous pouvons avoir en France, donnent une majoration annuelle dans la consommation de vingt-huit millions de kilogrammes.
Ce qu'il ''allait et ce qu'il faudra démontrer plus d'une fois encore pour convaincre les écrivains de parti pris de V Économiste.
Mais, foin du raisonnement 1 11 peut parfois être embarrassant. Les « purs », les ^ vrais », aiment bien mieux faire appel au bras séculier. La majorité de la Commission des douanes est protectionniste; la majorité du Sénat et de la Chambre le sont, et aussi, la majorité du pays. 11 faut que le gouvernement intervienne et parle haut. M. Courcelles-Seneuil a déclaré que le libre-échange devait f tre imposé par tous les moyens; — au fait, si on guillotinait les protectionnistes? — M. de Lanessan, homme considérable dans le Parlement, est tout à fait dans les mêmes sentiments. 11 a entendu dire que le ministère était résolu à prendre une attitude très énergique et à ne pas suivre la Commission des douanes dans la voie du « protectionnisme outrancier » , et il félicite les ministres dans le XW Siècle.
Il est vrai que les informations de M. de Lanessan laissent à désirer comme précision. 11 a appris, par
exemple, que certains fabricants de cuir prenaient déjà leurs mesures pour transporter leur industrie à Vélranger si les tarifs proposés par la Commission des douanes étaient votés. Or, la Commission des douanes n'a pas voté de droits sur les cuirs et peaux qui, si la Chambre ratifie ses propositions, continueront à entrer en franchise. En revanche, elle a voté sur les produits fabriqués avec le cuir des droits qui protègent justement Tindustrie de ces fabricants qu'on représente comme résolus à émigrer!...
Cela nous amène à parler du grand dada des libreéchangistes : les représailles I
En ^890, au Conseil supérieur du commerce et de l'industrie, M. Lockroy ne craignait pas de faire un appel à l'étranger :
Il est, disait-il, une considératioQ qui m'a frappé et sur laquelle j'appelle Tattention du Conseil supérieur.
Se rappelle-t-on que nos traités expirent tous à la même date, et que le jour où nous les dénoncerons solennellement, nous paraîtrons déclarer une guerre économique à toutes les nations qui ont signé ces traités, à l* Europe entière? Il y a une situation très grave dans ce fait que tous nos trait^^s seront dénoncés à la même époque. Prenez garde! Vous pourrez surexciter contre nous les ressentiments et les colères de l'Europe !
Âh ! si ces traités venaient à expiration les uns après les autres, si nous pouvions délibérer, discuter sur un traité p
puis, trois ans après, sur un autre traité, il y aurait là des solutions successives qui ne présenteraient pas un caractère de gravité exceptionnelle; mais serait-il prudent de dire à TEurope entière : Nous rompons le régime économique qui nous liait; nous n'aurons plus de rapports avec vous au point de vue économique? Serait-il prudent aussi, au point de vue politique, détenir ce langage?
Écoutez la réponse d'un homme de bon sens, de M. Gailly, sénateur ; elle est topique :
M. Lockroy est effrayé des effets que produira, selon lui, la dénonciation des traités de commerce. J'avoue que, pour ma part, je n'éprouve pas les mêmes craintes; car, en somme, nous n'avons à dénoncer qu'un petit nombre de traités, pour ce motif très simple que, malgré nos efforts, nous n'avons pu en conclure qu'un très petit nombre et, je puis le dire, avec les nations les moins importantes.
Avec qui, en effet, avons-nous des traités? Avec la Belgique (celui-là est assurément le plus important), avec la Suède, la Suisse, le Portugal, l'Espagne; mais nous n'en avons point avec l'Angleterre, ni avec l'Allemagne, qui n'en a feit avec aucune nation, ni avec l'Autriche-Hongrie, ni avec la Russie, ni avec l'Italie. On peut donc affirmer que le petit nombre de nos traités n'est pas de nature à faire redouter les conséquences que prévoit M. Lockroy, lorsque ces traités seront dénoncés.
