‹ La comédie littéraire: notes et impressions de littératureChapitre 9 sur 54 · FRÉDÉRIC MISTRAL, ROI DU MIDI · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC MISTRAL, ROI DU MIDI

Nous sommes l'aller voir, en son royaume; il ne sort guère, ordinairement, de sa bonne ville de Maillane. Mais, pensant qu'il devait une politesse à Sophocle, il avait daigné se déranger pour venir écouter au théâtre romain d'Orange Œdipe roi. Quand il fit son entrée sur les gradins de l'hémicycle, tous les félibres parisiens et autres crièrent : Vive Mistral! et quelques exaltés lancèrent leurs chapeaux en l'air, ce qui est le dernier terme dje l'enthousiasme. Le grand poète reçut avec sérénité ces hommages. Il redressa sa haute taille, il se découvrit, il inclina doucement son front olympien et il esquissa de la main un geste protecteur et sacerdotal qui voulait dire : « Mes enfants, je vous bénis I »

Vous pensez s'il doit être blasé sur les louanges. Depuis un demi-siècle, elles lui sont prodiguées. Mais c'est un vin dont on ne saurait plus se passer

quand, une fois, on y a trempé les lèvres. Mistral se trouve un peu dans la situation où se trouvait Victor Hugo, pendant les dix années qui précédèrent sa mort. 11 a passé l'heure des combats, il se repose sur ses anciennes victoires; il est devenu le Maître, l'Aïeul, celui qu'on vénère et qu'on ne discute plus. Comme à l'auteur des Burgraves^ on lui envoie des vers et on lui demande des autographes. Et j'imagine que les autographes sont généralement bienveillants et que les jeunes poètes qui les reçoivent, en réponse à leurs missives, s'en trouvent fort honorés...

Roumanille et Aubanel ne jouirent pas d'une gloire aussi bruyante. Leur renommée eut un caractère moins cosmopolite. Roumanille vivait isolé dans sa petite imprimerie avignonnaise; et ses contes si finement ironiques, si « attiquement » gaulois, n'étaient lus et compris que de ses compatriotes. Aubanel, dont l'âme fut grande et l'inspiration parfois sublime, fuyait les vaines popularités. « Mieux vaut d'être aimé que d'être célèbre », écrivait-il. El il demeura fidèle à sa devise, travaillant à l'ombre de son jardinet, entouré de deux ou trois amitiés passionnées et abrité par elles contre les curiosités banales. Son œuvre est superbe, mais d'une beauté grave et même un peu triste. L'œuvre de Mistral est plus accessible, son talent plus souple et plus varié. Mistral est bien, selon l'heureuse expression de Paul Mariéton, le miroir d(î la Provence. On

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la retrouve en ses vers sous ses aspects multiples. Mistral a écrit des poèmes virgiliens, mais il a écrit* aussi d'indulgentes satires, des galéjades, où le caractère méridional est joliment observé et raillé avec douceur. Joignez à cela le prestige de Mireille, type immortel popularisé par la peinture et par la musique. Vous comprendrez l'auréole dont le nom de Mistral est entouré.

Il faut dire que le félibrige est pour beaucoup dans ce résultat. Ces félibres ne se sont jamais tant remués que depuis quelques années. Ils sont vingt ou trente à Paris (Jui font du bruit comme dix mille. Ils combinent des fêtes, ils inaugurent des statues, boivent des vins d'honneur, à jet continu, et surtout ils prononcent des discours. Ce sont des hommes infatigables et qui savent Tart d'agiter l'opinion publique. Chaque année ils célèbrent à Sceaux la mémoire de Florian et choisissent, pour présider la cérémonie, un personnage illustre qui est presque toujours un homme du Nord. C'est ce qu'ils appellent une « fête de famille ». Et vers le mois d'août, ils organisent une vaste promenade en Provence. Y vient qui veut... Les étrangers y sont reçus à cœur ouvert. Il est encore moins difficile de devenir félibre que de devenir franc-maçon, aucune épreuve ne vous étant infligée, aucun serment ne vous étant demandé... Donc les félibres accrochent une cigale de bronze à leurs boutonnières et les voilà partis. Et nous assistons à un merveilleux

phénomène d'auto-siiggestion. Tous ces braves gens qui, en temps ordinaire, sont parfaitement pondérés et calmes, ces Parisiens gouailleurs, ces Normands pince-sans-rire, ces silencieux Bretons (car les félibres se recrutent à toutes les latitudes), deviennent soudain bavards, impétueux, plus méridionaux que le Midi, et plus chauds que le soleil. Dès qu'ils ont mis le pied en Provence, ils se transforment, ils « croient que c'est arrivé » et ils crient, et ils se démènent... J'ai encore dans l'oreille et dans les yeux leurs exubérances...

L'un d'eux, particulièrement, m'a frappé. C'est un homme de lettres qu'il me sera permis de ne point nommer. Il a dû naître, si j'en juge par son parler onctueux et gras et par la sage lourdeur de sa démarche, vers le centre de la France, il a l'allure tranquille et le regard placide d'un paysan berrichon, et il écrit comme il parle, sagement et lentement... Je ne l'aurais pas reconnu... La métamorphose était complète. Il s'agitait, il se levait de table à chaque minute pour porter un toast; et c'étaient des confidences intimes, de touchantes familiarités. Il s'épanchait littéralement dans mon sein. Il avait pris mon bras dans les rues d'Avignon et son âme débordait : « Quel pays! me disait-il, quel ciel! que d'étoiles!... Que cette brise est rafraîchissante! que cette terre est douce! qu'il y ferail l)on mourir!... »

Voilà à quel degré d'exaltation peut conduire le

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