Mérimée^ par Aug. Filon
Mérimée était, en somme, un sentimental, mais un sentimental honteux de lui-même et qui s'appliquait à donner le change, comme ces philanthropes qui n'avouent pas leurs aumônes. Il avait, dans les moelles, cette étrange coquetterie qui le portait à dissimuler ses vrais sentiments. Ce besoin maladif éclatait en toutes choses. Il adorait les voyages. Or, dans ses lettres, ce ne sont que lamentations sur l'ennui de s'absenter de Paris. « On ne s'amuse qu'à Paris, ne me parlez pas des pays barbares. » Et il se plaisait à tel point en ces pays barbares qu'il ne se décidait pas à les quitter. Ce faux sceptique était un faux ambitieux et un faux courtisan. Il menait une existence modeste et habitait un appartement qui n'avait rien d'un palais. Jamais il ne sollicita une place ; et il osa, à plusieurs reprises, tenir tête à l'Empereur. Enfin, il demeura obstinément fidèle aux affections qui avaient empli sa vie et ne trahit en aucun cas un ami, ni une amie. Il valait beaucoup mieux que sa réputation. Ce qui ressort le plus nettement de son caractère, c'est, en premier lieu, une vive prédilection pour les femmes... Entendons-nous.... Ce qu'il aimait pardessus tout en elles, c'était leur voisinage, leur frôlement, leur grâce; il était féministe^ il s'intéressait à tout ce qui touche aux femmes, à leur babil comme à leur toilette, comme à la forme de leurs robes, comme à la couleur de leurs rubans, se contentant de faveurs très platoniques, heureux de
vivre en leur atmosphère, de se frotter à leurs jupes... Et, en second lieu, une insouciance qui rappelait celle des gentilshommes du siècle dernier. Gomme eux, il se laissait gouverner par ses caprices, n'hésitant pas entre son intérêt et son plaisir, n'humiliant sa fierté devant personne, fût-ce devant le Roi ou l'Empereur.
Et justement cette insouciance nous explique pourquoi il fut durement jugé. Il avait un tel dédain pour l'opinion qu'il ne prit jamais la peine de la conquérir et de l'éclairer. Il se moquait d'elle... Elle s'est vengée... Par bonheur, ses lettres intimes ont réhabilité sa mémoire. Et ce sont les femmes, les chères femmes qu'il a adorées, qui, après sa mort, plaident pour lui... Elles nous prouvent, par d'unanimes témoignages, que ce libertin fut un tendre, cet égoïste un ami dévoué et ce sceptique un rêveur...