L'ART DU DÉVELOPPEMENT CHEZ VICTOR HUGO
Il semble qu'un réveil de respect et de sympathie se fasse en ce moment autour de la mémoire de Victor Hugo. Le grand homme qui, vers la fin de sa vie, avait été encensé immodérément et dont les funérailles eurent des splendeurs d'apothéose, était descendu de son olympe. La génération nouvelle se montrait indifférente. Les apôtres nébuleux du symbolisme naissant traitaient avec dédain ce colosse, l'accusaient de manquer de délicatesse, d'être pauvre d'idées, creux et vide, sonore et redondant. Ils ne dissimulaient pas leur mépris.
Je m'assis un jour, en une vague brasserie du quartier Latin, à côté d'un disciple de Stéphane Mallarmé. Cet éphèbe pâle et triste, vêtu d'un pantalon à damier, et d'une redingote étriquée à la mode de J845, noyait sa désespérance dans des flots de bière blonde et daignait me confier ses plus secrètes pensées sur les destinées de la poésie française. Le nom de Victor Hugo tomba de mes lèvres. Mon
voisin esquissa un lamentable sourire et murmura ce mot qui me parut grandiose :
— Victor Hugo ne manquait pas d'imagination; ?nais il n a jamais su faire le vers! ...
On revient aujourd'hui de ces sottises; l'équilibre s'établit. Victor Hugo reprend la place, qu'il gardera, au tout premier rang des écrivains de ce siècle.
Les recueils de vers publiés depuis sa mort [Dieu, Toute la lyre., etc.) se composent d'un certain nombre de pièces écrites de 1840 à 1869 — miettes tombées de la table du poète et négligemment laissées de côté. Ces pièces ne sont point indifférentes. Je sais beaucoup d'artistes, et non des moindres, qui s'en fussent orgueilleusement parés... Seul, l'auteur des Châtiments était assez riche pour les négliger sans en être le moins du monde appauvri... Pourquoi a-t-il exclu ces morceaux épars, alors qu'il lui était si facile de les joindre à la Légende des siècles^ ou aux Contemplations., ou aux Chansons des rues et des bois?... En était-il mécontent? Après qu'on a lu ces trente ou quarante mille vers, on ne trouve rien qui justifie ce dédain. Sauf quelques pièces visiblement incomplètes et inachevées, les autres valent leurs aînées, celles que nous connaissons, et qui font l'ornement des anthologies. Les mêmes beautés y brillent, on y relève les mêmes défauts. Elles ne nous apprennent rien que nous ne sachions déjà, sur le génie d'Hugo, sur son tempérament, sur l'essence
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de son esprit, sur sa façon de sentir, de composer et d'écrire.
... Au surplus, feuilletons ces divers volumes. Nous tâcherons d'y glaner quelques rapprochements instructifs.
Il y a huit parties dans Toute la lyre : les sept cordes de la lyre et la huitième corde, la corde d'airain. Cette division est un peu factice, elle devait l'être. Tel morceau, comme par exemple la Bossue, qui se trouve vibrer sur la « première corde », pourrait aussi bien vibrer sur la seconde ou sur la troisième. MM. Meurice et Vacquerie, les très dévoués éditeurs du maître, ont accompli avec conscience leur classement, et nul ne se fût mieux acquitté de cette tâche. Ce n'est donc point un reproche que je leur adresse. Il n'était pas facile de grouper dans un ordre logique des poèmes conçus et écrits à des époques diverses, et répondant parfois à des ordres d'idées et de sentiments contradictoires. MM. Meurice et Vacquerie ont très ingénieusement mêlé les pièces courtes aux pièces de longue haleine ; grâce à cet arrangement harmonieux, ce livre présente l'aspect d'un beau pays de montagnes, où les vallées succèdent aux cimes et les cimes aux vallées... Vous escaladez un mont abrupt, vous vous perdez dans les nuages, vous volez vers le soleil, vous
sentez sous vos pieds le vertige de Tabîme, et, soudain, le feuillet tourné, vous écoutez les chansons des sources, vous suivez les nymphes des bois, vous buvez l'hydromel dans la coupe de Bacchus!... Et quelles que soient vos préférences et vos aspirations personnelles, vous êtes ébloui par la puissance de cet artiste, qui d'un coup de plume évoque à vos yeux les tableaux, tour à tour gracieux et sublimes, de la nature, de la religion et de Thistoire...
Il est, dans cet ouvrage, une pièce qui permet de noter très exactement les procédés de composition et de développement d'Hugo et de saisir, pour ainsi dire, sur le fait les secrets de son métier. C'est le morceau consacré à la glorification de l'infortuné Lesurques. Voici dans quelles conditions il fut composé.
Vers la fin de l'Empire, en 18G8, les héritiers de Lesurques poursuivirent sa réhabilitation solennelle et la revision de son procès. Leur demande fut repoussée par la cour de cassation. Victor Hugo rugit de colère. C'était une occasion superbe d'ajouter un chapitre aux Châtiments, de couvrir d'opprobre cette magistrature impériale qu'il haïssait de toute son âme... Mais attendez, ce n'est pas tout... Les journaux français, commentant la décision de la cour, font remarquer que si Lesurques eût été réhabilité l'Etat aurait été contraint de verser aux mains de ses enfants et petits-enfants le montant de ses biens jadis confisqués, soit, avec les