DEUX CONTEURS : MM. MASSON-FORESTIER ET GEORGES D'ESPARBÈS
Guy de Maupassant n'est plus. Alphonse Daudet a clos pour jamais ses contes du lundi et je ne suppose pas qu'il rentre dans son moulin pour y griffonner une autre série de lettres. Quels sont, parmi les nouveaux venus, ceux qui semblent appelés à recueillir ce double héritage? Cette forme de littérature est très plaisante, très française, et j'estime, avec Despréaux, qu'un conte sans défaut vaut mieux qu'un long roman. Or, on en produit beaucoup. Les journaux parisiens en publient chaque mois des centaines. Mais en ce monceau de pages improvisées, que d'inutilités, que de fatras, que de réminiscences ou d'imitations!
M. Masson-Forestier a passé la quarantaine. C'est un honorable officier ministériel qui exerce quelque part, dans une ville de l'Ouest, et qui s'est avisé sur le tard d'écrire des œuvres d'imagination. Il n'a pas tout à fait lâché la procédure; il la considère comme
2ir8 NOTES ET IMPRESSIONS DE LITTÉRATURE
un champ d'expérience, il y recueille des notes et des documents humains. Et, dès son premier livre, M. Masson- Forestier s'est imposé à l'attention publique par ses qualités personnelles. Il s'est faufilé dans de grandes revues, chez des éditeurs célèbres; une propagande active a répandu en tous lieux sa naissante renommée. Aujourd'hui, il est classé...
Quelques amis trop zélés le présentent déjà comme le successeur de Maupassant... Je n'irai pas si loin et cependant je reconnais qu'il existe entre eux quelques liens de parenté. Le style de M. Masson- Forestier est sain, robuste, son récit rapide, l'exposition de ses petits drames toujours très claire; enfm, comme Maupassant, il emprunte à la vie le sujet de ses nouvelles. Et décrivant tous deux la même province (les environs de Rouen), ils en arrivent à se rencontrer, ils mettent en scène les mêmes types, ils leur prêtent le même langage et la même âme. Seulement, les dons du grand écrivain en passant sous la plume de son successeur se sont affaiblis. M. Masson est gai quelquefois, mais sa gaieté n'éclate pas en grasses fanfares, ainsi que dans certaines farces normandes de Maupassant; et quand il est triste, sa tristesse demeure convenable et modérée, elle ne va jamais jusqu'à laissser au lecteur une impression poignante de pitié ou de détresse. Ce qui leur est commun c'est le vif sentiment des injustices liumaines; ils se plaisent à montrer
l'individu, faible et isolé, essayant d'entrer en lutte contre la machine sociale et finalement broyé; payé, non pas selon son mérite, mais selon l'habileté qu'il déploie à louvoyer parmi les obstacles... De là une ironie, large et douloureuse chez Maupassant, plus étroite et plus sèche chez M. Masson-Forestier. Enfin, tandis que Maupassant aborde des sujets infiniment variés et prend ses modèles dans tous les coins du monde et dans tous les mondes, M. Masson-Forestier s'attache presque exclusivement à l'observation des mœurs judiciaires...
Ses nouvelles sont, pour la plupart, des causes exposées sous une forme attachante et développées avec beaucoup d'art. M. Masson-Forestier n'a pas impunément vécu, pendant vingt ans, au milieu des hommes d'affaires. Il sait par expérience ce que les lois, étroitement appliquées, ou habilement tournées, peuvent abriter d'infamies. Il a vu défiler, en son étude, quantité d'usuriers, de banquiers véreux, de créanciers féroces, et de malheureux accablés par la misère, et qui, bien souvent, sont moralement innocents et légalement coupables. Tels sont les personnages qui peuplent les livres de M. Masson- Forestier et notamment la Jambe coupée, où se trouvent groupés deux ou trois récits extrêmement remarquables. D'abord le premier, qui donne son titre à l'ouvrage, navrante histoire d'un petit marin breton, estropié durant une traversée, et auquel son patron, un dur capitaine anglais, s'abritant derrière
la législation barbare de son pays, refuse une indemnité... La fin de la nouvelle est un peulanguissante^ alourdie par des dissertations juridiques, mais la première moitié est d'une ampleur remarquable.