Et M. Lockroy n'a rien répliqué; mais Is, France qu'il dirigeait alors se mit à tonner de plus belle contre la « politique d'isolement diplomatique », à gémir en pensant que nous allions nous mettre l'Europe à dos, et que les amitiés que nous avions sur le continent allaient se transformer en des haines violentes.
Les nations amies ! Où sont-elles donc celles que les traités de 1860 ont fait venir à notre secours en 1870, par exemple? Et par quoi s*est traduite leur reconnaissance?
Et d'ailleurs, à supposer qu'on consente pour un instant à discuter l'argument des représailles, que vaut-il en réalité?
Il y a quelques années, TAllemagne et les États-Unis relevèrent leurs tarifs douaniers. A Tune et à l'autre, on fit les mêmes prédictions qu'à nous. Elles allaient à la ruine en s'isolant du reste du monde. Qu'est-il arrivé?
En 1888, l'importation des produits étrangers en Allemagne était de trois milliards six cent quatre-vingts millions de francs ;
En 1888, après le relèvement des tarifs, cette importation atteignait quatre milliards cent douze millions de francs :
Soit une augmentation de quatre cent trente-deux millions de francs en quatre annnées.
En 188S, rimportation des produits étrangers aux États-Unis était de deux milliards huit cent quatrevingt-sept millions de francs;
En 1888, après le relèvement des tarifs, elle atteignait trois milliards six cent vingt millions :
Soit une augmentation de sept cent trente-huit millions de francs en quatre ans.
Voilà comment se sont fermées les frontières de l'Allemagne et des États-Unis. Voilà comment aussi se fermeront les nôtres.
Les libre-échangistes objectent : mais si les droits de
douane ne sont pas un obstacle aux importations, pourquoi donc en réclamez-vous ? — Réponse : le droit de douane a pour but, non d'empêcher les importations, mais d'empêcher les prix de s'avilir.
Mais on se garde bien de citer des chiffres. On a, chez les libre-échangistes, une façon toute particulière de connaître l'histoire, comme aussi de respecter la dignité du pays, auquel on dit tranquillement : Il ne faut pas modifier nos tarifs, parce que cela déplairait à l'étranger, et qu'il nous faut d'abord avoir sa permission pour faire nos propres affaires.
C'est surtout des colères de la Belgique qu'on nous menace.
Nous n'en sommes, pour notre part, nullement effrayé. Non seulement nous ne craignons pas ses coups, mais nous sommes bien convaincu qu'elle n'essaiera même pas de nous en porter.
Et pour en être convaincu, nous n'aurons besoin que d'examiner froidement notre situation réciproque.
Nous recommandons tout d'abord la lecture des tableaux qui établissent le compte de nos échanges avec la Belgique, au commerce spécial, durant ces dernières années.
Pendant la période de 188o-1889, la Belgique nous
a acheté pour un milliard quatre cent quatre millions
\ six cent mille francs de marchandises et nous a vendu
\pour un milliard six cent quatre vingt-un milUons
huit cent mille francs des siennes.
D'où résulte, à son profit, un écart de plus de deux cent soixante-dix-sepl millions dans cette période de
cinq ans, soit environ cinquante-cinq raillions et demi de francs par an.
Croit-on que pour plaire aux libre-échangistes, elle va renoncer volontairement à ce bénéfice en fermant ses portes aux produits français? Nous l'estimons plus soigneuse de ses intérêts.
Mais regardons les chiffres d'un peu plus près ;
Le tableau général du commerce de la France constate qu'en 1889, il est entré de France en Belgique pour cinq cent soixante-dix millions de marchandises. Mais ce que le tableau ne dit pas et n'a, d'ailleurs, pas à dire, ce que, d'autre part, les libre-échangistes se gardent bien de reconnaître, bien qu'ils ne puissent l'ignorer, c'est que sur ces cinq cent soixante-dix millions, la Belgique n'en a consommé que pour trois cent vingt-deux millions sept cent vingt-sept mille francs. Le reste a été réexporté un peu partout, soit par les voies ferrées, soit par Anvers.
C'est que la Belgique n'est pas seulement un marché de consommation, mais un marché de transit. C'està-dire que le relèvement de nos tarifs ne pourra l'affecter que dans une mesure restreinte; pas assez, en tout cas, pour la faire renoncer au bénéfice des opérations commerciales qu'elle fait avec nous.
