I. — JEAN RAMEAU
Le connaissez-vous? Avez-vous vu, dans les brasseries littéraires, ce visage étrange, ces yeux un peu vagues, où luit par instants comme un rayon de folie; avez-vous entendu cette voix musicale aux notes traînantes , aux inflexions berceuses , aux molles caresses? Avez-vous écouté ces vers tortillés et précieux, mais dont quelques-uns sonnent magnifiquement, et dont quelques autres sont d'une douceur, d'une suavité troublantes?
On peut détester Jean Rameau, priser médiocrement son talent, condamner ce qu'il a d'énervant et de factice, mais on ne peut lui contester la qualité de poète... Poète, Jean Rameau l'est au sens le plus candide du terme. Ce n'est pas un philosophe, ce n'est pas un psychologue (grands dieux !), c'est à peine un penseur. Il semble ignorer la vie et ne connaître les passions que pour en avoir recueilli
l'écho lointain. Du moins, rien dans ses vers ne trahit de secousses personnelles...
Jean Rameau n'aime, ne goûte, ne comprend que la nature, mais il en jouit avec ivresse, il la regarde avec des yeux éternellement épris, il l'embrasse d'une folle étreinte, il s'extasie sur ses beautés innombrables, il aspire ses parfums, il se grise de soleil... A ses yeux, la terre est un vaste corps donl toutes les parties sont animées; il se considère, lui chétif, comme un des organes, comme un des rouages de cette immense machine, il fraternise avec le chêne qui domine la forêt, avec le brin d'herbe qui pousse dans la prairie. Il lui semble qu'une même âme palpite en eux et en lui, et qu'un même sang court dans ses veines et dans leur tige.
Nature! à cet instant solennel et béni
Je vibre à l'unisson de tes champs, de tes plantes,
Et je sens, comme au fond de ton ciel infini,
De sourds levers d'étoile en mes chairs pantelantes!
Mon corps se ressouvient d'avoir été limon, ^j
D'avoir été poussière, et mer, et sable et marbre! '
Et mon coîur s'en va battre au sein de chaque mont, Mon sang va ruisseler aux veines de chaque arbre!
Jean Rameau est avant tout inégal et capricieux. Quand il est dominé par une forte impression, il trouve des accents vigoureux et mâles, puis il s'abandonne, aussitôt après, à des mollesses fleuries qui déconcertent. Ajoutez que ce primitif a beaucoup lu les poètes de la Pléiade, qu'il s'est nourri de