L'HISTOIRE ET LA LÉGENDE DANS LES ROMANS D'ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Pour démêler les procédés de développement d'Alexandre Dumas, le plus simple est de prendre un de ses romans dits historiques, de comparer ce roman à l'histoire et d'examiner comment la réalité s'est déformée en passant par le cerveau de l'écrivain. Expérimentons cette méthode sur ie Chevalier de Maison-Rouge.
Voici d'abord l'homme du roman.
Il est de vieille noblesse, il a voué sa vie à la délivrance de Marie-Antoinette et il tente un effort désespéré pour l'arracher aux mains de ses bourreaux. Il est aidé dans sa lâche par un brave teinturier nommé Dixmer et par M"'*' Dixmer, une créature idéale, lionne par le courage, ange par l'abnégation. Il se cache chez eux sous un déguisement et ourdit dans l'ombre sa conspiration. Les conjurés ont besoin d'un complice qui touche de près au gouvernement et puisse leur ouvrir les portes de la
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prison. Le hasard leur vient en aide. Geneviève Dixmcr, surprise la nuit par une patrouille, doit son salut à un ardent patriote, Maurice Lindey, qui devient éperdument amoureux d'elle . Maurice Lindey , qui a perdu la trace de Geneviève, la retrouve, s'introduit chez elle, devient l'ami de son mari et du mystérieux personnage qui est le chevalier de Maison-Rouge. Un soir la conversation tombe sur la reine captive :
— Comment supporte-t-elle sa détention? demande Dixmer.
— La pauvre femme! soupire Geneviève. Je voudrais bien la voir!...
— La voir! rien n'est plus facile, reprend Maurice, heureux d'exaucer un caprice de celle qu'il aime. Venez me joindre jeudi au Temple. J'y prends la garde pour vingt-quatre heures. Je vous placerai sur le passage de la prisonnière au moment de sa promenade.
Au jour dit, Maurice, ayant Geneviève à son bras, et suivi du chevalier, dont il continue à ignorer le nom, traverse Paris. En route, une bouquetière présente au couple une gerbe d'œillets que le jeune ofïicier attache à la ceinture de sa compagne. On arrive au Temple. La « veuve Capet » descend au jardin et s'arrête étonnée devant la visiteuse, et jetant un regard sur les œillets, ne peut s'empêcher de murmurer : « Les belles fleurs! » Geneviève détache son bouquet et l'ofl^re ù, la reine. Mais le
savetier Simon tlaire quelque intrigue. Il s'empare des fleurs et découvre un billet. Plus de doute. On est en présence d'un complot d'évasion. Maurice, Geneviève sont arrêtés et envoyés à la guillotine... Le chevalier est parvenu à s'enfuir, mais il ne veut pas survivre à sa souveraine, et il se poignarde au pied de l'échafaud, à l'instant même où la tête de Marie-Antoinette roule sous le couperet...
Tous ces caractères mis en scène par Dumas, sont héroïques. Geneviève fait couler des larmes d'attendrissement. Elle est partagée entre deux sentiments qui la déchirent : son amour pour Lindey et la foi qu'elle a jurée à la cause royaliste. En ne parlant pas, elle perd l'homme qu'elle adore. Et un devoir sacré lui commande le silence. Maurice Lindey est un délicieux jeune premier, brave, élégant, spirituel. Il n'est pas jusqu'à Dixmer qui ne nous intéresse par sa jalousie rageuse et sournoise. Enfin, Maison-Rouge incarne l'humeur chevaleresque de la vieille France. C'est une âme admirable. Son épique silhouette reste à jamais gravée dans l'imagination du lecteur...
Voici maintenant l'homme de l'histoire.
Il ne s'appelle pas Maison-Rouge; il n'est pas chevalier. Il est fils d'un paysan enrichi dans le commerce des grains et des eaux-de-vie. Il se nomme (iousse, ou Gousse, ou Gonzze. Il ajoute à ce nom plébéien le nom de Rougeville, tiré d'une de ses terres, et, dès ses premiers ans, il commence à intri-
guer, à ruser et à mentir. C'est le type de l'aventurier audacieux et vantard. M. Lenùtre a retrouvé aux archives des papiers signés de lui, lettres, fragments de mémoire, qui sont des monuments de jactance. Rougeville y raconte qu'il a rempli la charge de colonel de cavalerie, breveté de Sa Majesté. Or il ne fut point colonel, il n'eut aucun grade dans Tarniée, il ne figure pas aux contrôles de la guerre. De même, il affirme qu'il appartint à Monsieur comme écuyer; et YAlmanach royal qui énumère tous les écuyers oublie de le citer sur la liste.
Rougeville fut donc un hâbleur, mais un hâbleur de génie. Sa vie, que M. G. Lenôtre a patiemment reconstruite, est un roman de cape et d'épée, autrement étrange et mouvementé que le récit de Dumas. Cet homme ressemble tout à la fois à Don Quichotte, à Gil Blas et à Rocambole. Dès que la Révolution éclate, il court à Paris et s'enrôle parmi les chevaliers du poignard^ ardents royalistes, qui s'étaient imposé la tâche de défendre le roi et la reine contre les fureurs populacières. Alors naît dans sa cervelle l'idée (l'un hardi coup de main. Il voudrait pénétrer au sein de l'Assemblée, poussant devant lui une brouette remplie de monnaie de cuivre, qu'il feindrait de déposer, au nom de ses compatriotes, sur r « autel de la patrie >k Une bombe, chargée de poudre, et dissimulée dans le double fond de la brouette, aurait éclaté au bon moment, et exterminé les jacobins. On dissuada Rougeville!