Mais, nous dit-on, ce n'est pas seulement le commerce, c'est le transit avec la Belgique qui va être supprimé.
Et c'est dans un journal réputé sérieux, qu'on devrait croire au moins respectueux de sa clientèle, c'est dans le' Temps qu'on lit des choses comme ceci :
PrenoDS le traité du 13 mai 1882 avec la Belgique. Ce traité exempte de tout droit de trausit l6s marchandises françaises § de toute nature ». Qu'une dénonciation intervienne : voilà une partie de nos transports menacée. Faudra-t-il que rios marchandises à destination des Pays-Bas ou d'Allemagne se privent de la voie belge ? Elle pourrait leur être fermée du jour au lendemain. Par le même traité, la Belgique s'est interdit de frapper de droits de sortie ses marchandises; il peut se produire telles circonstaoces où nous aurions absolument besoin de houilles belges : la dénonciation faite et ses résultats acquis, toute marchandise belge peut nous être refusée. Étendez le système, et la France est en état de blocus.
Ainsi donc plus de transit par la Belgique; comment allons-nous faire ?
Le plus à plaindre des deux ne sera pas celui qu'on pense.
On reconnaîtra sans doute que, par réciprocité, nous aurions le droit de prendre contre la Belgique une mesure analogue. Or le transit de la Belgique en France est aussi considérable que le transit de la France en Belgique.
Mais il y a plus.
Nous faisions remarquer tout à Theure Ténorme différence entre les chiffres de rentrée et de la consommation des marchandises françaises en Belgique. La plupart de celles-ci sont embarquées à Anvers. On estime à deux cents millions de francs environ la valeur des marchandises françaises qui prennent cette voie, parce que les chemins français du Nord et de l'Est ont consenti des tarifs de sortie très réduits qui se soudent.
à la frontière, avec des tarifs plus réduits encore.
Or si ces marchandises ne peuvent plus passer par la Belgique, par où sortiront-elles de France, si ce n'est par les ports français, par le Havre et Dunkerque notamment, qui souffrent actuellement de linsufïisance des frets de sortie et de la concurrence du grand port belge. Que la Belgique dénonce donc, si elle le veut, la convention de transit. Elle y perdra beaucoup et nous y gagnerons considérablement.
Et les représailles sur nos produits, nous dit-on, les comptez-vous pour rien?
Nous ne les comptons, en tout cas, que pour une importance relative; mais nous sommes bien sûrs que la Belgique ne se hasardera pas à jouer un jeu qui pourrait avoir pour elle de si terribles conséquences.
On ne suppose pas probablement que nous serions d'humeur à recevoir des coups sans en rendre.
Nous achetons annuellement à notre voisine quatre millions cent mille tonnes de houille et huit cent vingtcinq mille tonnes de coke. C'est le quart de sa production houillère.
Supposons que nous élevions de un franc vingt, à cinq francs le droit perçu à l'entrée en France d'une tonne de houille belge, l'exportation belge serait arrêtée du coup et sans que nous ayons à en souffrir. Non seulement les houillères du Nord et de l'Est pourraient augmenter leur production, mais l'Angleterre ne demanderait pas mieux que de doubler la fourniture qu'elle nous fait annuellement de ces quatre millions et demi de tonnes.
Quant à la Belgique, où écoulerait-elle ce stock que nous lui laisserions? Risquerait-elle de provoquer un soulèvement ouvrier en réduisant le travail de ses mines? Dès lors, n'avons-nous pas là un moyen sûrement eflQcace de Tempêcher de suivre le conseil que lui donnent si bénévolement les libre-échangistes français.
Ce n'est pas notre seul moyen coercitif.
Que penserait, par exemple, la Belgique si nous dénoncions, en ce qui la concerne, la convention monétaire? Il y a plus d'argent belge en France que d'argent français en Belgique. La diflérence représenterait au passif de notre voisine un joli chiffre de millions qu'elle serait obligée de nous rembourser en or.
S'y risquera-tr-elle?
