‹ La comédie littéraire: notes et impressions de littératureChapitre 21 sur 54 · I.A IMtl.rnglE DE M. FRANÇOIS COl'l'ÉE · texte numérisé non relu

I.A IMtl.rnglE DE M. FRANÇOIS COl'l'ÉE

élans chevaleresques, ces emballements, ces colères, ces jovialités, ces délicatesses, ces indignations et ces explosions chauvines, et vous aurez Coppée, c'est-à-dire le meilleur, le plus loyal des poètes, et, par-dessus tout, un admirable Français... Car c'est par là qu'il nous plaît et qu'il nous touche. Il est Français jusqu'aux moelles, et Français de Tlle-de- France, Français de Lutèce. Il a dans les veines le pur sang des Gaules; il pousse jusqu'au fétichisme le culte de son pays. Et, ma foi, je n'ai pas le courage de lui reprocher d'aimer trop la France. Il y a maintenant tant de Français — surtout de jeunes Français — qui ne savent plus l'aimer 1...

Au mois de novembre 189/j, M. Paul Verlaine fut proclamé solennellement le « poète de la jeunesse française ». L'élection se fit au café Procope. Deux cents hommes de lettres, âgés de dix-huit à vingtcinq ans, prirent part au scrutin. M. Paul Verlaine arriva en tète de liste avec soixante-dix-sept voix. M. Sully-Prudhomme n'en obtint que trente-six, M. François Coppée douze seulement et M. Maurice Bouchor, l'auteur de Tobie^ le grave et délicat penseur, dut se contenter de deux voix... Aussitôt après le vote, M. Paul Verlaine se retira à rhôpilal Broussais pour y prendre ses quartiers d'hiver. Quelques jours plus tard, paraissait un nouveau recueil de M. Paul Verlaine intitulé :Epigrammes. Ainsi s'affirmait en sa vieillesse celui qu'on a surnommé le Villon moderne. Malheureux, en effet, comme Villon errant, dépenaillé eL cependant plus fortuné, puisqu'il jouit de sa gloire et qu'il a la satisfaction de se

106 NOTES ET IMPRESSIONS DE LITTÉRx\TrRE

voir loué dans les gazettes. François Villon ne reçut jamais, que je sache, la visite d'un interviewer, il ne fut point nommé, de son vivant, prince de la jeunesse française. C'est tout au plus s'il ne fut pas pendu avec ses compagnons les truands et les tirelaine des bas quartiers de Paris... La misère de M. Paul Verlaine est, en somme, une benoîte misère, une misère civilisée; elle est adoucie par cela même que tout le monde la connaît et y compatit. Le poète est célèbre. Lorsqu'il entre dans une brasserie du boulevard Saint-Michel, les consommateurs se poussent du coude et contemplent avec une curiosité nuancée d'admiration ce crâne chauve, ce front bosselé comme un antique chaudron, cette face camuse, ce nez socratique. Un murmure s'élève : C'est Lui. Et les femmes, le regardant à travers sa renommée, sont presque tentées de le trouver beau. M. Paul Verlaine dédaigne sans doute ces petits triomphes d'amour- propre . Et pourtant il est homme, et je sais des poètes, parmi les plus huppés, qui sont chatouillés agréablement quand on leur parle avec dévotion et qu'on les appelle « cher maître. »

Cet irrégulier débuta de la façon la plus régulière. Il naquit de souche bourgeoise. Il passa son baccalauréat comme tous les adolescents qui se respectent. Sa mère, une veuve pauvre et prévoyante, le ht entrer à vingt ans dans les bureaux de l'Hôtel de Ville. Il y rencontra François Coppéo, Albert Mérat,

