M. ROBERT DE MONTESQUIOU
Voilà quelques années, nous apprîmes, par la voie de la presse, qu'un nouveau poète nous était né. C'était un grand seigneur, un très grand seigneur. Il se nommait Robert, comte de Montesquiou- Fézensac; il avait publié un volume intitulé : les Chauves-Souris^ tiré à petit nombre, orné de dessins extraordinaires, et destiné à réjouir les âmes subtiles de quelques amateurs triés sur le volet... Alors retentit un suave concert de louanges. Les feuilles mondaines s'extasièrent. C'est à qui célébrerait la fantaisie, la grâce, Toriginalité, la profondeur, le génie, — oui ! le génie du jeune écrivain.
On a beau être modeste, on ne respire pas impunément les vapeurs troublantes de Tencens. M. de Montesquiou, qui n'avait tiré qu'à trois cents exemplaires la première édition de son livre, — jugeant sans doute que Paris contenait tout au plus trois cents personnes capables de l'apprécier, — M. de Montesquiou prit une grave résolution. Il fit réim-
primer ses Chauves- Souris^ il daigna mettre ses Chauves-Souris à la portée du vulgaire. Le premier venu put se procurer les Chauves-Souris moyennant la faible somme de trois francs cinquante... Et c'est ainsi que j'ai pu lire les Chauves-Souris.
Vous est-il arrivé, dans une heure de découragement, de douter de vous-même, de prendre en pitié votre travail; avez-vous eu le sentiment de votre impuissance à dire quelque chose qui n'ait déjà été ressassé, à trouver quelque chose d'inédit, à créer quelque chose de vraiment original? La plupart des écrivains traversent cette crise douloureuse; et bien souvent la plume leur tombe des doigts et leurs lèvres laissent échapper ce cri de lassitude et de colère : A quoi bon?...
J'imagine que M. le comte de Montesquiou a passé par cette phase. Il a lu certainement tout ce qu'ont produit les poètes anciens et modernes, hindous, chinois, arabes, grecs, latins, anglais et français. 11 s'est pénétré de leurs beautés, il s'est assimilé leurs idées; il est parvenu à cet état de scepticisme et d'épuisement qu'engendre généralementl'excès de culture intellectuelle. Et désespérant' d'égaler ces maîtres, craignant peut-être de les imiter, il a cherché un sentier de traverse à côté duj grand chemin ; il a voulu se tailler un fief bien à lui, dans le domaine de l'inexploré II s'est dit : Rien n'est banal comme un poète qui se borne à faire des vers; je vais composer un livre qui, sous pré-.
M. IIOIIERT DE MONTESQnOU 133
texte de poésie, soit à la fois une partition musicale orchestrée selon les règles modernes, une galerie de tableaux impressionnistes et un édifice architectural. Il s'est mis à la besogne, il a produit les Chauves-Sowis...
Je n'affirme pas que ces Chauve-Souris se laissent facilement aborder. Elles gardent jalousement leurs secrets. Et pour les pénétrer, il faut être doué d'une patience à toute épreuve. Et par malheur, l'auteur a cru devoir joindre à son livre une préface qui devrait faciliter la tâche du lecteur et achève de troubler son entendement :
Le présent recueil (dit M. de Montesquieu) représente une concentration du mystère nocturne (ainsi l'insinue son assimilation du Zaimpii dont puisse-t-il revêtir obscurément rappcllation poétique et la formule descriptive!) — en même temps qu'une enquête de son satellite dont la pièce intitulée Essence chambre la nature hybride et met en demeure le mélancolique secret.
Le crépuscule s'abaisse avec les Demi-Telntes, le chien et loup et toute la sarabande des irréelles bestioles que les allégories et les proverbes paissent flgurativement sous la vaine houlette du berger de Y heure du berger. La nuit monte avec les PÉNOMimÉs et leurs peurs vagues, chante avec les Ténèbres des états de nature et d'âme dans les paysages. Le clair de lune bleuit et se célèbre; la Glai- Bière s'ouvre, les Corvpiiées y vibrent, les illuminations piquent et déroulent leurs étoiles civilisées.