Je citerai encore le Banqueroutier, qui est peutêtre le meilleur morceau qu'ait produit M. Masson- Forestier. Ce banqueroutier a débuté par être un fort honnête homme; puis il a été volé par des commis, étranglé par son banquier ; il a perdu sa femme, sa fille, il est parti pour la Belgique, emportant un mince pécule, et laissant derrière lui une meute hurlante de créanciers. Ceux-ci demandent à Tagréé Granvalon d'aller le relancer à Bruxelles. Granvalon y consent, non sans quelque appréhension. Le voilà parti. Il arrive en un bouge infâme, sorte d'hôtel garni tenu parle fugitif . Celuici, se voyant reconnu, lui saute à la gorge et le menace de son revolver. Puis sa colère tombe, puis il s'attendrit, puis il raconte sa vie, sa triste vie, tissu de souffrances et de hontes. Et cette narration est une merveille de vérité pathétique. M. Masson- Forestier a su garder la juste mesure ; il n'est pas tombé dans la déclamation, il a évité la sécheresse. Son banqueroutier est exactement ce qu'il nous doit être; on le sent exact. C'est un vaincu de la vie, un vigoureux lutteur, à qui il n'a manqué pour réussir qu'un heureux concours de circonstances; un de ces hommes qui montent en haut de réchclle ou roulent jusqu'aux bas-fonds. Et tous les person-
nages de Thistoire, jusqu'aux personnages épisodiques, sont marqués d'une main également ferme, croqués avec une incisive malice : Granvalon, « garçon corpulent, au teint coloré, au front court, qui, ainsi que les médiocres peu cultivés, ne sait causer que de ses affaires », et le président d'assises, et ses conseillers, et le beau-père de Granvalon et sa fiancée. Décidément le Banqueroutier est bien près d'être un chef-d'œuvre...
M. Masson-Forestier ne se maintient pas toujours à ces hauteurs. Parfois, il a le trait lourd et provincial (la caricature du maire dans Unnom trop long, p. 210). Sa psychologie est un peu spéciale, c'est une psychologie de juge d'instruction, c'est-à-dire qu'il prête à ses personnages certains t7'ucs d'hommes de loi, destinés à impressionner les esprits simples. Ainsi, dans sa nouvelle intitulée Baraterie l'agent d'assurances Mazelin, voulant terrifier l'armateur Le Hertel, ponctue son discours de brusques silences. « Il savait l'effet de saisissement que produit le i< silence sur les gens qu'on vient d'alarmer. Cela les '< énerve très vite, les exaspère... » Vous voyez que l'auteur sait tirer parti de son expérience professionnelle. Peut-être l'afliche-t-il avec trop de componction, ce qui lui donne, çà et là, une allure un peu pédante. Mais ces légers défauts, qui s'amenderont, n'enlèvent rien à ses belles qualités. S'il ne dévie pas vers le roman à prétentions trop psychologiques, s'il continue de chercher autour de
lui ses sujets d'inspiration, et s'il peut enfin, ayant épuisé le filon des erreurs judiciaires, élargir son genre en conservant sa forte simplicité, M. Masson- Forestier arrivera au premier rang.
M. Georges d'Esparbès jouit, également, d'une notoriété récente. Il la doit à l'Empereur et, peutêtre aussi, aux Mémoires de Marbot. Il s'est pris d'un fol enthousiasme pour les légendes napoléoniennes, et il les a fixées et saisies au vol dans la Légende de V Aigle. Cet ouvrage a remporté un succès bruyant, et par cela même dangereux. M. d'Esparbès pouvait craindre que son nom fût pour jamais lié au vainqueur d'Austerlitz. Le public adore les classifications, il accole à chaque littérateur une étiquette qui lui demeure attachée. Pour l'instant, M. d'Esparbès est, au sentiment général, le poète de r Empire. Or, il voudrait bien ne pas conserver ce monopole jusqu'à la fin de ses jours, et il a fait suivre la Légende de V Aigle d'un second recueil de contes, les Yeux clairs^ qui n'ont rien de commun avec l'épopée impériale.
Déclarons-le tout de suite, ce livre ne présente pas l'intérêt d'art du premier. Le souffle y est plus court et surtout plus inégal. La matière s'y trouve très éparpillée. M. d'Esparbès y a rangé pêle-mêle des souvenirs d'enfance, des idylles campagnardes, des histoires fantastiques, jusqu'à des contes de fées. Mais plusieurs de ces morceaux sont d'une jolie grâce, et ils nous permettent de saisir les procédés
et le tempérament de lauleur. M. d'Esparbès se rapproche, par certains côtés, de Daudet et, par d'autres, de Victor Hugo. II a, comme Daudet, une sensibilité délicate qui s'attache aux petits détails et en avive la poésie, il sait faire parler les choses inanimées. lia, comme Hugo, de larges coups d'aile qui s'envolent dans l'azur, et, par-dessus tout cela, flotte le panache d'une imagination espagnole qui n'est pas exempte de mauvais goût. Prenons le premier chapitre des Yeux clairs. Ces éléments vont se dégager.
