LE PREMIER ROMAN DE M. EMILE ZOLA
Des biographes nous ont conté riiistoire de ses misères. Il m'a semblé, en lisant le Vœu d'une morte^ que j'y retrouvais comme un écho indirect et discret de ces années de souffrances. Zola montre son héros, Daniel, affamé, jeté sans ressource sur le pavé de Paris, et obligé, pour gagner son pain, de collaborer à la rédaction d'un grand dictionnaire. Ils sont là douze ou quinze infortunés, travaillant leur pleine peau, tandis que Téditeur qui les paie, qui s'engraisse de leurs peines, étale son ventre dans sa boutique et surveille du coin de Tœil ces forçats de lettres. La scène est curieuse.
L'auteur du dictionnaire avait vite compris le parti qu'il pouvait tirer de ce garçon qui travaillait comme un nègre, sans se plaindre, avec des sourires de béatitude. Depuis longtemps, il cherchait le moyen de gagner ses vingt mille francs sans même venir au bureau. Il était las de surveiller ses prisonniers. Daniel fut une trouvaille précieuse pour lui. Peu à peu, il le chargea de la direction de toute la besogne : distribution du travail, revision des manuscrits, recherches particulières. Et, moyennant deux cents francs par mois, il résolut le difficile problème de ne jamais toucher à une plume et d'être l'auteur. d'un ouvrage monumental.
Daniel se laissa, avec joie, écraser par le travail. Ses compagnons, qui n'avaient plus le terrible auteur derrière eux, compilaient le moins possible, et il se trouva faire une partie de leur besogne.
Il acquit ainsi de vastes connaissances; son esprit puissant retint et classa toutes les sciences diverses qu'il était obligé de remuer; et cette encyclopédie, qu'il bâtissait
presque à lui seul, se gravait ainsi dans son cerveau. Ceshuit années de recherches incessantes en firent un des jeunes gens les plus érudits de France. De l'employé modeste et exact, il sortit un savant de premier mérite.
Ou je me trompe fort, ou Zola, dans sa jeunesse, a hanté cette boutique, et apporté son moellon à l'édification de ce dictionnaire. Un autre épisode nous a frappé par son accent de vérité. C'est l'analyse des impressions que ressent Daniel la première fois qu'il endosse un habit noir et qu'il se rend dans le monde. Il est invité à une grande soirée, chez un personnage officiel :
Une sorte de respect instinctif s'était emparé de Daniel. Il regardait ces hommes graves, ces jeunes gens élégants, et il était prêt à les admirer de bonne foi. Jamais il ne s'était trouvé à pareille fêle. Il y avait surprise, il se disait qu'il était subitement transporté dans une sphère de lumière, où tout devait être bon et beau. Ces rangées de fauteuils où les dames, avec des sourires, montraient leur cou et leurs bras nus chargés de bijoux, le jetaient surtout dans un ravissement. Puis, au milieu, il apercevait Jeanne, fière, victorieuse, entourée d'adorateurs, et c'était là, pour lui, l'endroit sacré d'où pailaient tous les rayons.
Fatale timidité 1 Tous ceux qui ont franchi, à vingt ans passés, le seuil d'un salon, qui n'ont pas sucé avec le lait l'usage du monde, se reconnaîtront dans cette page. — Cependant Daniel fait un elfort ; il circule de groupe en groupe; il tend l'oreille, il ne
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surpeiui que des bribes de conversation, où la platitude le dispute à l'ignorance :
En effet, ils parlaient comme des cochers. Daniel ne comprit pas entièrement leur langage : Targot des salons était une nouvelle langue pour lui, et il les prit d'abord pour des étrangers. Puis, il reconnut certains mots français ; il devina qu'ils parlaient de femmes et de chevaux, sans bien savoir quelles phrases s'appliquaient aux chevaux et quelles phrases aux femmes, car ils les traitaient avec la même tendresse et la même grossièreté.
Alors Daniel jeta un regard clair dans le salon. Il commençait à comprendre qu'il venait d'être dupe d'un décor. Les platitudes, les niaiseries lui arrivaient nettes et brutales, pareilles à ces lambeaux de dialogue qui se traînent misérablement dans les féeries, au milieu des splendeurs de la mise en scène.
Il se dit qu'il n"y avait là que des jeux de lumière sur des bijoux et sur des étoffes riches. Ces têtes, les jeunes et les vieilles, étaient creuses, ou se faisaient creuses par politesse et savoir-vivre. Tous ces hommes étaient des comédiens chez lesquels on ne pouvait distinguer ni le cœur ni le cerveau ; toutes ces femmes étaient des poupées montrant leurs épaules, posées dans des fauteuils comme on pose des statuetttes de porcelaine sur une étagère
Et il vint à Daniel un orgueil immense. Il fut fier, en ce moment, de sa gaucherie et de ses ignorances mondaines. Il n'eut plus peur d'être vu, il releva la tête et marcha au milieu du salon. Dans sa rudesse, il s'estimait si supérieur à ces gens-là, que leurs sourires lui importaient peu. Il avait comme un réveil d'orgueil et il reprenait avec tranquillité la place qui lui était due, en pleine lumière.
Qu'il est naturel, qu'il est humain, ce mouvement
d'orgueil du timide, qui se venge de sa nullité mondaine, en exaltant à part lui la supériorité de son esprit! M. Zola n'a pas besoin de nous faire de confidences. Nous sommes bien sûr que les émotions qu'il dépeint, ont été les siennes, à une heure de sa vie. On ne retrace, avec cette éloquence, que des impressions « vécues ».