Une deuxième partie entonne, entame et consomme, à l'entour des nostalgiques Vieilles lunes, la ronde médiane des nyctalopes humains en leur filiation et leur
filière, entre leurs noirceurs et leurs transes, et, pour] quelques-uns, leurs sublimes rachats proclamés.
Le Final amène et énumère le défilé des plus ou moinsj candides Candidates à la vacance de Séléné, couronné! par Tapothéose définitive et Texaltation suprême de laj Triomphatrice.
Il ne reste plus qu'à tourner les pages. Peut-être le divin mystère va-t-il se révéler. Abordons la desH cription du Zaïmph, voile sacré, qui enveloppe h livre de ses ruissellements symboliques. Premièn strophe :
Les toilettes des étoiles, Les éloles de la nuit, Les étoffes et les toiles De l'aile à qui le jour nuit.
Ces rimes sont au moins millionnaires. Mais c( souci de la rime auquel Banville attachait tanl d'importance, n'en a aucune pour M. de Montesquiou, qui en certaines pièces remplace la rime pai de vagues assonances.
Poursuivons la description du Zaïmph :
Les crêpes de crépuscules Brochés au nom de Tanil; Des luisants points et Yirf,'ules Dont se ponctue un Zénith.
Lorsque le bon Perrault dépeint les célèbres robes de Peau d'Ane, il se contente d'écrire : « Elle avait une robe couleur de lune et une robe couleur
M. ROIŒRT DE MONTESQUIOU 135
d'étoiles ». M. de Montesquiou exprime à peu près la même idée, mais avec beaucoup moins de simplicité. Je n'analyserai pas jusqu'au bout cette pièce qui sert de prélude à la partition, ou de premier plan au tableau, ou de portique au temple. Sachez seulement que le Zaïmph de M. de Montesquiou renferme, en sa trame prestigieuse, des dentelles anciennes, des cieux fanés et croquets^ des illusions de tulle, des tulles-illusion, lamousseuse mousseline, des tarlatanes sans pai}\ le barège des nymphées, où flottent les nymphéas, d'impondérables fourrures et de fusibles salins; des aciers bleuis, des jades, des topazes, des ophirs et des turquoises malades (?) et des expirants saphirs; mille perles enfilées, et ces feux plus recherchés que tels bijoutiers moroses tirent des yeux morts séchés
Prodigieux Zaïmphl A côté de ce Zaïmph, le Zaimph de Salammbô, le Zaïmph de Flaubert semble un torchon de laveuse de vaisselle!
Mais où sont les chauves-souris? Nous demandons les chauves-souris l les voilà qui défilent en bel ordre. Vous pensez bien que les chauves-souris de M. de Montesquiou ne sont pas de vraies chauves -souris, ce sont des symboles, La chauve-souris, être bizarre, indéfini, moitié oiseau, moitié quadrupède, est la vivante image de notre état d'âme à nous, hommes modernes, inquiets, complexes, sans cesse partagés entre l'action et le rêve, entre le regret et le désir; tour à tour avides d'obscurité et de lumière, et par
une fâcheuse contradiction de notre nature, n'aimant jamais tant ro})SCurité que lorsque la lumière nous environne et chérissant la lumière dès qu'elle nous est ravie. Mais écoutez le poète :
Qu'est-ce chauve-souris? — myslère de mystère! Allégorie exacte et mystère de Ceux Que ne réjouit point le ragoût de la Terre : Dépités, dégoûtés, mécontents, malchanceux.
Affamés de clartés — et voués aux cavernes; Assoiiïés de pénombre — et voltigeant aux rais; Féroces, eiïrayés, exubérants et ternes; Rémiges exercés en mille ennuis secrets.