... D'abord une impression du pays natal. M. d'Esparbès raconte qu'après avoir édité son premier livre, sa Légende de VAigle^ il est retourné dans son village et y a retrouvé son grand-père et sa grand' mèfe, son pépé et sa même (pour employer les mots du patois languedocien). Hs sont venus le joindre à la gare, « le pépé en casquette à grands pans, aux nœuds de soie; la même, fine comme un bon mot, proprette, avec deux coques sur les tempes. »
Il y a une chose qui flambe dans leurs yeux, au bord de leurs lèvres, une chose qu'ils ne veulent pas dire. La même en est tout rose.
— Que me voulez-vous?
Vifs, — on les dirait en faute, — ils se retournent.
— Sézébéquis!
Sézébéquh, c'est le vieil âne!... M. d'Esparbès a une prédilection pour les noms à consonances
bizarres... Donc, Sézébéquis s'achemine vers le logis familial :
A mesure que nous trottons, la petite ville semble s'avancer, toute bleue du matin, avec ses écheveaux de fumées, ses courtils fleuris, clôturés de perches où grimpent les aristoloches ; des vieilles, appuyées sur des bâtons, branlent vers moi leurs têtes brunes; un chien saute sur mon fouet, et de succulentes poules de soupe, dardées sur le palis, nous lancent de loin, à coups de cris aigres : « Bonn' bonn' gens... salut-u-ut! »
La description est juste de ton , mais on y remarque une certaine recherche de mots et d'idées. Aimez-vous beaucoup « ces poules de soupe dardées sur le palis », et ne trouvez-vous pas que la traduction que M. d'Esparbès donne de leur cri, frise de très près l'enfantillage?... Voici la maison natale, avec ses pots de fleurs, sa cave creusée au seuil, d'oh monte une odeur de saucisse et de vin frais. Ce détail, à lui seul, vaut une toile de Téniers... Le Parisien prend dans ses bras les pauvres vieux et les pose à terre.
Et tandis que sur la route un petit vent fin pique la poussière, j'ai la crainte, en posant mes vieux, que sa bouffée les emporte, les entraîne avec lui, eu tire-tire, dans un rond follet, et qu'on ne les retrouve i)lus...
— Entrez donc! Mais entrez donc! Pensez-vous...
Voici la chambre basse, avec sou trumeau, sou lit, ses girandoles de raisins, la cheminée où ils s'assoupissent le soir, en songeant aux assassinats de Paris! Une soupe
d'or fume sur la table. 11 y a de la tourtière pour moi, des fèves crues pour eux. Mais avant de manger, attentifs, leurs doigts sur un genou, ils me regardent...
— Est-ce le moment? leur dis-je. Allez-vous m'apprendre ce qui vous tient?
— Pas encore...
Intéressé, je leur coupe de la miche qu'à petites lèvres ils émiettent. Ils boivent souvent, par gouttes, pour ne pas étouffer. La même avale deux fèves; lui, plus solide, en croque huit. Au bout d'une minute, ils soufllent, un couteau claque, ils balancent leur tête et la soulèvent. Le pépé, sérieux, fait issti tsst! pour activer ma faim, et la même donne à boire, mais si chancelante que le fil du vin cabriole.
— Voilà.
D'un coup, je recule ma chaise. Eux, de leurs bâtons, poussent la porte. Et le soleil entre, gai, d'un air de dire bonjour.
Il fait bon et pur. Ce qu'on respire a une odeur de douceur. Les vieux sont près de moi, satisfaits, et le cahors, dans mon verre, luit comme une pivoine. C'est charmant de vivre.
— Alors ?
Alors, à un signe qu'ils font, d'une seule bouche, éperdus, tous deux me lancent ensemble :
— Et ton roman?
Leurs yeux luisent dans un nid de rides. Il ne faut pas les faire languir...