Nous savons bien qu'on nous fait une autre menace. Certain journal belge a eu le cynisme de dire que ses compatriotes reprendraient leur commerce de contrefaçon! On a déjà dénoncé le traité relatif à la propriété artistique et littéraire. C'est un acheminement.
Vous croyez que nos journaux libre-échangistes vont s'indigner contre ces menaces de piraterie. Allons donc ! Braves Belges! Des amis ceux-là! Ils annoncent qu'ils vont contrefaire nos produits. Bravo! Les Belges sont décidément le premier peuple du monde! A bas la Commission des douanes! Et les éditeurs parisiens -de faire chorus, ceux-là mômes qui ont demandé que des droits les protègent précisément contre la concurrence des éditeurs belges. Et les littérateurs, les musiciens, les artistes de les suivre sans bien se rendre compte, d'ailleurs, de ce qu'on leur faisait faire.
Faut-il le dire? Nous ne pouvons croire à de pareilles représailles de la part de la nation belge. Nous nous fions à l'honnête et courageuse parole de l'honorable député libéral, M. Janson, protestant, il y a quelques jours, dans une réunion de ses amis politiques, contre toute idée de rétablir la piraterie littéraire, et disant que s'il y a une propriété sacrée, c'est celle de l'auteur : « A la guerre, s'est écrié l'orateur, il y a des armes qui sont interdites, prohibées. C'est plus vrai encore dans une guerre économique et de tarifs. Il me serait impossible de voter une loi qui nous ramènerait à la barbarie et supprimerait la propriété littéraire. »
C'est là le langage d'un honnête homme. Il sera entendu et compris par la Belgique.
Pour ce qui est des tarifs, on discutera; mais, encore une fois, il s'agit de traiter et non pas de menacer.
De la Suisse, de la colère de laquelle on nous menace également, nous ne voulons rien dire que ce que nous avons dit de la Belgique. Nous nous contenterons de citer quelques chiffres. De 1837 à 1866, le transit de Suisse en France a dépassé de plus de soixante-seize millions le transit de France en Suisse. De 1867 à 1886, il l'a dépassé de près de deux cent quatre-vingt-deux millions. En cas d'interruption des relations commerciales, de quel côté serait le dommage?
La vérité est que toute cette argumentation désespérée ne tient pas debout. Il n'y a pas, de la part des nations étrangères, de représailles possibles. Et quand il en serait autrement? Fau1>-il donc que vingt ans après
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la guerre nous en soyons à ce point de ne pas pouvoir élaborer un tarif de douanes à notre guise?
Mais n'est-il pas humiliant de voir les journaux libre-échangistes français faire appel à l'étranger; de voir ce mépris des résolutions de nos pouvoirs publics prêché par des Français? Toute arme, du reste, semble bonne à nos adversaires.
Quelques distilleries de majfs ont sombré, en février 1891, à la suite d'une baisse considérable sur le prix de l'alcool, coïncidant avec le renchérissement du maïs américain, résultat d'une récolte déficitaire d'un tiers environ. Ajoutez-y la hausse du charbon, qui survint au même moment, et qui achevait de rendre très difiîcile l'existence de cette industrie, qui d'ailleurs n'a jamais été bien brillante en France.
Ces incidente, grossis démesurément, ont été une bonne fortune pour nos adversaires. A la veille de notre réforme douanière, quelle excellente aubaine qu'une « victime de la protection ». On persuada au public que si ces distilleries étaient tombées en déconfiture, c'élait la faute du droit de trois francs, voté en 1890. On avait un cadavre : on en fit la promenade, triomphalement.
En vain, on démontrait aux libre^changistes que la protection n'était pour rien dans ces catastrophes qui arrivaient trop à point, du reste, pour ne pas être un peu suspectes; en vain on leur prouvait que si cette
loi sur le maïs qu'ils incriminaient n'avait pas été faite, ce n'est pas trois, ni cinq, ni dix distilleries qui auraient sombré, mais deux cents distilleries agricoles bien autrement intéressantes puisqu'elles distillent des produits de notre sol et font vivre des centaines de mille d'agriculteurs français; ils n'ont voulu rien entendre ! Ils ne voulaient rien entendre, non plus, lorsque après 1860 les établissements industriels croulaient par centaines, laissant la ruine et la désolation dans le pays.