de ce projet. Il dut y renoncer. Mais il eut soin de le faire connaître aux Tuileries. Il comptait, en étalant ce grand zèle, se faufiler dans l'entourage immédiat du roi. Et, de fait, le roi, mortellement inquiet, était disposé à accueillir tous les dévouements, de quelque part qu'ils lui vinssent. Et je ne partage pas ici la surprise de M. Lenôtre. Il s'étonne de cette condescendance et de la facilité avec laquelle Louis XVI acceptait le secours d'un cerveau brûlé. Louis XVI n'avait plus le temps de choisir; et l'on comprend qu'il se soit laissé gagner par l'assurance de Rougeville, qui était, quand il voulait s'en donner la peine, le plus séduisant des hommes. Toujours est-il que le 20 juin 1792, quand le peuple envahit les Tuileries, Rougeville se trouvait là, près de la reine, la protégeant de son corps, et qu'il reçut, en récompense, un très chaud remerciement.
Tout en luttant pour le trône, notre compagnon menait à Paris une vie dissipée et quelque peu crapuleuse. Il avait rencontré, chez des amis, une certaine veuve Lacouture qu'il éblouit par l'étalage de ses relations et de ses titres, et qui eut l'imprudence de lui confier ses économies. Il emporta le magot, abandonna la veuve sans ressources dans une chambre d'hôtel garni, et s'en alla filer le parfait amour avec une autre maîtresse. La veuve Lacouture se fâcha, poursuivit son infidèle et découvrit qu'il logeait au village de Vaugirard, chez une demoiselle Sophie Dutilleul. Elle se présenta chez sa rivale
qui la mit à la porte non sans lui avoir donné un soufflet. Ivre de rage, elle résolut de se venger et dénonça les deux amants au Tribunal révolutionnaire. Sophie Dutilleul fut arrêtée, puis relâchée. Rougeville, enfermé aux Madelonnettes, obtint, au bout de huit jours, la remise de sa peine. Pour quoi? Comment? Grâce à quelles influences? C'est une énigme que les historiens ne sont pas parvenus à déchifî'rer. Od suppose que le directeur de la prison fut acheté à prix d'or par une richissime Anglaise qui travaillait à la délivrance de Marie-Antoinette et qui croyait avoir besoin de Rougeville. Et non seulement Rougeville sortit de prison, mais on lui délivra une carte de civisme qui le rendait inviolable. Il s'empressa de rejoindre Sophie Dutilleul dans la petiie maison de Yaugirard.
J'arrive enfin à la fameuse aventure de Vœillet sur laquelle Alexandre Dumas a construit son drame. On va voir dans quelle mesure il a tenu compte de la vérité... La reine était alors à la Conciergerie, et non au Temple, comme l'a dit Dumas. Le temps pressait, le complot était mûr. Cinq ou six cents amis dévoués, exploitant le mécontentement général, devaient, à la faveur de l'émeute, s'emparer du poste de gendarmerie du Palais, enlever la prisonnière, la conduire à Livry, où une berline la recevrait et l'emmènerait en Allemagne. Avant toutes choses, il s'agissait de la prévenir et de lui faire passer de l'argent, beaucoup d'argent, pour
lui permottre de soudoyer ses gardes-chiourme... C'est ici que Rougeville entre en scène. Il avait pour voisin, à Vaugirard, un marchand de bois retiré, le sieur Fontaine, qui se trouvait intimement lié avec Miclîonis, citoyen administrateur des prisons, chargé de surveiller la Conciergerie. RougevilUe, aidé par Sophie Dutilleul, s'insinua peu à peu dans la confiance de Fontaine. Il Finvitaà dîner, avec déjeunes personnes de mœurs légères. Fontaine qui ne haïssait pas la gaudriole prit goût à ces réunions. Bientùt le cercle s'élargit et, un beau soir, Rougeville se trouva assis à table à côté de Michonis.
Le citoyen administrateur des prisons parla de ses fonctions avec son emphase ordinaire ; il était beau parleur et se croyait de l'esprit. Il raconta, en homme excédé de besogne, ses visites à la femme Capet. — Elle doit être bien triste, dit quelqu'un. — Mais non, répondit Michonis, elle est sans soucis; mais ses cheveux sont devenus presque blancs.
La conversation continua de la sorte : « Que fait-elle? que dit-elle? qu'espère-t-elle? » Et Michonis, ravi de son importance, se complaisait à donner des détails. Rougeville, tour à tour, frémissait de rage ou tremblait d'émotion, en écoutant ce récit. Il excitait l'autre à parler, cherchant à jouer lïndifférence :
— C'est égal, fit-il, comme répondant à ses propres réflexions, vous avez de la chance, citoyen, et ce doit être un bien curieux spectacle pour un philosophe tel que vous de voir la ci-devant reine rabaissée à ce point.
— Si le cœur vous en dit, citoyen, c'est un plaisir que je serais heureux de vous offrir.
— Dame! c'est tentant; mais je ne voudrais pas vous compromettre.
— Me compromettre! Eh! ne suis-je pas le maître?... Vous n'avez qu'cà dire un mot, et je vous emmène avec moi visiter la Conciergerie...
— Grand merci, citoyen, ce n'est pas de refus; j'y songerai à l'occasion.
