‹ La comédie littéraire: notes et impressions de littératureChapitre 29 sur 54 · II. — URBAIN OLIVIER · texte numérisé non relu

II. — URBAIN OLIVIER

Urbain Olivier, fort peu connu en France, est populaire au delà des Alpes. C'était (car il est mort) un simple laboureur, qui après avoir manié la herse durant trente années, s'avisa d'écrire des livres. Il en écrivit trente-six, à la file, avec une admirable régularité. Quand la mort vint le prendre à l'âge de soixante-dix-sept ans, il avait encore la plume aux doigts. Ai-je besoin d'ajouter que sur les trente-six volumes d'Urbain Olivier il n'en est pas un qui ne mérite de décrocher le prix Montyon. La morale la plus pure s'y allie à la plus vive piété. Les personnages qui s'y meuvent sont à peu près tous irréprochables. Et ceux qui par hasard sont atteints de quelques défauts ne manquent pas de s'amender et de confesser leurs torts.

L'avouerai-je? J'avais des inquiétudes en coupant les pages de l'Orphelin^ le roman le plus célèbre d'Urbain Olivier, celui qui passe pour son chefd'œuvre. Je m'attendais à déguster un breuvage insipide, un verre de fade eau sucrée... Et c'est du lait que j'ai bu, du lait exquis, crémeux, exhalant la douce senteur des fleurs montagnardes et qui m'a laissé aux lèvres une agréable fraîcheur.

Bien candide la fable imaginée par Urbain Olivier. La scène se passe dans un petit village du canton de Vaud, les Murettes. Un pauvre orphelin, David

Charnay, est recueilli par la commune qui lui donne pour tuteur le vieux paysan Gaspard (un vieux de la vieille, bourru comme le diable mais bon comme le bon pain), et qui le place comme domestique chez le riche cultivateur Esaïe Cleret. David est un sujet courageux, il se fait aimer de son maître; il inspire un tendre attachement à la fille d'Esaïe; mais il a le tact de n'en rien laisser paraître. Il travaille avec ardeur, il acquiert de Tinstruction, il s'élève peu à peu au-dessus de son humble condition et finit par épouser la jeune fille. Et c'est tout... Et de cette historiette enfantine le romancier tire trois cents pages infiniment captivantes, il accomplit ce miracle de nous intéresser, sans coup de théâtre, sans événements extraordinaires, par le seul développement de son récit. Il ne cherche pas à étonner le lecteur, à l'éblouir par de belles phrases et par de savantes analyses. Son style coule ainsi qu'un ruisseau aux ondes tranquilles, il chemine lentement sur un lit de petits cailloux, entre deux rives peuplées de roseaux; et

son murmure nous berce

Quand nous serrons de près les personnages du livre nous sommes obligés de reconnaître qu'ils sont, pour la plupart, d'une simplicité exagérée. Le héros, David Charnay est prodigieux de tenue, de politesse et de correction. Il semble planer au-dessus des passions humaines. Il subit avec une patience angélique les caprices de la fortune. Si son patron

Page 1