I. — M. CUARLES FUSTER
M. Charles Fuster a écrit beaucoup de vers. II me semble que de tous les livres qu'il a publiés, le roman lyrique intitulé Louise est celui qui reflète le mieux son tempérament et nous donne l'idée la plus nette de sa manière. Ce roman lyrique est une idylle. Les héros qu'il met en œuvre sont des êtres candides que le mal effleure sans les souiller. Pour tout dire, l'action se déroule sur la frontière de Suisse, en un coin de ce pays qui est la patrie classique de la vertu. On se sent meilleur, après avoir lu l'ouvrage de M. Fuster; on y respire les brises de la montagne; on y boit de la rosée; on y entend tinter les cloches lointaines; on y effeuille des pâquerettes; on y célèbre l'amour conjugal... Ne croyez pas que je raille... II est excellent de fuir de temps à autre les subtilités malsaines^
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du roman psychologique et d'aller se retremper dans le sein de la nature. Après avoir avalé vingt études et autant de comédies sur l'adultère, la corruption, le jeu, la coquetterie et autres vices mondains, prenez le volume de M. Charles Fuster : vous en serez rafraîchi . Cela vaut un voyage à la campagne.
Quelle est cette Louise qui a eu l'honneur d'inspirer la muse de M. Charles Fuster? C'est une délicieuse jeune fille... Elle habite avec sa mère un petit village; elle se dispose à épouser Pierre, un brave garçon, son ami d'enfance. Elle sera sans doute une ménagère accomplie, la meilleure des épouses. Toutefois, elle a l'esprit plus orné que ses compagnes. Elle est instruite, elle aime la lecture des poètes. Elle a, nous dit M. Charles Fuster,
... Sur son étagère intime Tous les poètes d'aujourd'hui.
Tous les poètes... M. Fuster exagère, je suppose... Mettons quelques poètes, les poètes d'élite, ceux qui nous consolent dans les heures de tristesse. Donc Louise partage son temps entre ses chers poètes et son fiancé, lorsqu'éclate la guerre de 1870. Les désastres se succèdent. Les Français sont écrasés. Une troupe de soldats, mourant de faim et de froid, s'engage dans les défilés du Jura pour ne pas tomber aux mains de l'ennemi. Parmi ces soldats se trouve un jeune artiste, que M. Charles Fuster désigne sous
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le nom romantique de René... Ce René, qui a publié jadis un recueil de vers et qui est affligé d'une très grande sensibilité nerveuse, ne peut supporter nos défaites nationales, il est pris du dégoût de vivre, il se tire un coup de pistolet et tombe inanimé sur la neige. Louise et Pierre volant à son secours, le recueillent, le transportent au village, et lui prodiguent des soins dévoués...
... J'arrête ici l'analyse du drame, pour présenter à M. Fuster une timide observation. Je crains qu'il ne se soit abusé sur l'état d'âme des combattants de 1870. Il semble croire que ces malheureux étaient accablés par Thumiliation de nos revers et n'osaient plus, tant ils se sentaient honteux, lever les yeux vers le ciel. Il les montre « mourant et se voyant mourir l'un l'autre, sans regrets», frémissant à l'idée « d'aller chez l'étranger mendier du secours... » Peutêtre ce désespoir tourmentait-il les chefs, ceux dont la responsabilité était engagée et à qui l'on pouvait demander des comptes. Mais les pauvres pousse-cailloux qui, après s'être battus vaillamment, arrivaient exténués à la frontière, ne devaient pas connaître (ce me semble) les mêmes agitations de conscience. Et quand, par miracle, ils réussissaient à sauver leurs drapeaux des griffes prussiennes, je suppose qu'ils ne pensaient pas avoir démérité de la France, et que leur cœur palpitait d'un noble orgueil, et qu'ils se disaient au fond d'euxmêmes : Ah! si tout le monde avait agi comme
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nous!... » Et je suppose aussi que, lorsqu'après une laborieuse étape, ils trouvaient dans une maison hospitalière un plantureux repas copieusement arrosé, ils l'absorbaient sans remords, ne croyant pas que leur appétit, aiguisé par la fatigue, fût de nature à porter atteinte à l'honneur de la patrie...