Quelques jours plus tard, au cours d'un nouveau souper, Rougeville ramena l'entretien sur le sujet qui lui tenait tant au cœur. Et Miclionis, de plus en plus cordial et gonflé de vanité, fixa à Rougeville un rendez-vous. Vous concevez l'émotion du conspirateur quand il franchit le seuil du cachot, quand il aperçut l'auguste captive... Il eut mille peines à dissimuler son trouble :
Il ne l'avait pas vue depuis le 10 août. Elle était encore belle et presque jeune alors; les hautes salles à plafondsdorés, les galeries de marbre et de glace, la foule des serviteurs fidèles, formaient alors un cadre à sa rayonnante majesté. Aujourd'hui quel contraste! Une chambre basse, nue, sombre, sans meubles ; deux gendarmes jouant aux cartes, la femme Harel assise devant la fenêtre et cousant, tels étaient son palais et sa cour; et Elle, vieillie, maigrie, les joues creusées par les larmes, vêtue d'une pauvre jupe rapiécée, les cheveux tout blancs, se tenait debout, iièrc et dédaigneuse, clignant ses yeux myoi)es pour voir ceux qui entraient. Elle distingua Michonis et resta impassible... Mais tout à coup elle tressaillit, une vive rougeur monta à son front, et c'est à peine si elle put retenir un cri d'étonnement... Elle avait reconnu Rougeville.
Celui-ci ne pouvait détacher ses regards de ce spectre défiizuré : il se raidit pourtant, avança vers elle, et, profitant de ce que Michonis élevait la voix, donnant à la prisonnière des nouvelles de ses enfants, il montra d'un signe l'œillet qui ornait la boutonnière de son habit gris, détacha cette lleur et la jeta derrière le poêle. Tout cela l'ut l'ait en un instant, et si adroitement que ni Michonis, ni la femme de chambre, ni les gendarmes ne s'aperçurent de rien. Rougeville, redevenu complètement maître de lui, reprit son attitude indifférente, écouta d'un air distrait les questions que l'administrateur des prisons posait, pour la forme, à la femme Harel, et, lorsqu'il vit que la visite était terminée, craignant que la reine n'eût pas compris ses gestes, il se pencha vers elle, lui dit quelques mots à voix basse, salua rapidement et se disposait à sortir quand la reine, prenant la parole : « Fautil donc vous dire un éternel adieu? » interrogea-t-elle comme s'adressant au municipal. Rougeville fit, de la porte, signe qu'il reviendrait; mais Michonis prit pour un compliment à son adresse la demande de la prisonnière et affirma qu'il était disposé à lui rendre visite chaque fois que cela lui ferait plaisir. On se sépara : tout le monde avait bien joué son rôle, et Rougeville maintenant ne doutait plus du succès *.
L'entreprise, si bien conçue, menée avec tant d'audace, échoua par l'imprudence de la reine. Son interrogatoire, celui de ses geôliers ne nous laissent aucun doute. Ayant ramassé la fleur et lu le billet de Rougeville, qui lui annonçait pour le vendredi suivant une nouvelle visite, elle essaya d'attendrir
1. Ces extraits sont empruntés à l'intéressant ouvrage de M. J. Lenôtre, le Chevalier de Maison-Rouge.
son gardien Gilbert et lui conta toute l'aventure, s'en remettant à sa loyauté et lui promettant une grosse récompense. Gilbert était un bon gendarme, qui ne connaissait que sa consigne et qui avait une peur horrible de se compromettre. Il s'empressa de prévenir le concierge du Palais, qui prévint le greffier, qui prévint le Comité central... L'affaire était éventée... Michonis et Fontaine payèrent de leur tête leur légèreté, et Rougeville, toujours insaisissable, gagna la Belgique, après s'être caché^ durant un mois, au fond des carrières de Montmartre... Mais à la veille de quitter Paris, il fit imprimer, au nez de la police, un pamphlet intitulé : Le crime des Parisiens envers leur reine par Vauteur des œillets présentés à la reine dans sa prison. Sans doute, Rougeville tirait vanité de ses exploits; il aimait à s'en parer aux yeux des foules. Avouez pourtant que cette forfanterie trahit un rare courage. On ne joue pas plus cavalièrement avec Téchafaud.
A partir de ce moment, l'existence de Rougeville est un tissu d'extravagances et d'expédients... J'en abrège le récit... Il arrive à Bruxelles, y trouve les émigrés qui, au lieu de l'accueillir à bras ouverts, comme il avait le droit d'y compter, le traitent d'imposteur et le jettent en prison. Il s'en tire à l'aide d'une fausse lettre de Gobourg, qu'il fabrique de toutes pièces, y compris la signature. Dégoûté des pays étrangers, il revient en France, et rencontre
au jardin des Tuileries Gufîroy, le rédacteur du Rougylf^ dont il est le créancier. Guffroy s'empresse de le dénoncer, pensant ainsi éteindre sa dette. Et voilà notre homme remis au cachot pour de longs mois. Il n'y demeure pas inactif, il y écrit ses mémoires, des brochures, des vers et même une tragédie. Il est enfin délivré et peut regagner, en 1797, son village natal et son beau château de Saint-Laurent. Mais ne croyez pas qu'il y goûte un repos si laborieusement acquis. Il se remet de plus belle à conspirer. Il conspire contre le Directoire, contre le premier consul, contre l'empereur. Il est chassé de ses terres par un jugement et exilé dans une ville lointaine. Il rentre clandestinement à Paris et s'y marie. Il échappe encore aux griffes des argousins et bombarde de placets le ministre qui lui refuse sa grâce. Et dans tous ces voyages volontaires ou forcés, il est suivi à la piste par la veuve Lacouture qui ne lui à pas pardonné ses vieilles traîtrises, ni le détournement de sa dot, et qui ne renonce point à se venger. Le 10 mars 1814, Rougeville, convaincu d'entretenir des relations avec l'armée russe, est arrêté, condamné, passé par les armes. Et pour marcher à la mort, il chausse des bottes hongroises à glands d'or, il endosse une casaque jaune, à laquelle il épingle la croix de Saint-Louis, et il tombe bravement, un genou en terre et découvrant sa poitrine... .
