LE POÈTE DU SILENCE : M. GEORGES RODENBACII
(Quelle douceur en ce dernier vers!)...
Us parlent dans le soir, d'un air avcrlisseur. Et disent d'être doux et d'être bénévoles; Ils ont des mots ouatés et blancs de confesseurs, Des mots tels (ju'on en lit au long des banderoles Peintes, dans les missels, aux lèvres des élus.
(Cette image est un peu cherchée, mais si jolie d'attitude et de coloris.)
Ils parlent lentement, avec des voix si nulles! Voix comme en rêve; voix en conciliabules S'appareillant avec leurs yeux irrésolus. Voix dans l'absence, voix tristes qui semblent veuves. Voix dans l'éloignement et qu'on dirait venir D'au delà des jardins et d'au delà des fleuves.
On ne saurait traduire avec plus de justesse le charme alangui des anciens tableaux. Il y a dans ces mots un je ne sais quoi d'adouci, d'atténué, de décoloré qui évoque à la fois la mélancolie des époques mortes et le tiède silence des musées.
Ab ces voix des portraits, quand le jour va finir. Portraits d'aïeux, portraits d'aïeules ingénues Que nous aimons un peu sans les avoir connues. Portraits anciens, portraits d'il y a si longtemps Avec qui nous causions souvent dans le silence, Quand l'ombre s'épandait en noirs tulles flottants.
Et l'auteur, précisant ses souvenirs, nous décrit en termes plus précis un de ces portraits :
Telle aïeule, surtout en blanc déshabillé De linge suranné dont le (icliu se croise, Qui souriait, la bouche un peu narcjuoise Mais de qui le sourire avait l'air eiïeuillé !...
Cela donne rillusion d'un pastel aux tons discrets et fondus.
Et maintenant si l'on veut avoir une impression d'ensemble, qu'on lise le morceau d'une voix douce et lente, et tout unie, sans exagérer la déclamation,... l'impression est exquise.
M. Georges Rodenbach ne se borne pas à peindre des intérieurs, il brosse des paysages — des paysages du Nord, aux lignes vagues, enveloppées de brouillard. Il peint les réverbères agités par le vent, pendant les nuits sans lune, les vieilles maisons d'Anvers, agenouillées dans l'eau froide, comme « des matrones en oraisons » ; il montre les fumées planant en légers nuages et décrivant des méandres dans le ciel des grandes villes :
Sur l'horizon confus des villes, les fumées
Au-dessus des murs gris et des clochers épars
Ondulent, propageant en de muets départs
Les tristesses du soir en elles résumées.
On dirait des aveux aux lèvres des maisons...
... Vague mélancolie, au loin se propageant,
Car, parmi la langueur d'une cloche qui tinte,
On dirait des ruisseaux d'eau pâle voyageant,
Des ruisseaux de silence, aux rives non précises,
Dont le peu d'eau glisse au hasard, d'un cours mal siir,
En méandres ridés, à courbes indécises,
Et, comme dans la mer, va se perdre en l'azur.
Ces vers trahissent un énorme ellort de concentration et d'analyse... M. Rodenbach a horreur des images banales et mirlitonesques, il dédaigne les métaphores usées, retapées et éculécs par trois
LE POETE Dr SILENCE : M. dEORGES HODENnACll 83
générations de poètes, il en cherche de nouvelles. Et souvent il en découvre. Il y a, çà et là, dans le Règne du silence^ des trouvailles d'expressions, de ces rencontres de mots qui, lorsqu'on les aperçoit en un coin de page, vous donnent une petite secousse voluptueuse.
Voulant exprimer la paix sereine et tranquille des chambres qu'éclaire la lampe familiale, il dira :
Les lampes doucement s'ouvrent comme des yeux.
Voulant donner la sensation des calmes demeures, où la solitude est seulement troublée par le tic tac de l'horloge, il dira :
Solitude du soir dans la vaste maison Où bat le pouls de la pendule qui s'ennuie.
Voulant rendre le charme mystérieux du crépuscule, alors que l'obscurité envahit la chambre, il écrit :
Douceur du soir! douceur qui fait qu'on s'habitue A ta sourdine, aux sons de viole assoupie. L'amant entend songer l'amante qui s'est tue. Et leurs yeux sont ensemble aux dessins du tapis...
Et langoureusement la clarté se retire.
Douceur! ne plus se voir distincts! N'être plus qu'un! Silence! deux senteurs en un même parfum : Penser la même chose et ne pas se le dire!
Voulant enfin traduire cette vérité, que les objets extérieurs exercent une perpétuelle influence sur
nos sentiments, et qu'ils avivent, selon les cas, ou
diminuent nosjouissances, il imagine cet épisode
Le poète, voyageant avec une amie, est descendu dans une antique auberge de province; la chambre qu'on leur a ouverte était triste et morose; il y flottait comme un parfum d'autrefois; les meubles en étaient sévères, elle possédait pour tout ornement, un clavecin maussade qui sommeillait dans un coin :
Chambre étrange; on eût dit qu'elle avait un secret •
D'une chose très triste et dont elle était lasse
.. . Car notre amour faisait du mal à son regret. —
Et même lorsqu'avec des mains presque dévotes,
Tu vins frôler le vieux clavecin endormi,
Ce fut un chant si pâle et si dolent, parmi
La solitude offerte au réveil des gavottes,
Que tu tremblas comme au contact d'un clavier mort.
Et muets, nous sentions, dans cette chambre étrange
Avec qui notre joie était en désaccord,
Lliostililé d'un grand silence qu'on dérange!,..
M. Rodenbach a intitulé son premier livre le Règne du Silence. J'eusse voulu qu'il le nommât : les Voix du Silence. Et en efl'et ce sont des voix qui s'envolent des feuillets, voix de choses qui sont mortes, mais auprès desquelles on a vécu, et qui ont conservé comme l'écho lointain et pensif de ces vies disparues. 11 reste un peu d'âme aux touches d'un clavecin sur lequel des mains — autrefois — se sont posées. Les vieux fauteuils gardent dans leurs plis de vagues parfums; le tic tac des anciennes horloges boite comme le pas d'un vieillard. Ces