‹ La comédie littéraire: notes et impressions de littératureChapitre 10 sur 54 · FREDERIC MISTRAL, ROI DU MIDI · texte numérisé non relu

FREDERIC MISTRAL, ROI DU MIDI

telibrige. Et tandis que mon cher confrère me confessait ainsi son enthousiasme, je regardais les vrais Avignonnais et les vraies Avignonnaises assis sur le pas de leurs portes. Ils paraissaient fort paisibles. Pas un murmure ne sortait des maisons closes. Tandis que les gens du Nord faisaient leur sabbat, les gens du Midi dormaient... 0 sainte puissance de l'illusion !

Mistral lui-même , le roi de cette tribu félibréenne, est (du moins en apparence) le plus placide [des hommes. Il demeure impassible au milieu des clameurs, et reçoit, immobile comme un dieu d'Orient, l'encens qu'une foule idolâtre fait fumer sur ses autels. Il parle peu. C'est à peine si j'ai entendu le son de sa voix. S'il était moins glorieux, on dirait qu'il est timide.

Ce soir-là, après la représentation d'Œdipe roi^ il vint souper chez un habitant de la ville qui avait convié quelques poètes de passage et les artistes de la Comédie-Française. En arrivant, il s'approcha de Môunet-SuUy et, sans mot dire, l'embrassa sur les deux joues. Ce baiser valait assurément un discours. Il exprimait une admiration muette et d'autant plus pénétrante. Mounet-Sully gardera ce baiser comme Mlle George garda celui de Napoléon, il n'en perdra pas le souvenir. Après souper notre hôte demanda à Mistral de chanter la Coupo Sanlo et le grand poète accéda à son désir. Il entonna l'hymne sacré, puis nous levâmes nos

verres à sa santé, et il se retira suivi de son premier vizir, qui est le chancelier du félibrige, M. Paul Mariéton. Et il accomplit ces choses avec une majesté tranquille, qui est en effet celle d'un roi, et d'un roi qui a l'habitude de régner et dont la toute-puissance n'est pas contestée... Vous voyez que les organisateurs du félibrige sont de fins psychologues. Us savent, ainsi que les princes de Tancienne Église, exalter Timagination des fidèles, et si jamais la foi s'affaiblissait, *s'il était besoin d'un miraele pour la réchauffer, soyez sûrs qu'ils ne seraient pas en peine de l'accomplir et que, dès le lendemain, tous les journaux de France et d'Europe en répandraient la nouvelle.

Je crains seulement que leur ambition ne s'accroisse avec le succès et qu'elle ne devienne démesurée. On leur prête déjà des projets énormes. Ils rêvent, paraît-il, de restaurer, sous le pavillon du roi René, ralliance latine, rêve généreux mais dont la réalisation n'est point aisée. Ils voudraient que l'Italie, la France et l'Espagne marchassent unies, la main dans la main, et communiassent dans l'amour des lettres et de l'humanité. Je crains que certains princes du Nord, qui ne font pas partie du félibrige, ne contrarient ces beaux plans.

Ils voudraient aussi restaurer les cours d'amour et les trouvères. Ce projet est plus modeste et il est inoffensif. Une première lentative fut faite dans ce sens, il y a ([ueh^ues années. Mme de Brancovan

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avait réuni dans sa villa d'Amphion sur les bords du lac de Genève une compagnie d aimables femmes et d'hommes de lettres. Mistral était parmi les convives. Dans la soirée ils montèrent sur des barques ornées de tleurs et remplies de musiciens. A la poupe de chaque barque trônait une dame assise sur des tapis de brocarts entourée d'une cour de poètes qui lui récitaient leurs derniers vers. La « galère capitane » superbement décorée portait Mme de Brancovan et Mistral... Tout à coup Mistral chanta... Et Ton entendit, sur les eaux pures, glisser l'écho des Iles d^or\ il chanta Magali, il chaula la chanson des épis et la chanson des vignes, et les vers de la cueillette et les amours de Vincent... Et les assistants furent saisis d'une émotion religieuse.

Ce sont là des raffinements de dilettantes. Cette restauration des cours d'amours marche de pair avec le goût des vieux meubles et des vieilles porcelaines. Les femmes du monde qui s'ennuient seraient ravies de poser à la Clémence Isaure et de distribuer des branches d'églantine aux gentils rimeurs. On peut assurément restaurer ce divertissement. Ce qu'on ne pourra restaurer, c'est l'état d'âme des troubadours et de leurs belles, l'héroïque dévouement des chevaliers qui mouraient en prononçant le nom de l'Aimée, n'ayant parfois reçu d'elle qu'un chaste serment, et la constance des Dames qui attendaient dans l'ombre du cloître le retour de leurs Seigneurs. Les cours d'amour reconstituées deviendront un jeu de

société, une concurrence au lawn-tennis... Et le plus souvent, au lieu d'y dire des vers, on y causera de Mlle X..., de la Comédie -Française, et du dernier amant de la marquise ou de la comtesse

Et les'vrais poètes qui, par hasard, se faufileront en ces cénacles, chercheront à enjôler les jeunes veuves en leur dédiant des sonnets pâmés ou à épouser les petites héritières, qui leur apporteront avec leur trousseau, la chère indépendance, si nécessaire au bonheur...

On ne ressuscite pas les choses mortes. Les félibres ne feront pas revivre Théroïsme des siècles passés. Ils peuvent du moins en aviver le souvenir et en raviver le culte. Dans celte limite, nous devons applaudir à leurs efforts. Qu'ils attirent chaque année, à travers la Provence, une légion de touristes, ce voyage ne sera pas perdu. Le pays est admirable ; il a conservé ses ruines, qui sont des pages d'histoire. Enfin le ciel y est bleu, l'air y est pur, les nuits merveilleuses... Et les habitants — quoique moins exubérants que les Parisiens — y donnent à tous venants une hospitalité pleine de grâce...

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