A coup sûr, Rougeville n'a qu'une ressemblance approximative avec Maison-Rouge. C'est que la vie est autrement complexe que le roman. Dumas, dont je ne veux pas rabaisser la merveilleuse faculté d'invention, a groupé dans un cadre pittoresque, les éléments d'une action poignante. Il a arrangé toutes choses en vue de l'effet et pour le plus grand plaisir du public. Ayant à peindre un épisode révolutionnaire, il avait besoin d'oppositions nettes et violentes, afin d'aviver l'émotion et de rendre plus saisissantes les scènes représentées. Qu'a-t-il fait? 11 a partagé ses personnages en deux groupes. D'une part, les victimes : la reine et ses défenseurs, tous sympathiques et délicieux ; d'autre part, les bourreaux, les sans-culottes, les monstres à face humaine. Et il a atteint son but. Les deux groupes se font valoir par le contraste...
Supposez qu'au lieu de créer des héros imaginaires, habilement travestis, il s'en fût tenu aux indications de l'histoire; qu'au lieu de nous montrer, dans le chevalier de Maison-Rouge, un paladin des temps héroïques, il nous l'eût présenté tel qu'il fut réellement, c'est-à-dire un aventurier plein de coîur et d'audace, mais sans moeurs et sans probité. — Qu'au lieu de retracer les chastes amours de Geneviève et du suave Maurice Lindey, il eût conté l'aventure de Sophie Dutilleul (qui n'était qu'une courtisane) avec cet enflé de Michonis. Pensez-vous que l'ouvrage eût obtenu le même succès, et fait
couler tant de larmes? Le public aime à être dupé; il ne s'accommode de la vérité que s'il la trouve agréable... Et tel était l'art suprême d'Alexandre Dumas. 11 donnait au lecteur Tillusion de Thistoire, il le trompait en ayant l'air de l'instruire. Il altérait les caractères, selon les exigences du récit; — mais si grande était sa force de persuasion qu'il imposait au public ses conceptions personnelles. Je sais dans le peuple et même dans la bourgeoisie d'honnêtes gens qui ne voient la cour de Charles IX qu'à travers la Reine Margot et celle de Louis XIV qu'à travers le Vicomte de Bragelonne. Et quant au Chevalier de Maison-Rouge, les érudits pourront accumuler les volumes d'érudition pour reconstituer sa physionomie réelle, elle demeurera ce que le bon Dumas a voulu qu'elle soit aux yeux de la postérité la plus reculée.
Ajoutons, pour être juste, que l'auteur des Trois Mousquetaires était un voyant, et qu'une sorte d'instinct (ce fut un des prestiges de son génie) le guidait en ces reconstitutions. Ses romans les plus fantaisistes sont pleins de coins exacts, miraculeusement restaurés et la couleur en est presque toujours juste. Ainsi, pour revenir à Maison-Rouge^ Dumas y a jeté quelques scènes où passe réellement le frisson de la Terreur... Cela donne la sensation de l'émeute. On y est plongé, on y sent grouiller la populace; on y respire l'odeur du vin bleu...
Il n'en est pas moins curieux d'opposer au héros légendaire du roman le vrai Chevalier de Maison- Rouge, cet homme extraordinaire, qui dépensa des trésors d'intelligence pour mourir fusillé à la fleur de l'âge, et qui fût devenu peut-être un grand général on un grand ambassadeur, si Napoléon eût daigné se servir de ses talents.
La critique littéraire ne s'occupe guère que des écrivains illustres. Il est, au-dessous d'eux, des talents d'ordre moyen, mais très estimables, très honorables, et qu'il peut être intéressant de faire connaître. Ainsi M. Léon de Tinseau. Il n'occupe point le premier rang. Mais il jouit d'une réelle notoriété, et ses œuvres aimables, élégantes et faciles, sont devenues populaires.
Sa fortune fut rapide. Il embrassa sur le tard la carrière littéraire, et il avait près de quarante ans quand parut son premier livre. Jusque-là, il avait mené la vie d'homme du monde, d'homme de cercle et de fonctionnaire (ayant été gratifié d'une souspréfecture par le gouvernement du Seize-Mai). Il faut croire que sa vocation le poussait vers d'autres voies, et que ce sous-préfet, comme celui d'Alphonse Daudet, aimait mieux réciter des vers qu'improviser des harangues. Toujours est-il qu'il abandonna la politique ou que la politique l'abandonna. Au bout
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de quelques mois, il jetait aux orties son habit galonné et son épée à verrouil et se mettait à composer des romans et des nouvelles.
Ce fut un court récit qui mit son nom en lumière : VAttelage de la Marquise. L'idée en était ingénieuse et gracieuse, la forme agréable. Le succès fut immédiat. Le public a parfois de ces caprices et s'amuse à porter aux nues un littérateur, la veille encore inconnu. Rappelez-vous la vogue du Secret de Madeleine et celle plus récente et non moins soudaine de la Neuvaine de Colette. Dès le lendemain vous ne rencontriez dans le monde que belles dames qui vous entretenaient de la Neuvaine de Colette. Avez-vous lu la Neuvainel De qui est la Neuvaine^f Charmante, adorable, exquise cette Neuvaine \... L'Attelage de la Marquise excita moins de curiosité, car l'auteur ne s'entourait pas de mystère, mais alluma presque autant de sympathies. Pendant quinze jours, VAttelage eut l'honneur d'attendrir les jolies Parisiennes; et M. de Tinseau respira l'ineffable encens de la célébrité naissante.