Léon Valado, Anatole France, José-Maria de Heredia, et s'embrigada dans la phalange du Parnasse. Vous pensez bien que ces jeunes ronds-de-cuir se souciaient fort peu des affaires publiques et qu'ils consacraient la majeure partie de leur temps, non pas à rédiger d'absurdes rapports et à copier des circulaires, mais à composer des tragédies et à rimer des sonnets. Ils avaient la prétention d'être impassibles; ils se comparaient ingénument aux orfèvres qui cisèlent l'or et le bronze; ils cherchaient la perfection de la forme. Et chacun, à Tombre des cartons administratifs, préparait un recueil qui devait émerveiller les contemporains. M. Paul Verlaine fit paraître ses Poèmes saturniens^ le jour même où • M. François Coppée publiait son Reliquaire. On n'y devinait guère le futur auteur de Sagesse. C'étaient de petits vers tournés avec agrément, les vers d'un bon élève de Banville. Pourtant, çà et là, une mélancolie perçait à travers les rimes et décelait l'émotion d'une àme inquiète et tendre. On n'y prit pas garde. Lgs Fêles galantes vinrent quelques mois plus tard. Cette fois, la personnalité de l'écrivain s'affirmait. 11 avait choisi pour cadre les bergeries de Watteau, mais il avait peuplé ce décor de figurines frêles et gauches, d'une grâce troublante. Ces croquis étaient bizarres, pour la plupart maladroits. Pièces inachevées, sentiments obscurs, fautes de goiH, harmonies grinçantes. Les personnages vêtus de satin, qui se promenaient sous les bosquets de Cythère, ne ressem-

blaient qu'extérieurement aux Isabelle et au\ Léandre du théâtre Italien; ils ne chantaient pas des mélodies cadencées à la façon de Mozart; ils avaient la voix rauque et inégale. Mais quelquefois un cri douloureux leur échappait, et la nature, autour d'eux, se faisait triste, pour compatir à leur tourment. Rappelez-vous le Clœh' de lune^ si souvent cité :

Votre âme est un paysage choisi

Que vont charmant masriues et bergamasques

Jouant du luth et dansant et quasi

Tristes sous leurs déguisements fantasques.

Tout en chantant sur le mode mineur.

L'amour vainqueur et la vie opportune, lis n'ont pas l'air de croire à leur bonheur, Et leur chanson se mêle au clair de lune.

Au calme clair de lune triste et beau,

Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres

Et sangloter d'extase les jets d'eau,

Les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres.

La guerre de 1870 éclata. M. Paul Verlaine ne songeait pas alors à la politique. 11 était amoureux et élégiaque, il avait une fiancée, il écrivait pour] elle des chansons. Qu'advint-il de ces amours? Cesj projets d'hyménée sombrèrent-ils dans la tourmente?] Le poète disparut. Quinze ans se passèrent sans^ qu'on entendît parler de lui. Ce fut une époque! cruelle de sa vie, sur laquelle nous n'avons pas àj jeter les yeux. Une légende (peut-être mensongère)] s'est formée; on a dit qu'il connut alors d'étranges]

désordres suivis d'une dure expiation; et que, frappé par la justice des hommes, enferme dans une geôle, il y demeura de longs mois, replié sur lui-même, et que songeant, méditant, il conçut un grand repentir de ses péchés, qu'il en demanda pardon à Dieu, et revint à la foi de son enfance. Et, en effet, quand il reparut, après cet exil, il rapportait un cœur purifié et un volume qui restera son chef-d'œuvre. C'était le volume de Sagesse^ où l'on trouve les plus beaux vers chrétiens et peut-être les seuls vers chrétiens qui aient été composés depuis deux siècles dans notre langue. Ce sont, en tout cas, les plus naïfs et les plus vraiment sincères. Le poète s'abîme en Dieu, lui offre, avec de vraies larmes, ses douleurs. Il a des effusions brûlantes, des extases sublimes à force de bonne foi. Il supplie, il sanglote, il s'entretient avec le Seigneur, il se meta ses pieds humblement, il l'adore et il le conjure d'effacer ses hontes.

. . . Vous voyez comme je suis en bas,

Vous dont l'amour toujours monte comme la flamme,

Vous la source de paix que toute soif réclame, Hélas! voyez un peu tous mes tristes combats. Oserai-je adorer la trace de vos pas, Sur ces genoux saignants d'un rampement infâme?

Et pourtant je vous cherche en longs tâtonnements, Je voudrais que votre ombre au moins vêtit ma honte.

Il compose ces tercets qui semblent des actes de contrition, qui jaillissent de son âme comme des

îjotes et imphessions de lht- 10

prières, et dont la forme est d'une ravissante suavité. 11 fait réellement l'abandon de sa personne: dans un élan d'amour passionné :

0 mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour,

l^]t la blessure est encore vibrante,

0 mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour.

Voici mon front qui n'a pu que rougir, Pour l'escabeau de vos pieds adorables, Voici mon front qui n'a pu que rougir.

Voici mes mains qui n'ont pas travaillé, Pour les charbons ardents et l'encens rare. Voici mes mains qui n'ont pas travaillé.