De ceci Ton doit conclure que le René de M. Charles Fuster est pétri d'une argile exceptionnelle. Nous l'avons laissé dans la maison de Louise, recevant des mains de la jeune fille de précieux secours. Et, en effet, elle se dévoue, elle jure de sauver le blessé que la Providence lui envoie. René revient à la vie; il se répand en effasions de reconnaissance ; sa reconnaissance se transforme en adoration quand il surprend entre les mains de sa garde-malade... quoi?... Je vous le donne en mille... Un exemplaire de son œuvre proprement relié! Nul poète n'a résisté à ce délicat hommage, René tombe éperdument amoureux de Louise. Louise ne rêve plus que de René. Les jeunes gens s'idolâtrent, ils se le disent. Que va-t-il advenir de tout cela?...
Je sais bien ce qui se produirait si ce livre avait pour auteur M. Kistemacker fils ou M. Oscar Métenier. L'ingénuité de Louise flamberait comme la paille, et le petit village du Jura serait affiigé par le plus affreux scandale. M. Ch. Fuster, heureusement, est plus pur. Il ne lui semble pas vraisemblable qu'une jeune fille puisse oublier ses devoirs, ni se laisser séduire, en dehors du mariage... 11 lui
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parait nécessaire que Louise et René convolent devant le pasteur... Mais Pierre est là, Pierre qui souffre, Pierre qui se voit négligé, oublié pour un godelureau de Parisien. En vérité, il pourrait se consoler avec Marie, une petite bergère, à qui il inspire une vive inclination. Il pourrait aussi se venger en provoquant ou en assassinant son rival. De tels crimes sont incompatibles avec les mœurs du Jura. Pierre se contente d'errer dans les forêts et de pousser de profonds soupirs. Il compte sur sa bonne étoile. Il a raison d*y compter... Avant d'accepter René pour gendre, la mère de Louise lui demande un entretien sérieux. Elle fait appel à ses scrupules, elle lui ouvre les yeux sur certaines responsabilités délicates; elle exige un serment de fidélité. Et elle exprime ses sentiments en des vers qui sont pleins d'honnêteté :
Ailleurs, plus aisément, une pudeur se livre :
Ici, dans nos vallons intimes du Jura,
Pour y connaître bien l'homme qui vous prendra,
On veut le voir penser et le regarder vivre.
Cela dure des mois, des ans... L'acceptez-vous?
Cette fidélité de la chair et de l'àme,
La tiendrez-vous? Enfant si faible envers la femme,
Même le pourras-tu quand tu seras l'époux?
Pourras-tu lui donner, lui redonner sans trêves,
A cet être choisi, pris volontairement.
Tout ton cœur, toutes tes extases, tous tes rêves,
Sans cacher un plaisir ni celer un tourment?
Ton amie est à toi si lu m'en fais serment.
René hésite... (Faut-il qu'il aime faiblement!... Le véritable amour ne connaît pas ces obstacles. Aucun
serment ne lui coûte pour assurer sa conquête. Et il est toujours sincère... même quand il prépare une perfidie)... La mère de Louise insiste... René, se jugeant indigne de sa fiancée, quitte le village sans la revoir, sans lui dire adieu. Louise affolée court après lui, le surprend à Paris en flagrant délit de flirt avec une demoiselle du quartier Latin, retourne le soir même, désabusée et désespérée, dans son pays, y retrouve Thonnête Pierre toujours confiant, toujours épris. Et cette fois, elle l'épouse pour tout de bon, comprenant que le bonheur est auprès de lui, et que c'est lui, Pierre, le vrai poète, et non pas ce vaniteux homme de lettres qui ne sait mettre d'émotion que dans ses vers.