Savez-vous ce qu'ils répondaient, ceux qui osaient répondre, lorsqu'au début de 1870, après dix années d'expérience de ce régime, on leur prouvait qu'il y avait chez nous de nombreuses industries en souffrance et que beaucoup avaient péri, à qui l'on avait prédit une prospérité sans bornes ?
Écoutez M. Jules Simon, parlant au cirque des Champs-Elysées, le 6 février 1870, dans une réunion « tenue pour la défense des doctrines du libreéchange » :
Je le reconnais : il y a chez nous des industries en souffrance. Je vais plus loin, il y en a qui ont péri. Je pourrais en citer quelques unes, — à quoi bon ? — Est-ce le traité de commerce qui a produit cette détresse? Admettons le pour un moment. Cela prouvera que le traité de commerce n'a pas été utile à tout le monde: qui en doute? Il faut calculer sur la masse, juger Fensemble, négliger les exceptions. Un homme peut périr dans les rangs lorsque l'armée à laquelle il appartient ga^ne la bataille. 11 en est de même pour rindustrie.
Du temps du premier empire, quand nous avions, près que chaque matin, un bulletin de victoire, les autorité partaient de leurs demeures, entourées de tout l'appareil militaire, et s'en allaient avec des flots de peuple, chanter un Te Deum â Notre-Dame, tandis qu'il y avail dans Paris un grand nombre de familles qui étaient dans les larmes, parce qu'un des leurs avait péri. Nous avons aujourd'hui le même spectacle sous on autre aspect. Une industrie périt, mais l'industrie française triomphe. Nous plaignons les vaincus: nous les aiderons s'il le faut; mais nous n'irons pas, pour des malheurs privés renoncer à nos principes et à notre patriotique orgueil.
A notre tour, nous dirons, n'est-ce pas : quatre ou cinq distilleries de grains périssent ; mais la distillerie agricole est sauvée de la ruine. Nous plaignons les vaincus, mais nous n'irons pas, pour des malheurs privés, renoncer à notre principe qui est, de protéger avant tout, la production française et le travail national. Pour ce qui est des trois ou quatre cents ouvriers que ces liquidations ont privés momentanément de travail, il leur aura été plus facile d'en retrouver dans les grandes villes qu'ils habitent qu'aux millions de cultivateurs ou d'ouvriers d'usine qui vivent à la campagne, et que nos adversaires mettraient d'un cœur si léger sur la paille.
Lorsque, vers 1885, la moitié des fermes restait en friche et que le sol, dans certaines régions du Nord, ne trouvait preneur à aucun prix, il fallait lire les journaux doctrinaires et leurs plaisanteries cruelles à l'adresse de nos paysans ! Tout cela ils l'oublient, et ils veulent vous le faire oublier à vous, protectionnistes
timorés, qu'ils espèrent faire trembler devant leurs menaces.
Mais voilà bien de Thumeur pour des choses qui n'en valent pas la peine. Revenons, pour finir, à ceux qui sont notre joie : aux économistes I Et soyons juste. Les économistes officiels combattent la protection, mais ils la défendent au besoin lorsqu'il s'agit de certains produits. Lorsque les viticulteurs de l'Hérault demandent un droit de trente francs sur les raisins secs et le relèvement de deux h vingt francs du droit sur les vins, il nous est bien difficile de ne pas voir en eux des protectionnistes ou, si on préfère, des enfants prodigues tout disposés à revenir, repentants de ' leurs égarements passés, au giron maternel. Et qui les conduit, ces protectionnistes du libre-échange? M. Paul Leroy-Beaulieu, lui-même ! Oui, M. Leroy-Beaulieu venant brûler Fencens sur l'autel des faux Dieux !
Que voulez- vous 1 de pareilles faiblesses ne sont point sans exemple :
Dans le temple des juifs, un instinct m'a poussée. £t d'apaiser leur Dieu, j'ai conçu la pensée ; J'ai cru que des présents calmeraient son courroux, Que ce Dieu, quel qu'il soit, en deviendrait plus doux. Pontife de Baal, excusez ma faiblesse...