La scène est exquise. Rien n'y manque. Le milieu, l'atmosphère, la silhouette vacillante des grands parents, et jusqu'aux odeurs qui flottent à travers la chambre, tout est rendu avec une exactitude minutieuse et une chaleur de tendresse qui pénètre
le récit. L'auteur est ému, et il est heureux de faire revivre ces intimités, et il s'y complaît, et il retrouve, au fond de sa mémoire, mille détails touchants et familiers. Est-ce assez nature^ cette cheminée où les vieux s'endorment en sonrjeant aux assassinats de Paris; et ce geste vacillant de la mémé^ qui verse dans le verre de Tenfant prodigue, un léger filet de vin?... Apercevez-vous les gentils procédés de M. d'Esparbès, le « cuté Daudet » de son talent, ce souci de la nuance, et cette fine émotion qui se dépose, à la surface des phrases, comme une rosée?...
Et maintenant à nous le lyrisme!... Les vieux sont très étonnés d'apprendre que le livre de leur fils n'est pas un roman. Et il leur explique l'épopée de la Légende de l'Aigle :
Je commence, par phrases brèves, et je leur explique mon livre. Allons, est-ce qu'ils auraient peur? Je les entrevois dans le brouillard de ma cigarette, recroquevillés par l'attention, la main dans la main, comme des enfants. Peu à peu une même angoisse les rapproche, et tandis qu'ils m'écoutcnt, les épaules jointes, je les promène dans les armées superbes, les capitales conquises, les champs de sang, et sous ces grands arcs d'or et de fumées où crépitaient les tambours ! Je m'emballe comme si j'y étais ; je me dresse sur les pieds comme un chasseur qui entend des voix... J'empoigne un clieval de houzard, le premier venu de mon livre, je redescends dans l'Histoire, d'un bond, et à Manmgo, je m'élance! Alors, dans une forêt de sabres, au grand galop de mon « ciifonceur », au fur et à mesure que nous saulous les époques,
DEUX CONTELUS 257
j'annonce aux vieux les belles batailles : Ilohenlinden ! Auslerlilz! léna! Eylau! Friedland! A un moment, ma voix s'étrangle, je me démène dans le tohu-bohu des canons, des balles, des trots, des charges. Les murs de la chambre s'enfoncent; c'est Waterloo, c'est la fin, — et, comme les vieux, c'est moi maintenant qui sens mes joues chaudes, je baisse le front, je me rassieds, je p/ewre.
Ce dernier mot nous montre le troisième d'Esparbès, le d'Esparbès espagnol et théâtral. M. d'Esparbès pleure, à tout propos et hors de propos ; il pleure avec ses vieux; un peu plus loin, \\ j^leure sur sa sœur Angèle, jeune religieuse enfermée au fond d'un cloître (p. 99); il pleure à la foire de Neuilly en passant devant une baraque de saltimbanques (p. 78). Et ce flux de larmes irrite au lieu d'émouvoir...
Je touche ici au point faible de l'auteur. Je le comparais tout à l'heure à Alphonse Daudet. Il n'a pas ce que possède Daudet à un haut degré, le sens de la mesure, de l'harmonie, de la proportion, et en particulier, ce don si français, et que prise pardessus tout le lecteur français : la clarté. M. d'Esparbès n'est pas clair, ou, pour parler plus juste, il n'est pas simple; chez lui, l'idée est souvent limpide, l'expression est tortillée, précieuse, sautillante, encombrée de ciselures. Il procède à la façon des peintres qui, pour donner l'illusion du soleil, jettent sur leur panneau des taches violentes. Il est de l'école des impressionnistes^ des pointillistes.
Ses personnages passent à l'état de silhouettes. Et ces silhouettes se succèdent si rapidement qu'on a peine à les saisir, et qu'elles prennent aux yeux du lecteur une allure fantastique et quelque peu grimaçante. J'aime mieux, pour ma part, un fin portrait s'épanouissant dans une calme lumière. Je crois que le public partage ma préférence... Mais c'est là une affaire de tempérament. Il faut prendre M. d'Esparbès avec ses qualités et ses défauts. Je crois pourtant que, s'il le voulait bien, s'il ne mettait pas une certaine coquetterie à agiter son plumet, il produirait des pages parfaites et qui lui vaudraient le suffrage du public, et non pas seulement des abstracteurs de quintessence... Il se trouve présentement au carrefour de deux routes : l'une ^ui mène à la gloire orgueilleuse des incompris, qui feignent de mépriser le suffrage de la foule; l'autre qui conduit à la grande renommée, à la renommée des maîtres universels et classiques... A lui de choisir!..