Ces rapides triomphes sont très dangereux. Ou bien celui qui en est l'objet n'est pas de force à soutenir sa réputation, et le lecteur se détourne, furieux de voir ses espérances déçues; ou bien l'écrivain, dont l'aube a été saluée d'applaudissements flatteurs, est de complexion robuste, et alors, cédant aux sollicitations qui le pressent, au désir de gagner beaucoup d'argent, il produit, il produit sans reU\che,
il entasse les manuscrits, il sème sa prose un peu partout; il déserte l'art sincère et glisse rapidement vers la fabrication industrielle. Il travaille trop vite, il ne prend plus la peine de mûrir ses sujets, d'étudier ses caractères, de veiller à la bonne tenue et à la pureté de son style. Le romancier se transforme en feuilletoniste... M. de Tinseau n'encourt pas absolument ce reproche... Et cependant!... Lorsqu'il fait à part lui son examen de conscience, dans la solitude du cabinet du travail, ou le soir en s'endormant après une journée laborieuse, ne ressent-il pas quelque inquiétude, j'allais dire quelque remords? N'a-t-il pas quelque doute sur la valeur de ce qu'il a fait et de ce qu'il aurait pu faire? Ne se reproche-t-il pas d'avoir mis en circulation des œuvres hâtives, mal pondérées, insuffisantes et incomplètes, et d'avoir livré au journal ou à l'éditeur impatient, des manuscrits qui auraient eu besoin d'une revision sévère? M. de Tinseau, en douze ans, a mis au monde vingt volumes. C'est une belle fécondité. Par malheur, les derniers volumes qu'il a publiés ne sont pas les meilleurs qu'il ait écrits. Su?' le seuil ne vaut pas la Meilleure part ; Robert d'Epirieu est inférieur à Charme rompu ; et M. de Tinseau n'a retrouvé dans aucun ouvrage la verve, la légèreté, l'entrain qui brillent dans Moniescourt. Il y a bien Strass et diamants dont le début est plein dé grâce, mais dont la fin n'est pas digne du début!... En somme, quand on parcourt,
par ordre de date, la série de ces romans, on n'y découvre point la marche ascendante d'un talent sûr de lui-même, qui progresse et se développe harmonieusement— tout au contraire... Etje le regrette. Car M. de Tinseau, s'il avait voulu se contenir, se modérer, réprimer l'intempérance excessive de sa plume, aurait pu se faire une légitime réputation, — le Ciel ayant daigné lui départir quelques rares qualités : la clarté, l'aisance, et un certain genre d'humour dont la saveur est piquante...
Il nous reste à montrer, par l'analyse précise d'un de ses romans, quelques-uns des défauts de M. Léon de Tinseau ou plutôt les points faibles et les négligences de son talent. Prenons Maître Gratien, un de ceux parmi ses ouvrages qui ont eu le plus de succès. L'action de Maître Gratieyi se déroule au siècle dernier et met en scène, naturellement, tout un raonde de marquis, de princes, pivotant sur leurs talons rouges, de filles d'opéra et de duchesses poudrées à la maréchale. Si l'on ouvre le volume au hasard, si on le parcourt du coin de l'œil, on croit nager en effet en plein « dix-huitième ». Il n'est question là dedans que de seigneurs libertins, de. fins soupers, de vide-bouteilles, et de petites maisons situées dans les ruelles du hameau d'Auteuil. Mais si on lit l'ouvrage avec attention, et pour peu que l'on réfléchisse après l'avoir lu, l'illusion se dissipe. Et Ton s'aperçoit que ce récit, en dépit des déguisements dont l'auteur l'a affublé, date en
réalité de 1893, et que les personnages qui s'y agitent sont ceux que nous coudoyons à Theure présente, ou, pour mieux dire, ressemblent à ceux que nous voyons dans les livres de Georges Ohnet, Delpit, Hector Malot et autres faiseurs de romans idéalistes...
Je vais tâcher de préciser ma pensée. Le héros de M. de Tinseau est un Don Juan de la pire espèce, qui n'est pas habitué à rencontrer de cruelles. Il jette son dévolu sur la petite Gillette, sœur de Tillustre cantatrice Rosalinde. Cette Rosalinde a été séduite par un châtelain libidineux, elle est venue cacher sa honte à Paris; elle y a conquis la richesse et la gloire. Ses nombreux protecteurs lui ont meublé un hôtel somptueux rue Chantereine, et sa voix fait les délices de l'Académie royale de musique. Rosalinde devrait être ravie de son sort; elle s'estime la plus malheureuse des femmes; elle méprise et déteste les hommes, elle n'en aimait qu'un, le chevalier de Kuerguelen, mais elle ne se croit plus digne de lui appartenir depuis qu'elle a été violentée. Ces sentiments honorent Rosalinde. Mais sont-ils d'une comédienne du temps de Louis XV? Comment l'âme de Rosalinde n'a-t-elle pas subi l'influence de ce milieu dépravé, comment ne s'est-elle pas amollie au contact de ses désordres et de ses vices?... C'est ce que l'auteur n'explique pas suffisamment.