Voici mon cœur qui n'a battu qu'en vain, Pour palpiter aux ronces du calvaire, Voici mon cœur qui n'a battu qu'en vain.

Voici mes pieds, frivoles voyageurs, Pour accourir au cri de votre grâce.

Voici mes pieds, frivoles voyageurs.

Voici mes yeux, luminaires d'erreur, Pour être éteints aux pleurs de la prière. Voici mes yeux, luminaires d'erreur.

Puis il se tourne" vers la Vierge infiniment douce. Il trouve pour lui parler des accents tout simples, qui vont parfois jusqu'au balbutiement enfantin. Il se réfugie auprès d'elle comme auprès d'une mère, mère indulgente dont il attend les caresses, dont il connaît l'inépuisable bonté :

Je ne veux j)lus aimer cjuc ma mère Marie,

Car, comme j'étais faible et bien méchant encore, Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins,

M. l'AlL VERLAINE lll

Klle baissa mes yeux et me joi<înil les mains VA m'enseigna les mots par lesquels on adore...

El tous ces bons elTorls vers les croix et les plaies, Comme je l'invoquais, elle en ceignit mes reins.

La foi qui éclate dans ces vers est vraiment soumise, elle n'a rien à démêler avec le christianisme «littéraire de Chateaubriand ni avec la grandiose rhétorique de Victor Hugo. On sent que Verlaine, lorsqu'il les écrivit, ne songeait qu'à les écrire, et non à les publier; c'était une effusion spontanée, un soulagement de cœur, comme un cri de conscience. Il croyait et il aimait. Il y a dans Sagesse cinquante pages qui dureront éternellement...

Hélas! cette belle conversion ne persista guère. Le poète revint à ses errements. Il fut repris par la chair; et alors commença cette étrange existence, ce vagabondage bohémien sur le pavé de Paris, cette vie gâchée, secouée aux quatre vents du ciel, sans repos, sans foyer, ballottée de la brasserie à l'hôpital, de rhôpital à la brasserie. M. Paul Verlaine erra comme un fantôme dans les ruelles du quartier Latin. Il vieillit, se courba, perdit ses cheveux, se réveilla un matin perclus de rhumatismes et ne trouva un peu de repos que lorsque la charité publique lui eut offert un asile... Il en est là... Et du fond de son infirmité, il goûte, tout de même, quelques douceurs. Il est très humainement traité. Les internes sont ses amis. Les gardes le soignent avec sollicitude. Et,

chaque jour, de jeunes poètes viennent lui serrer la main et prendre des nouvelles de sa santé et lui demander des autographes. Enfin, de temps à autre, la critique s'occupe de son œuvre. M. Jules Lemaître, M. Anatole France lui ont consacré de belles études. Voilà de quoi charmer ses ennuis.

M. Jules Lemaître et M. Anatole France s'accordent à proclamer que M. Paul Verlaine est un instinctif et un primitif. M. Anatole France le compare très ingénieusement à un faune, à un satyre, à un être demi-brute, demi-dieu, inconscient de lui-même et soulevé par un souffle intérieur. M. Jules Lemaître. va plus loin. C'est à peine s'il lui concède une certaine dose d'intelligence. « Je me le figure presque illettré. Peut-être a-t-il fait de vagues humanités; il ne s'en est pas souvenu. Il connaît peu les Grecs, les Latins et les classiques français; il ne s'attache pas à une tradition. Il ignore le sens des mots et les significations précises qu'ils ont eues dans le cours des âges. » Et plus loin, M. Jules Lemaître, analysant certains poèmes de M. Verlaine, cherche vainement à y découvrir un sens, il n'y perçoit qu'une musique de rêve, plainte indécise dont le charme réside uniquement dans l'harmonie des syllabes accouplées. Telle cett<3 prière inexplicable, qui échappe à l'analyse, et qui, cependant, berce l'oreille comme le ferait un chant lointain, entendu dans l'engourdissement d'un demi-sommeil :

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Le souvenir avec le crépuscule Rougeoie et tremble à Tardent horizon De respcrance en flamme (|ui recule Et s'agrandit ainsi qu'une cloison Mystérieuse, où mainte floraison

— Dahlia, lis, tulipe et renoncule — S'élance autour d'un treillis et circule Parmi la maladive exhalaison

De parfums lourds et chauds, dont le poison

— Dahlia, lis, tulipe et renoncule — Noyant mes sens, mon âme et ma raison, Mêle dans une immense pâmoison

Le souvenir avec le crépuscule.