Sur cette trame simplette et un peu naïve , M. Charles Fuster a écrit de fort jolies pages. Peutêtre vais-je le chagriner. Mais ce n'est point par ses côtés héroïques que son poème m'a le plus séduit. J'avoue que toutes les lamentations sur la guerre, qui emplissent la première moitié du volume, m'ont laissé froid. J'ai cru remarquer qu'elles manquaient de souffle et de réelle grandeur. L'auteur a beau évoquer l'Ange des victoires aux ailes déployées, ces ailes ne planent pas très haut au-dessus de l'horizon. On sent que M. Fuster s'est imposé un grand eflort; cet eflbrt est trop visible; il nous gêne, il glace notre admiration; il no jaillit pas d'une âme enthousiaste, il sort d'une plume habile et fortement exercée.
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En revanche, lorsque M. Charles Fuster consent à s'enfermer dans l'expression des passions moyennes il est tout à fait supérieur. Nul n'a su peindre avec plus de charme la douceur du foyer, les joies de la famille, les félicités paisibles de la vie provinciale. Mais je veux citer quelques exemples. D'abord la scène qui termine le roman, l'entretien de Louise et de Pierre, réunis après tant d'épreuves et se confiant leurs projets et leurs espérances... Tous deux montent sur la colline, et s'arrêtent près du petit cimetière où palpite le souvenir des aïeux :
Ils marchent, enlacés, vers la colline haute Parmi le crépuscule et son rayonnement.
Assis sur un rocher noir de mousse, à mi-côte, Ils regardent le soir s'attendrir lentement.
L'ami n'a plus de larme au bord de la paupière; Il revoit sa douleur comme un pays quitté. Le souvenir des maux double l'extase : Pierre Bénit sa solitude et sa fidélité.
Il lui dit lentement, comme l'on parle en rêve : « Mon amour, je ne suis pas un poète, moi! Je les jalouserais en vain, ceux que soulève Le culte de la femme ou l'élan de la foi.
« Mais, quand je vois ces monts, ces hameaux, ma patrie, Quand je t'ai près de moi, devant deux infinis, Toute mon âme éclate et tout mon être prie; Mon pays, mon amie et Dieu, je les bénis.
« Ma pensée est obscure, et les mots que j'appelle, A l'heure où j'écrirais, fuient toujours sous mes doigts; Mais mon pays est grand, mais mon amie est belle, Et je trouve Dieu bon, puisque je les lui dois! »
Et dans une autre gamme, un peu plus rare, j'indiquerai le passage où M. Fuster analyse (p. 92)
rinfluence réciproque de la poésie sur l'amour et de l'amour sur la poésie, et une autre pièce encore, où il rend avec justesse, l'enchantement du silence et le troublant mystère du crépuscule :
Quand d'un amour confus l'àme est trop oppressée,
Nous fuyons devant la pensée Et repoussons les mots qui voudraient l'exprimer. L'un a peur de parler et l'autre a peur d'enlendre; L'amie, heureuse, tremble et brûle de se rendre; Mais tous deux sont unis, et se laissent charmer Quand, les troublant encor, le crépuscule tendre Leur dit mieux le délice et le tourm-ent d'aimer.
Il y a dans ce couplet une fluidité, une harmonie, un mol abandon qui éveillent comme une réminiscence confuse de La Fontaine.
En somme, M. Fuster s'est efforcé après Lamartine, après Brizeux, d'écrire un poème qui renfermât une action romanesque. Voulant éviter la monotonie, il a fait alterner l'alexandrin classique avec les vers de huit pieds et de dix pieds. La tentative était curieuse. L'auteur n'y a pas échoué... Et cependant... je doute que ce genre puisse donner de très heureux résultats. Un roman lyrique est condamné à n'être ni tout à fait un roman, ni tout à fait un poème. S'il est conçu par un vrai poète, le côté roman (c'est-à-dire l'observation des mœurs, l'étude des caractères, la description des milieux) se trouvera sacrifié. Si l'œuvre est entreprise par un romancier, elle manquera d'envolée; elle péchera par excès do précision, de prosaïsme et de sécheresse.
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