Ainsi raisonne sans doute Athalie Leroy-Beaulieu.
N'a-t-on pas raconté qu'il s'était rendu avec les viticulteurs en pèlerinage à Notre-Dame de la Protection ? Oh! cela s'est fait avec un certain mystère; mais, à
notre époque, qui peut se flatter d'échapper à rœii vigilant des reporters? L'un de ceux-ci s'est faufilé au milieu des pèlerins. Il nous a envoyé sur cette touchante cérémonie des détails si curieux que nous ne pouvons résister au désir de les reproduire, sous les réserves d'usage.
Le cortège était imposant. Quelques viticulteurs de Bercy-les-Coteaux, ayant entrepris de se faufiler, ont été expulsés avec indignation. Beaucoup de bannières, la plupart portant des devises : Plus de traités de commerce/A bas le LurSaluces belge/ Trente-^ix francs ou la mort 1 etc. Les pèlerins s'avançaient en file compacte, diantant un cantique de circonstance, composé par M. Leroy-Beaulieu sur un air connu, avec ce refrain :
Sauvez du libre* échange
Tous les viticulteurs I (hU)
Un très grand nombre de Bourguignons étaient venus se joindre aux Bordelais et au Languedociens, qui formaient le noyau de cette solennelle manifestation.
Les pèlerins ne s'interrompaient de chanter et de prier que pour se communiquer en d'édifiants colloques leurs espérances joyeuses, leur foi robuste. On n'entendait que propos de ce genre : « Courage, mon frère, Notre-Dame de la Protection n'abandonnera pas ceux qui lui ont toujours été si fidèles... depuis deux ansi »
L'entrée dans la basilique - magnifique édifice très ancien et de grand style, restauré par Sully, complétée par Colbert — s'est efiectuée au milieu de l'émotion
unanime. Quel recueillement ! Chacun avait dans les mains un livre d'heures : la Révolution économique^ par Jules Domergue*. Flatteuse attention à l'endroit du bon curé-doyen Méline, qui en a écrit l'introduction et les oraisons jaculatoires, et qui se trouvait là, prêt à célébrer l'office, content, le cœur à l'aise, la mine affable, encore que doucement goguenarde devant ces pèlerins dont il n'a pas encore l'habitude. Il avait revêtu, pour la circonstance, ses ornements les plus somptueux : les droits compensateurs, les drawback, etc... Le tarif maximum et le tarif minimum formaient les deux pans de sa riche étole.
Quand on se fut tassé dans la grande nef, la cérémonie commença. La Commission des douanes, faisant fonctions de maîtrise, entonna le Kyiîe Eleison à pleins poumons : l'ensemble était parfait, les anciens chefs d'attaque, MM. Léon Say, Aynard et Roux, ayant manqué à l'appel.
Par une modification à la liturgie consacrée, le Kyne débutait ainsi :
Six francs sur les raidns, a^ec un droit d*accise !
A quoi les pèlerins, en chœur et à tue-tête, répondaient :
C'est trent'six, trent'sii, trenl'six C'est trent'six francs qu'il nous faut I Ohl oh! oh! oh!
1. Opinion de M. Leroy-Beaulieu, sur cet ouvrage : « Je n'ai jamais rien lu d'aussi juste et de sibeaii! » (Économiste Français^ !•' avril 1890.)
Cependant, à Técart de la foule, dissimulé dans Tombre d'un pilier de transept, à demi bariolé par le reflet d'un grand vitrail, M. Paul Leroy-Beaulieu essayait de prier tout seul. Mais son âme était le théâtre d'une lutte douloureuse, et le plus cruel des tourments — le remords — se peignait en traits attristants sur sa mâle physionomie.
Alors, dans ce coin d'église, une scène fantastique se déroula. Notre correspondant spécial Ta sténographiée, la sueur au front. La voici fidèlement transcrite :
M. LEROY-BEAULIEU
Seigneur, daignez permettre à Fhumble économiste De s'agenouiller devant vous !