M. ROBERT DE MONTESQUIOU
qui est remarquable par l'expression et par la pensée. C'est YHymne à la nuit (p. 76). L'auteur établit Fairinité mystérieuse qui existe entre les mélancolies du cœur humain et la tranquillité des silences nocturnes et leur douceur apaisante.
Le mystère des nuits exalte les cœurs chastes! Ils y sentent s'ouvrir comme un embrassement Qui, dans réternité de ses caresses vastes, Comble tous les désirs, dompte chaque tourment.
Le parfum de la nuit enivre le cœur tendre! La fleur qu'on ne voit pas a des baumes plus forts... Tout sens est confondu : l'odorat croit entendre! Aux inutiles yeux tous les contours sont morts.
L'opacité des nuits attire le cœur morne!
Il y sent l'appeler l'affinité du deuil;
Et le regard se roule aux épaisseurs sans borne
Des ombres, mieux qu'aux cieux où toujours veille un œil !
Le silence des nuits panse l'âme blessée! Des philtres sont penchés des calices émus; Et vers les abandons de l'amour délaissée, D'invisibles baisers lentement se sont mus.
Au milieu de ces strophes tortillées éclatent çà et là des vers de poète. La fleur qu'on ne voit pas a des baumes plus forts : on ne saurait mieux rendre le pénétrant mystère des nuits lourdes d'orages, de nuages et de parfums capiteux! Des philtres sont penchés des calices émus... L'image est jolie, et plus délicieux encore les deux vers qui suivent et qui sont tout remplis de baisers et de murmures...
Je tourne le feuillet pour savourer la On de ce ravissant morceau.
0 déception !
Pleurez dans ce repli dans la nuit invitante, Vous que la pudeur fière a voués au cil sec. Vous que uul bras ami ne soutient et ne tente Pour l'aveu des secrets... — pleurez! pleurez avec
Avec l'étoile d'or que sa douceur argenté. Mais qui veut bien, là-bas, laisser ce coin obscur, Afin que l'œil tari d'y sangloter s'enchante Dans un pan du manteau qui le cache à l'azur!
Vous que la 'pudeur fîère a voués au cil sec! Au cil sec! Horreur! Pourquoi pas au cinq sec comme à l'écarté !... Se peut-il que les besoins de la rime ou plutôt (car M. de Montesquiou est trop habile ouvrier pour se laisser vaincre par des difficultés aussi innocentes), se peut-il que la recherche du mot imprévu le précipite à de tels écarts de plume?... Si ce n'est pas maladresse, c'est faute d'harmonie et faute de goût...
Que manquc-t-il à M. de Montesquieu pour être un véritable écrivain, au sens généreux et large du terme? Il lui manque le naturel, la naïveté, la bonne grâce et la bonne foi. Son tort est de demander à la poésie plus qu'elle ne peut donner, et de transformer le vers en un appareil d'horlogerie garni de rouages innombrables etridiculementcompliqués. Il lui manque enfin l'abondance, la belle abondance des grands poètes, d'où les vers ruissellent comme d'une urne trop pleine, et arrosent de leur onde fraîche les fleurs du chemin. Les alexandrins sortent
M. ROIÎERT DE MONTESgllor Itl
do M. do Moiitosquiou comme ils sortiraient d'un compte-gouttes, avec une afïligeante lenteur. Et si vous saviez quelle importance il y attache, avec (luelle matornelle sollicitude il les classe, il les étiquete, il les ponctue, il leur assigne un rang dans l'ouvrage, il les échelonne dans un ordre impeccable, qui, pour rien au monde, ne devrait être changé!...
Sa table des matières est un monument dans un monument. Elle mérite à elle seule une description détaillée. D'abord elle ne s'appelle pas table tout court ou table des matières comme les tables vulgaires, elle se proclame table titulaire^ ce qui est plus raffmé. Elle comprend un prélude et trois parties. Chaque partie englobe un grand nombre de subdivisions. La première partie comprend les ténèbres, les pénombres, Voffice de la lune, la clairière, les jets de feu et eaux d'artifice (Banville eût écrit tout simplement feux d'artifice et jets d'eau, sans y chercher plus de malice)... Chacune des subdivisions se subdivise à son tour en une infinité de chapitres. Certains de ces chapitres sont imprimés en caractères romains et d'autres en italique. Pourquoi? Je ne sais!... Mais soyez sûr qu'il y aune raison à cela, et une raison très grave, et que M. de Montesquiou a mûrement réfléchi avant d'adopter ritalique ou le romain!...
Que de temps dépensé, que de peines, que de méditations solitaires, que d'activité cérébrale, que
de rêves, que d'efforts! Et que restera- t-il de ce monument, dans un demi-siècle, quand notre génération se sera éteinte?... Quelques pierres tout au plus, quelques moellons épars; un petit bout de sculpture ou de corniche !...