Hybrides soupirants pour ce qui les dévore, Exsudant de noirceur, exaspérés d'eiTrois; Versés du cœur des soirs comme d'une aigre amphore, Amants inquiétants, inconcevables rois.
Je vois la mine effarouchée du benoît lecteur qui vient de parcourir ces trois strophes. Et j'entends ses objections. A quoi bon ces mots étranges, ces expressions anormales, ces adjectifs cahotés qui résonnent à l'oreille comme le bruit d'une porte mal graissée? M. de Montesquiou n'aurait-il pu rendre hv même idée, en se servant tout bonnement de la langue de Vigny, de Lamartine ou d'Hugo?... A cela M. de Montesquiou répondra qu'il possède une langue qui ne ressemble à la langue de personne et qu'il s'en fait gloire. — Et puis peut-être M. de Montesquiou a-t-il voulu ([uc; son vers donnAt rillusion du vol gauche et du lourd battement d'ailes des
M. ROliERT DE MONTESQUIOU 137
chauves-souris. Si tel était son but, il Ta h peu près atteint...
Cette alTeclation de préciosité, cette tendance à chercher toujours le substantif rare, cet amalgame de mignardise, de puérilité, d'étrangeté voulue, nous les retrouvons à chaque page. L'auteur se tortille désespérément, il vire sa plume en tire-bouchon, il accomplit des tours d'acrobate pour donner une allure originale à des pensées qui ne le sont pas toujours. Telle est sa constante préoccupation : saisir l'insaisissable, fixer Tombre impalpable, la nuance fugitive, le rien qui émeut nos sens et qui s'efface, le reflet qui flotte une seconde et s'évanouit... Il le proclame lui-même :
J'immobiliserai ce qui vibre un instant : L'arc-en-ciel qui s'elTace à peine qu'il se bande; Et cette poudroyante et blonde sarabande De l'atome léger dans le rayon sautant.
Je suis le sténographe acéré des nuances, Je représente au vol la vile impression; Mon vers a fait son nid, ainsi qu'un alcyon Sur les flots de la mer des douces influences.
Parfois M. de Montesquiou arrive presque à réaliser sa chimère; à traduire ce qui est en quelque sorte intraduisible. Il indique, par exemple, dans des vers ouvragés comme un bronze japonais,
les bougeants réseaux
Qu'un reflet de ramée atteste sur les sentes Et qui font deviner les feuilles bruissantes.
Et encore :
J'aurais fait, négligeant volontiers le foyer, Sur le nocturne azur des plaines, louvoyer Le sillon argenté d'une invisible lune, J'aurais, sur le remous sablonneux de la dune, Fait flotter un nuage au loin que l'on pressent Au-dessus du dessin silencieux passant.
C'est là du détail, de l'atome, de rinfiniment petit, dont l'intérêt est fort médiocre. Il nous importe assez peu, si l'auteur nous montre un paysage lunaire, qu'il nous fasse voir la lune ou seulement l'illumination de son reflet... Et cependant il y a, dans cette notation lilliputienne, un certain parfum d'art qui n'est pas ordinaire. Cela est inférieur aux vers philosophiques de Sully -Prudhomme, aux pages épiques de Victor Hugo, aux « intimités » de Coppée, aux chansons de Musset, cela vaut mieux que la fade langueur des imitateurs de Lamartine et des faiseurs de romances... Ce que je reproche à M. de Montesquiou, plus encore que l'excessive chinoiserie de ses contorsions, c'est sa sécheresse, son manque absolu d'émotion et de sensibilité. Ses poèmes sont froids comme des bâtons de laque, ou, pour employer une métaphore qui lui est chère, comme des rayons de lune...
On ne rencontre en ces trois cents pages que cinq ou six pièces où Ton sente vibrer un peu d'âme. Et le lecteur les boit avec l'avidité d'un voyageur qui vient de traverser le Sahara. Je n'en citerai qu'une,