Attendez!... Rosalinde nous réserve encore d'autres surprises. Elle recueille chez elle sa sœur
Gillette, dont la pureté est immaculée; et désirant protéger cet ange de candeur, elle ferme sa porte à tous ses amis, renonce au monde, vit en recluse, ne sort que pour se rendre au théâtre, et confie sa sœur à la garde d'une duègne qu'elle croit incorruptible... Alors Don Juan se présente. Ce roué qui se nomme le comte de Premery pénètre auprès de Gillette sous les habits d'un homme de loi. Il fait semblant de saisir le mobilier de la cantatrice, et abusant de l'émotion de la petite, il l'attire dans sa perfide maison d'Auteuil. Je n'ai pas besoin de conter ce qui s'y passe. Cela se devine. La pauvre Gillette laisse entre les mains de Premery (qu'elle prend toujours pour fhuissier « Maître Gratien ») sa fraîche couronne. Mais celui-ci se prend à son propre piège. Il pensait abandonner la fillette après s'être amusé d'elle. Et voici qu'il se met à l'aimer éperdument. Il attrape dans un duel un bon coup d'épée; elle le soigne avec dévouement. Et le grand seigneur s'épanouit, et il éprouve de divines émotions. Gillette, au contraire, est désespérée. Elle a surpris le subterfuge de son amant. Au lieu de l'humble huissier qui pouvait lui donner son nom, elle n'a devant elle qu'un noble sire qui l'a séduite... Blessée dans sa plus intime délicatesse, et quoique aimant éperdument son vil suborneur (comment peut-elle adorer cet homme brutal? M. de Tinseau prétend que ce sont là. les mystères du cœur féminin...), elle s'enfuit. Premery court après elle. Il galope sur ses traces en
chaise de poste; il va de Paris à Nantes, de Nantes à Rochefort,de Rochefort à Quimper. Et enfin, après mille recherches, mille angoisses que j'abrège, il aperçoit, ù délices! la robe noire, la blanche cornette de sa bien-aimée. Tomber à deux genoux, solliciter son pardon, et passer au doigt de Gillette Panneau des fiançailles : tout cela est pour le comte l'affaire d'une minute... Premery et Gillette, Gillette et Premery marcheront à Tautel la main dans la main. Ils seront heureux; ils auront beaucoup d'enfants... Et même (l'auteur l'affirme, mais j'ai peine à le croire), ce mauvais sujet de Premery se corrigera et ne trompera jamais sa femme.
J'ai seulement esquissé la physionomie des principaux personnages. J'ai passé sous silence la marquise de Carnoët, vertueuse dame, qui dépérit dans son manoir , à côté d'un époux odieux qu'elle abhorre, mais à qui elle reste obstinément fidèle. Et le chevalier de Kerguelen, le capitaine de frégate qui vagabonde sur les mers, rongé par une passion fatale. Cette figure, plus que toute autre, porte l'empreinte de notre temps. Le marin rigide et sentimental est essentiellement moderne. On le trouve chez Octave Feuillet, chez Georges Ohnet, chez Jules Verne, même dans certaines pièces d'Alexandre Dumas fils. Pour le fond du livre, un rapprochement s'impose. Le sujet de Maître Gratien est à peu près celui du Marquis de Villemer. Dans les deux œuvres, il s'agit d'un grand seigneur qui
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s'éprend d'une fille de condition ou de fortune inférieure et qui l'épouse malgré les préjugés de sa caste et l'opposition de sa famille... Comme Gillette, M"^ de Saint-Geneix s'exile, poussée par un raffinement de scrupule. Gomme le marquis de Villemer, le comte de Premery vole après la fugitive et répare les dommages qu'il a causés.
L'auteur de Maître Gratien a-t-il au moins rajeuni ce thème ; s'est-il efforcé de peindre, à travers les péripéties de son drame, le milieu où il s'agite; a-t-il tracé un tableau brillant et pittoresque de la vie galante d'autrefois? Oui, sans doute!... Dans une certaine mesure!... Mais, ici encore, j'eusse voulu plus de précision, des renseignements plus sûrs! j'eusse voulu sentir un humus d'études et de lectures, qui m'inspirât le respect en me donnant la sécurité. Eh bien! non! cette sensation que je cherche, je ne fai pas. Je me trouve en face d'une besogne adroite, par endroits brillante, mais improvisée, faite de chic, comme disent les peintres en leur argot... Un exemple entre mille... M. de Tinseau raconte (p. 47) que son héroïne prend à Quimperlé la diligence de Rennes... Or la scène se passe en 1774 et le mot diligence ne fut affecté que vingt ans plus tard aux voitures publiques. Elles s'appelaient alors des turgotines... Ce détail n'a, par lui-même, aucune importance; il trahit, du moins, la légèreté, en tout cas la rapidité avec laquelle M. de Tinseau a cru devoir prendre ses informations.
En insistant à ce point sur les défauts de Maître Gratien, je n'obéis pas au plaisir facile de taquiner un écrivain, dont je goûte le talent, et dont j'estime intiniment le caractère. Je voudrais le mettre en garde contre les périls d'une production surabondante, et d'une déplorable facilité... Aujourd'hui, M. de Tinseau est connu, apprécié, presque célèbre. Qu'il ralentisse son allure, qu'il travaille pour luimême et qu'il se hausse enfin, par un effort vigoureux, jusqu'à cette phalange des maîtres, où il ne tient qu'à lui de marquer sa place...