Le critique croit d'abord à une mystification. Le malicieux Paul Verlaine ne se serait-il pas donné le plaisir de duper ses lecteurs, en leur présentant, avec le plus grand sérieux, des fantaisies chatnoiresques et tintamarresques? Mais il repousse cette hypothèse. M. Paul Verlaine est incapable d'une fumisterie de mauvais goût; il ne pense pas à beaucoup de choses, mais il écrit ce qu'il pense : « Les hommes ne sont point pour lui des individus avec qui il entretient des relations de devoir et d'intérêt mais des formes qui se meuvent et qui passent. Il est le rêveur. Il a gardé une âme aussi neuve que celle d'Adam ouvrant les yeux à la lumière. La réalité a toujours pour lui le décousu et l'inexpliqué d'un songe. » En d'autres termes, M. Paul Verlaine est un voyant, un mage, le dormeur éveillé des contes arabes dont les yeux sont ouverts et fâme absente. Un démon le possède : c'est un homme de génie...

Or, un doute m'est venu en lisant le dernier

recueil de M. Paul Verlaine [les Epigvammes). Je me suis demandé si ce poète vivait tellement en dehors de Thumanité, si son rêve était tellement profond qu'il l'enlevât au sentiment des choses réelles. Il m'a semblé que ce petit volume était humain, très humain; j'y ai trouvé des idées très raisonnables, traduites en une langue très claire, sinon très forte. Il m'a même semblé y découvrir un soupçon d'ironie, ce qui n'est point le fait d'un -sauvage, l'ironie ne poussant que sur les terres extrêmement vieilles et civilisées. — L'opuscule débute par un sermon, un vrai sermon, vous dis-je. Le poète est remis de ses émotions et résolu à jouir désormais du beau et du bien, sans s'inquiéter du reste, ayant souci seulement de sa perfection morale :

Certainemenl le sage doit Aimer en oulre, même hostile, Même aiïreuse, même inutile, La destinée où Dieu le voit.

Se perfectionner sans cesse Par l'elTort désintéressé D'un ctiMir un peu débarrassé De toute l'ancienne bassesse.

Mais il se sent transformé... Il fut jadis bien coupable, puis la grâce le toucha. Aujourd'hui il a renoncé aux anciennes fautes, mais la grâce l'a quitté. Il est indécis, troublé, et il regrette la certitude qu'il a perdue, cette chère certitude qui lui

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tenait chaud au cœur. Il se demande si Terreur n'était pas préférable au doute desséchant qui l'oppresse :

J'étais naguère catholique Et je le suis bien encor, Mais ce doute mélancolique!

... J'essayai de tout, et c'est drôle Comme cela lasse, à la fin, De changer son fusil d'épaule, Sans cible humaine ou but divin.

Bah! résume ta vie

Dans l'art calme et dans l'heur,

Du bien qui te ravit

Et du beau qui te leurre.

Mais cette philosophie n'est pas nouvelle! M. Paul Verlaine traverse une crise que beaucoup d'artistes ont subie. Perdre ses illusions, les regretter, se consoler avec l'art immortel qui ne trompe pas; qu'y at-il de plus commun? C'est le lot ordinaire de l'humanité. D'ailleurs, M. Paul Verlaine a la sagesse souriante ; il parle aux jeunes gens, il leur prêche la modération, la tolérance : Vous êtes exaltés, violents. Je le fus aussi. Vous avez des admirations exclusives. Nous avons passé par là :

Qu'ils gardent Ibsen! Nous, c'était Hugo...

Et il évoque, en souriant, ces passions dont se nourrit sa jeunesse :

J'ai fait jadis le coup de poing Pour Wagner, alors point au point, Et pour les Concourt plus d'un soir.

Aux funérailles de V Honneur , Je me battais avec bonheur, Gomme à celles de Victor Noir.

La guerre me vit frémissant Et la Commune bondissant.

Je fus de tous emballements.

