‹ La comédie littéraire: notes et impressions de littératureChapitre 23 sur 54 · DEUX POÈTES DES CHAMPS · texte numérisé non relu

DEUX POÈTES DES CHAMPS

leurs vers, et s'en souvient volontiers; et vous aurez Jean Rameau, c'est-à-dire un curieux mélange de force et de grâce, d'ampleur et de joliesse, d'éloquence et d'agaçante préciosité...

Dans toutes ses pièces apparaît cette fusion d'éléments contraires; mais dans aucune elle n'est plus sensible, et je dirai plus choquante que dans le morceau intitulé les Champs. Ce morceau contient des vers admirables, d'une sonorité, d'une plénitude et d'une sérénité macristrales. Lisez ce début :

Sur les coteaux rieurs, sur les plaines immenses, Couronnés de fruits mûrs ou grouillant de semence, Baisés par le soleil ou fouettés par les vents, Ils s'étendent, les champs féconds et magnifiques, Les bons champs paternels dont les flancs pacifiques Nourrissent les troupeaux allâmes des vivants.

Le printemps voit fumer leurs entrailles ouvertes. L'été les pare tous de larges robes vertes, Et l'automne leur tisse une chasuble d'or. L'hiver les couvre enfin d'une hermine sévère Et tout flocon de neige, en tombant, semble y faire Un petit berceau blanc au grain de blé qui dort.

Déjà, dans ces deux vers, nous voyons poindre une tendance à la mignardise. Mais ici l'image est ingénieuse et complète le tableau.

Ils nous aiment; ils ont des fleurs pour nous sourire, Ils parfument le soc brutal qui les déchire, Ils sont doux à tous ceux que le malheur aigrit Et donnent, que le ciel les noie ou les dessèche, Toujours du pain bien blanc à l'homme qui les bêche, Et de l'herbe bien tendre au bœuf qui les meurtrit.

La Cm de la pièce est plus belle encore :

Et toi, qu'ombrage seul le sycomore austère. Champ des morts par lequel tout finit sur la terre, Fais-toi doux, oh! bien doux, quand tu nous recevras! Que ton sol plein d'amis nous prenne avec tendresse Et que nos corps glacés y tressaillent d'ivresse Comme si nos aïeux nous serraient dans leurs bras!

Je ne sache pas qu'on ait jamais exprimé dans une forme plus saisissante et plus pure un sentiment plus profond... Eh bien! parmi ces strophes superbes, Fauteur a la cruauté d'en jeter d'autres qui semblent ridicules tant elles sont tarabiscotées, ciselées et fignolées. — En général Jean Rameau voit petit. C'est là son vice essentiel. Il aperçoit les détails, plut(jt qu'il ne distingue l'ensemble. Quand il décrit les manifestations lilliputiennes de la vie des choses il est presque toujours charmant : il excelle à suivre dans ses méandres le fil d'un ruisseau; il sait observer les mœurs du grillon, il s'intéresse et nous intéresse aux imperceptibles frissons des violettes sous la mousse, et trouve des mots très tendres pour peindre l'émoi des plantes que le vent incline et qui se donnent un baiser furtif... Mais dès qu'il s'efforce de rendre les grands spectacles de la nature, son expression faiblit. Il féminise et affaiblit toutes choses. Yeut-il parler des astres qui gravitent sur nos tètes, il les compare à des globes de vermeil dans un ciel d'émeraude... S'occupe-t-il de la mer? H chante ses ca-

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resses : le souffle lui manque pour exprimer ses fureurs...

Le poète le mieux doué pèche par quelque endroit. La seule ambition dont il puisse se flatter est de posséder quelques qualités qui soient bien à lui, et par où il se distingue des autres... Heureux ceux qui boivent dans leur verre, fût-il encore plus petit. Jean Rameau (qui a vidé jadis beaucoup de bocks au Chat noir) ne se désaltère, en poésie, que dans des feuilles de rose et ne se nourrit, comme la cigale, que de brins d'herbe... Et dans ses vers nous retrouvons, en effet, le parfum des roses et le chant de la cigale...

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