Mérimée subit dès sa jeunesse certaines influences qui imprimèrent un pli décisif à son caractère. La plus profonde fut celle de Stendhal. Il n'avait pas vingt ans quand il fit sa connaissance. Il le rencontra chez un de ses condisciples, Albert Stapfer, où se réunissait, chaque semaine, un groupe d'artistes et de savants : Viollet-le-Duc, Saint-Marc- Girardin, Sainte-Beuve, Victor Cousin. On était alors en plein romantisme, et des discussions fiévreuses s'engageaient de toutes parts sur la question à l'ordre du jour. Victor Cousin, déjà éloquent et renommé, se lançait dans de généreuses dissertations. Stendhal ripostait par des mots insolents et dédaigneux. Mérimée se sentait attiré davantage par lironie de Stendhal que par la belle rhétorique de Victor Cousin. Il modela son attitude sur celle du maître qu'il s'était choisi. Il afl'ecta, en toutes choses, un élégant scepticisme. Et suivant les judicieux, conseils de Stendhal, il se tint également
éloigné des platitudes classiques et des boursouflures romantiques. Il chercha sa voie dans le réalisme, c'est-à-dire dans l'étude minutieuse des faits, directement observés et placés en leur vrai cadre. Au fond, Stendhal le dominait beaucoup moins par ses ouvrages que par son esprit. Cet homme lui en imposait. Il y avait un soupçon de badauderie, nous dirions aujourd'hui de « snobisme », dans l'admiration que l'écolier lui avait vouée... Mérimée suivait Stendhal, comme les jeunes gens suivent présentement Ibsen ou Maurice Mœterlinck, un peu par sincérité et un peu par pose, pour ne pas ressembler à tout le monde et pour avoir l'air d'être « dans le train ». Ajoutons que Mérimée avait adopté d'instinct la méthode qui convenait le mieux à son tempérament littéraire. Il se mit au travail, et brocha une longue étude dialoguée sur l'histoire de Cromwell. Il la lut à ses amis, d'ailleurs sans succès. Il lut mal, d'une voix hésitante et monotone. Il prit sa revanche en composant les Espagnols en Dmiemark et le Ciel et V Enfer. On l'engagea vivement à publier ces deux opuscules; il les fit paraître sous le patronage de Clara Gazul, comédienne espagnole, dont le portrait ornait la première page de la brochure. Ce portrait était le portrait de Mérimée, déguisé en femme et coiffé d'une mantille. Le théâtre de Clara Gazul excita une grande curiosité. Quelques-uns y furent pris et n'éventèrent pas la supercherie. On cita le mot d'un critique qui, désirant
alfirmer sa compétence, avait écrit : la Iraduction n'est pas mal, mais quest-pe que vous diriez si vous connaissiez io)'iginal!.. .
Mérimée était désormais lancé. Il ajouta quelques pièces au répertoire de Clara Gazul. Il se lia avec Thiers, Ampère et Duvergier de Hauranne, il fréquenta chez M™" Aubernon, chez M™° Récamier. Alors commença la série de ses voyages. Tour à tour . il parcourut l'Angleterre, TAllèmagne, l'Espagne où il fut présenté à la comtesse de Montijo qui jusqu'à sa mort lui voua une fidèle affection, et tour à tour il produisit la Guzla, pastiche exotique et illyrien, la Jacquene et la Chronique de Charles IX qui obtint une vogue supérieure à son mérite. Mérimée n'aimait pas ce roman. Il lui rendait pleinement justice. C'est, en réalité, un de ses plus faibles ouvrages, une pauvre imitation de Walter Scott... Puis vint le Carrosse du Saint- Sacrement, puis Carmen, Colomba, la Vénus drille. Les femmes raffolèrent de ces nouvelles peut-être parce qu'elles y étaient maltraitées. . . Remarquez en effet que Mérimée peint la femme sous un jour assez désavantageux. Il n'a pas l'air de croire à sa vertu. Il ne lui cache pas son mépris. - Ses héroïnes sont, pour la plupart, de franches coquines, en qui le vice se pare de piquantes séductions. Les livres de Mérimée furent lus avec passion. Le public frivole y puisait un arrière-goût de libertinage qui l'émoustillait. Les connaisseurs y admiraient la sobriété d'un talent sûr de lui-même, la
netteté d'un style nerveux, simple et coloré, l'art de conter et de peindre, une réunion de qualités qui étaient celles d'un grand écrivain.
L'homme ne fut pas moins recherché et moins fêté que Fauteur. Il apportait dans le monde une parfaite tenue, une désinvolture un peu hautaine. 11 glaçait par l'extrême réserve de son accueil ceux qui l'abordaient pour la première fois. M. Edouard Grenier a tracé de Mérimée , envisagé comme homme du monde, une silhouette ressemblante.
Mérimée était grand, maigre et svelte ; sa figure, toujours soigneusement rasée, n'avait rien de remarquable, si ce n'est un vaste front et des yeux gris, enfoncés sous l'arcade sourcilière, qui était surmontée de sourcils épais et déjà grisonnants. Cette tête osseuse, aux pommettes saillantes, au nez, un peu gros du bout, n'était rien moins qu'aristocratique; mais une tenue toujours très soignée lui donnait, malgré tout, un air de distinction mondaine. Son accueil était d'une courtoisie parfaite, quoiqu'un peu froide : on se trouvait devant un gentleman accompli. Il avait en eîïét dans son abord quelque chose de légèrement anglais; sa parole était lente, le ton égal, le débit presque hésitant; rien de vif, d'accentué; il riait à peine, même quand il contait les histoires les plus drolatiques ou les plus croustilleuses. Un vernis de réserve et de froide distinction ne le quittait jamais, même entre hommes et avec des intimes. Le contraste de sa tenue avec sa parole, surtout quand il abordait les sujets les I)lus scabreux, donnait un piquant singulier à ce qu'il racontait. On a dit (ju'il affectait d'être cynique; non, il n'afléctait rien : il avait trop de goût pour cela. Seule-
ment, il ne reculait pas devant le mot propre, — ou malpropre, comme on voudra. Il pensait sans doute làdessus comme Montaigne, qui, au moment de lâcher quelque crudité, dit simplement : « Il faut laisser aux femmes cette vaine superstition de paroles. »
En vieillissant, ces allures ne se modifièrent point, au contraire. Mérimée, grâce à ses innombrables relations et à l'amitié de l'impératrice, devint un gros personnage de TÉtat. Académicien, sénateur, inspecteur des monuments historiques, et demiambassadeur, diplomate in partions. Il n'écrivit plus que des choses graves, sauf deux ou trois petits romans. Il fut plus que jamais correct, méprisant, sec, cassant; et plus que jamais il justifia l'opinion qu'on avait de lui. On le prenait pour le plus sceptique, le plus égoïste, le plus cynique des hommes.