Il aime à revivre en ces souvenirs. Tous les vieillards sont de même. En vérité, M. Désiré Nisard, de l'Académie française, n'eût pas tenu un autre langage! Ce bohémien de Paul Verlaine est le plus rassis du monde. Savez-vous quel est son plaisir, quand son rhumatisme lui laisse un moment de liberté?... C'est d'aller au musée du Louvre... Je sais d'honorables rentiers, enrichis dans le commerce, et qui cultivent ce passé-temps. Peut-être ne jouissent-ils pas de la peinture comme en jouit M. Paul Verlaine,

car ce « faune » s'y connaît; ce « satyre » porte sur la peinture des jugements éclairés. Il aime Michel-Ange, Germain Pilon, Puget, Pigalle.Il goiUe la Ronde de nuit de Rembrandt, et rapporte d'Amsterdam une pièce de vers qui vaut une page de critique... Décidément ce « satyre » n'est pas dénué d'intelligence. VA il n'est pas dénué d'esprit. Il raille agréablement M. Paul Moréas sur certains vers de dix-sept pieds (p. 24) et il saisit, à l'occasion, le trait caricatural; il définit en ces termes

Théodore de Banville :

Clown étonnant, en vérité, Mais fthis admirablement poète, Qui, malgré Pasi-al, est resté L'ange, tout on faisant la bctc...

N'est-ce pas charmant? Ailleurs, il peint Lamartine, ou plutôt il commente un portrait de Lamartine, une aquarelle de Gazais, représentant le poète droit et digne, dans sa posture habituelle, dressant le buste et levant la tête :

Lamartine, selon Gazais et selon moi, D'après une gravure un peu contemporaine, Erige un buste noir et souple que refrène La redingote stricte et noble de l'emploi.

Mais le dessinateur a paré pour l'allure D'une si juste apothéose d'un tel dieu, Le fond qui convenait seul à cette figure, Avec son bras derrière et l'œil fier, d'un tel bleu

Céleste comme un lac, humain comme un martyre Qu'en vérité, blessé d'un trait mortel au flanc, On dirait un vieil aigle en sa gloire et son ire Dressant sur Vinfîni son bec dur au chef blanc.

Je ne vous cite pas ces vers comme modèle, le tour en est pénible, embarrassé. Ils sont chevillés. Je prise modérément Vallure de Vapothéose, et le bras derrière et cet œil bleu, humain comme un martyre. Mais les trois derniers vers sont d'une rare beauté, le dernier surtout souligne, en un trait de feu, le profil de Lamartine vieilli, mais toujours droit et ferme :

Dressant sur l'infini son bec dur au chef blanc.

Quand je vous disais que ce « satyre » avait un œil de critique d'art!

Ainsi donc, 1' « homme des bois » s'esl calmé; il est devenu philosophe; il attend la mort en souriant ■ et il regarde, quoi qu'on dise, d'un œil attentif et curieux ce qui se passe sur la terre. L'ibsénisme ne lui a pas échappé, non plus que le wagnérisme. Il n'est nullement insensible à ce qui réjouit les hommes de son âge. Il aimerait, tout comme un autre, la lampe familiale, les pantoufles au coin du feu, le lit bien chaud, la robe de chambre douillette. — Je suis heureux, dit-il, d'entendre une voix fraîche me lire le journal tandis que je rêvasse à mes vers. La soirée s'écoule lentement :

C'est ainsi que sous la lampe Passent les heures du soir...

La nuit s'est faite : je rampe Me coucher, las de m'asseoir.

M. Jules Lemaître a cru voir en M. Paul Verlaine un isolé, un indépendant qui fuit ses semblables ou les ignore... M'est avis qu'il a exagéré l'innocence du poète. M. Paul Verlaine n'est pas si inculte, ni si privé d'entendement, ni si primitif, ni si instinctif. Il fut dénué, je l'accorde, du sens pratique qui permet aux littérateurs de tirer des revenus de leurs œuvres. Il fut poète, autant qu'on peut l'être, en ce sens que dominé par des mouvements d'âme d'une violence inouïe, il ne sut pas y résister et qu'il l(3S fit passer dans ses vers. Mais il a subi la loi fatale qui veut que les ardeurs se calment avec la vieillesse. M. Paul Verlaine ne con-

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sidère plus la vie sous le même angle où il Tapercevait autrefois. Cet insoumis s'est civilisé... Si la fortune clémente lui envoyait seulement quelques mille livres de rentes, il achèterait une redingote neuve et se présenterait à l'Académie. Peut-être (horreur!) aurait-il un salon, où de jolies femmes décolletées boiraient des tasses de thé en écoutant des artistes chevelus. Ce sauvage est, croyez-le bien, sauvage par nécessité. Il serait heureux de ne pas mourir à rhùpital. Il y mourra cependant, et pour sa plus grande gloire, afin que la postérité puisse dire que notre société ingrate et capitaliste n'a pas su affranchir de la misère le « poète de la jeunesse française. »

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