II. — M. FRANÇOIS FABIE
M. Fabié aime la terre, il lui a voué, non pas une affection littéraire et conventionnelle, mais une tendresse sincère et naïve; il aime son pays natal, comme on aime sa mère, avec une familiarité caressante et un respect attendri. Il entre une part d'instinct dans cet amour du terroir; il y entre aussi une part de nostalgie et d'invincible regret.
M. Fabié est issu d'une humble famille du Rouergue ; son père était bûcheron ; il eût été bûcheron lui-même si ses maîtres n'eussent distingué son intelligence et ne l'eussent lancé dans la carrière des lettres. M. Fabié a donc quitté le toit
de chaume de ses aïeux pour se livrer à des travaux supérieurs. Il est entré dans renseignement; il a parcouru la France comme professeur; aujourd'hui, il est fixé à Paris, où il a conquis une belle place parmi les poètes contemporains.
Mais rien n'est plus décevant que le métier d'écrire. Ceux qui s'y consacrent traversent des phases de découragement et de désespoir. Pendant ces heures sombres, ils jettent un regard vers le passé et se demandent avec angoisse s'ils n'eussent pas mieux fait de manier la charrue ou la cognée que de « courtiser la Muse ». Et ils se rappellent leur enfance, et les grands bois du pays, et leurs vieux parents, ensevelis dans le cimetière du village!... Et leurs yeux se mouillent, et leur cœur se gonfle; et (comme au milieu de leur douleur ils restent quand même poètes et gens de lettres) ils se précipitent sur leur plume et composent une pièce où ces sentiments sont exprimés...
Telle est à peu près l'aventure de M. François Fabié. Lorsqu'il a l'âme sereine, il écrit des morceaux fort honorables, fort corrects, mais indifférents et laborieux. Tels sont les longs poèmes qu'il intitule la Chanson du Vent, la Chanson de Veau, Ce que Von dit auxbœufs^lsi Chanson de Valouelte, pièces qui sont trop composées, et dont l'arrangement un peu factice sent l'exercice de rhétorique et la classe de lycée. Je prends, par exemple, la Chanson du Vent. L'auteur s'efforce d'énumérer ce que dit le
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vent : selon qu'il souffle avec violence ou avec douceur, sur la montagne, sur la mer ou dans la plaine. Or, le vent dit bien des choses qu'il est superflu de répéter. M. Fabié,qui développe ses sujets avec conscience, nous ofl're une série de tableaux assurément instructifs, mais qui s'opposent avec trop de symétrie : tableau du vent pendant l'hiver, alors qu'il hennit comme un cent d'étalons et fait crouler les avalanches, ainsi qu'un tondeur les toisons; tableau du vent pendant l'été, alors qu'il ramène les hirondelles et qu'il dit au peuplier pris de vertige : balance ton front dans les cieux] tableaux du vent pendant le printemps, pendant l'automne, pendant la paix, pendant la guerre {je soulève — c'est le vent qui parle — les crins du coursier qui frissonne et je tords dans Vazur les étendards vainqueurs!); tableau du vent marin qui déchaîne les tempêtes et du vent de Noël qui fait trembler les bambins au coin de l'âtre . . . J'en passe et des meilleurs!
Ces grands morceaux sont d'une originalité plus que douteuse, et — avouons-le — leur banalité n'est pas suffisamment rachetée par l'éclat et la splendeur de la forme. M. Fabié n'a pas à son service le riche vocabulaire d'un Gautier, la prodigieuse souplesse d'un Mendès; il sait son métier, il l'exerce honnêtement, mais sans beaucoup de magnificence ni d'ampleur.
Eh bien! ce même homme qui écrit si froidement quand il écrit de sang-froid, devient, dès qu'il est
ému, un poète de race, un grand poète. Son œuvre contient une vingtaine de pièces qui ont été composées en des moments de souffrance, c'est-à-dire d'inspiration, et dans lesquelles Fâme de M. Fabié s'épanche divinement. C'est d'abord un admirable chant de la Cloche^ puis quelques strophes de la Souche de Noël, empreintes d'une robuste saveur, et surtout le morceau intitulé A Petit Jacques et qui est une merveille de douceur et de pénétrante mélancolie. M. François Fabié songe tristement que depuis son adolescence il n'a pas pu voir une seule fois le printemps rajeunir ses chers coteaux du Rouergue, et que retenu aux quatre coins de la France par ses rigoureux devoirs pédagogiques, il n'a pas eu le loisir d'aller respirer dans son cher village le parfum des aubépines en fleurs. Admirez avec quelle grâce le poète traduit ce sentiment simple et naturel :
Je n'ai pas pu, depuis vingt ans, Dans mon pays voir un printemps; J'en ai passé dix en Provence, A peu près autant à Paris, Les uns vermeils, les autres gris, Pas un dans mon pays d'enfance.
Je n'ai jamais depuis vingt ans.
Faute d'un peu d'or ou de temps, Pu voir nos fines pâquerettes.
Dans l'herbe des petits sentiers Bordes d'épine ou d'églantiers, Ouvrir leurs fraîches collerettes.
Depuis vingt ans pas une fois, Hélas! je n'entendis les voix