Tel était l'aspect extérieur du personnage... Et voici ce que déguisait cette enveloppe.
Mérimée ne voulut jamais se marier. Quand on l'en pressait, il invoquait son goût pour l'indépendance, la crainte de changer ses habitudes. En réalité, la première partie de sa vie fut dévorée par deux ou trois passions qui ne lui permettaient pas de disposer de sa personne. Ce fut d'abord une femme du monde qui l'abandonna, après quinze ans de bonheur. Et cette rupture lui brisa le cœur, et sa santé en fut ébranlée... Un peu avant ce dénouement, Mérimée était entré en correspondance avec l'Inconnue. M. Augustin Filon a donné
de curieux détails sur cet épisode, demeuré si longtemps mystérieux.
L'auteur de Colomba était dans toute sa gloire de jeune écrivain, lorsqu'il reçut en 1831 une lettre très spirituelle et très parfumée, signée d'un nom aristocratique, lady A. Seymour, et contenant de piquantes réflexions sur la Chronique de Charles IX. Mérimée répondit. Une nouvelle épître lui arriva, qui le charma par sa grâce. Il demanda une entrevue. On la lui refusa. Il insista... On daigna enfin se rendre à ses supplications. Mérimée partit tout enflammé et se trouva en présence, non pas d'une grande dame de la gentry britannique, mais d'une petite provinciale, M"^ Jenny Dacquin, la fille d'un notaire de Boulogne-sur-Mer. Il fallait que M"*^ Jenny Dacquin fût bien séduisante, puisque son ascendant résista à cette énorme déception. Le flirt épistolaire se poursuivit. Et au cours de ses voyages, Mérimée n'oubliait pas d'écrire à la fille du notaire... Quand il revint de Grèce, il trouva M'^" Jenny Dacquin installée à Paris. Alors commença la troisième phase de cette intrigue romanesque. Avec un machiavélisme auquel eût applaudi son maître Stendhal, Mérimée inventa une série de rendez-vous gradués. D'al)ord dans une maison tierce, puis dans une loge d'Opéra, puis au musée du Louvre, sous l'œil des gardiens et des dieux de marbre, dans la galerie des antiques; l'endroit du monde le plus propre à rassurer la pudeur. De là, ils passèrent au
LE FAUX SCEPTICISME DE MÉRIMÉE 2i3
Jardin des Plantes où ils jetaient des pains de seigle aux animaux :
Un grand pas fut franchi lorsqu'elle consentit à se promener avec lui à travers ces étranges paysages des banlieues parisiennes, si ingrats, si vulgaires et si pauvres, et qui exercent pourtant un charme si indéfinissable. Chaque jour, le lieu choisi était plus désert, plus lointain. Ils en vinrent à se perdre dans ces mille routes vertes qui s'eQchevêtrcnt sans fin sur les grands plateaux entre Meudon et Véhsy, où même aujourd'ui on peut marcher une heure sans croiser un être humain. Ils avaient conscience d'être chez eux. « Nos bois », disaient-ils en parlant de ces bois tant aimés et tant de fois parcourus. Ces routes silencieuses, tapissées d'une fine mousse où l'on ne s'entend point marcher et au-dessus desquelles le vent balance les feuillages percés de soleil, où les conduisaient-elles? Au bonheur, espérait l'élève de Stendhal; au mariage, croyait la jeune fille qui avait appris des Anglaises le secret des audaces virginales. Pourtant il trouvait que la statue ne s'échauffait pas. De son côté elle avait des doutes et, probablement, de grandes tristesses, car elle l'aimait, et il l'aimait aussi.
Et leur vie continuait à dériver, comme sur ces nappes d'eau lisses et perfides qui précèdent les cataractes. Quand elle arrivait au rendez-vous, il la retrouvait refroidie par ses réflexions solitaires. Il fallait un grand quart d'heure pour rompre la glace. Peu à peu ils se mettaient à l'unisson. Une bonne causerie naissait, ensuite venaient de longs silences. < Laissez mon bras où il est, mettez votre tête là, et je serai sage. » On obtient ce qu'on a demandé et on n'est pas plus sage. Alors c'étaient des querelles, une sorte de violence, car ils étaient irrités l'un contre l'autre; ils se sentaient trompés tous les deux. Une
2i4 NOTES ET IMPRESSIONS DE LITTÉRATURE
averse survenait : ils marchaient blottis, serrés l'un près de l'autre sous le même parapluie, riant de raventurc comme des enfants et déjà réconciliés K
Pendant plusieurs années ce commerce dura... entrecoupé de querelles et de réconciliations. W^^ Dacquin dut se défendre, jusqu'à la fin, contre les entreprises de son amoureux. Et Mérimée, cet homme qu'on disait si positif, continua, sans se décourager, de lui envoyer de tendres missives.
Avait-il, en les écrivant, le pressentiment qu'elles seraient un jour publiées? Qui peut sonder les secrets replis d'une âme d'homme de lettres? En tout cas, il attendit sans se lasser; — et cette longue patience ne s'accorde guère avec l'indifférence d'un caractère égoïste. On ajoute à l'histoire un trait charmant. On prétend que lorsque Mérimée, revêtu de l'habit vert, se leva sous la coupole pour prononcer son discours de réception, il aperçut, assise contre un des piliers de la salle, la pauvre Jenny Dacquin toute pâle d'émotion; et qu'avant de commencer sa lecture, il approcha de ses lèvres le bout de ses doigts gantés et lui envoya un baiser discret qui ne fut saisi que d'elle seule. Jenny Dacquin vieillit avec ce cher souvenir. Elle eût pu se marier, épouser un brave clerc de notaire. Elle eut la probité de rester fille et de ne donner à personne un cœur qu'elle ne possédait plus...