I. — LES ROIS, PAR M. JULES LEMAITRE
Il n'est pas permis aujourd'hui de se désintéresser de la question sociale. Le passant le plus distrait tourne la tête au bruit de Témeute. Or, si l'émeute n'éclate pas encore, elle gronde, et ses murmures nous arrivent distinctement. M. Jules Lemaitre les a entendus; il les a notés avec la curiosité de son esprit pénétrant et juste; il a suivi le mouvement anarchiste en ses diverses manifestations, pacifiques ou brutales; il a lu les ouvrages théoriques qui sont les bréviaires du parti. Et comme M. Jules Lemaitre est philosophe, qu'il n'est pas assez riche pour se sentir menacé dans son patrimoine, et pas assez pauvre pour envier le patrimoine d'autrui, il s'est efforcé de porter sur ces obscurs problèmes un jugement modéré, de les examiner sans colère, de dégager ce qu'ils renferment de réalité et d'utopie.
De ses méditations il pouvait tirer un traité d'économie politique, ou un livre de morale. Il a mieux aimé faire un roman... Et ce roman est un conte de Voltaire, avec moins de sécheresse, avec plus de pitié, sous lequel on sent palpiter l'émotion d'une âme tendre, imprégnée des doctrines de Renan et de Tolstoï...
Le récit a pour point de départ une hypothèse. L'auteur suppose, qu'au début du prochain siècle, vers l'an 1900, le vieux roi Christian XVI, souverain d'Alfanie, se trouvant fatigué, délègue ses pouvoirs à son fils aîné Hermann. Ce sont deux hommes fort dissemblables. Christian XVI est soutenu par une indomptable foi; il croit à sa mission divine, il a continué l'œuvre de ses aïeux et soutenu d'une main ferme la couronne qu'ils lui ont léguée. Il est imbu des idées séculaires de sa race, et n'a jamais transigé sur le principe d'autorité. Roi il est né, roi il est demeuré toute sa vie. Hermann a grandi dans une atmosphère intellectuelle; il a beaucoup vu, beaucoup réfléchi; la science a tué en lui l'orgueil, il s'est attristé au spectacle de la condition humaine, il en est arrivé à se convaincre, qu'en dépit de son blason il est l'égal de ses sujets et il se jure de les aider, d'améliorer leur condition, si jamais la fortune lui en donne les moyens,.. La forlune l'exauce.
Hermann se trouve nanti du pouvoir absolu... Comment s'en servira-t-il?
C'est .ici que l'action s'engage... Hermann, avant son avènement, a fait la connaissance d'une jeune nihiliste, M"'' Frida de Thalberg, fille d'un révolutionnaire exilé en Sibérie. Il s'est pris pour elle d'une passion exaltée. De son côté, elle Taime éperdument et l'encourage à persévérer dans ses dispositions magnanimes. D'autre part, Hermann est entouré de conservateurs féroces; d'une noblesse qui, depuis mille ans, vit des labeurs du peuple, et ne veut pas lâcher prise; d'une bourgeoisie capitaliste décidée à se défendre, et d'une famille princière qui n'a rien à gagner aux innovations. Son frère Otto, digne descendant des barons pillards du moyen âge, est perdu de vices, criblé de dettes et ne songe qu'à prélever de nouveaux impôts; sa femme, Wilhelmine, vertueuse, mais guindée, solennelle, élevée dans le formalisme d'une cour provinciale, défile parée ainsi qu'une châsse. Hermann est donc seul à lutter contre d'immuables traditions, contre le déchaînement des préjugés et la coalition des intérêts. H n'hésite pas. H part en guerre. H congédie ses vieux ministres moisis et appelle au pouvoir des hommes nouveaux. H dissout la Chambre et la remplace par un Parlement plus libéral émané du suffrage universel. Enfin il s'engage à laisser son peuple manifester librement sur la voie publique, défendant seulement d'arborer
le drapeau noir, insigne de révolte contre les lois... 11, est bientôt puni de sa tolérance. La populace, qui n'est jamais satisfaite, descend dans les rues et marche vers la demeure royale. Cette scène est saisissante. Hermann caché derrière ses fenêtres passe par des sentiments douloureux et contradictoires. Il sait combien cette plèbe est injuste; il sait qu'elle mériterait des coups de fusil, mais il aperçoit dans ses flots pressés , parmi des têtes féroces , des visages ravagés par la souff'rance. Et aussitôt sa colère tombe; et il songe et il s'enfonce en une sombre et amère rêverie. Il se rend compte du péril, il n'ignore pas qu'à ce jeu, il risque son sceptre. Cette perspective ne l'arrête point.
Je suppose la révolution accomplie, l'ancien ordre renversé, l'ordre nouveau établi — tant bien que mal, comme tout ordre en ce monde — sur de nouveaux principes... L'humanité y aura-t-elle perdu? Cette société vaudra-t-cUe moins que Taulre?... Oui, il y aura eu des actes de destruction et de vengeance; des innocents auront été massacrés; moi-même peut-être... Mais la somme de ces crimes, que sera-t elle, comparée à la somme des crimes silencieux, des injustices étoulfées, que recouvrait Tordre ancien et par lesquels il se maintenait?... Cette nouvelle société sera brutale, inélégante, sans arts, sans lettres, sans luxe? Mais on peut vivre sans tout cela. Mes meilleures journées ont été celles où j'ai vécu près de la terre dans la solitude des champs, comme un pâtre ou comme un laboureur... Et puis qui sait? Des âmes neuves, des types d'humanité encore inédits se révéleraient peut-être... Les honinics ont une faculté presque iné|)uisal)le d'a(la[)la-
tion à toutes les conditions extérieurses de la vie sociale... Le désordre ne saurait s'éterniser, parce qu'il ne conviendra jamais qu'à une minorité infime... Enfin, il y uirait toujours bien autant de vertu et d'abnégation dans ce monde-là que dans l'ancien, car le fond de la nature humaine ne change guère, et l'altruisme aussi est dans la nature; il y est moins, voilà tout... Et quand les mômes injustices et les mêmes violences renaîtraient sous d'autres formes? Serait-ce pire que ce que nous voyons?... Tout homme incapable de s'accommoder de la vie que l'ordre nouveau ferait aux individus, c'est-à-dire tout homme incapable de vivre sinon aux dépens des autres et de se contenter d'un bien-être modeste, — lequel d'ailleurs n'empêche point la véritable noblesse de la vie, qui est uniquement dans la pensée, — peut n'être pas un méchant homme, mais ne mérite cependant pas un intérêt bien vif... C'est le manque de vertu, même moyenne, qui fait que les conservateurs s'opposent si furieusement à toute transformation sociale... C'est aussi ce manque de vertu qui empêchera sans doute la révolution de porter tous ses fruits.
Hermann compte sans les nécessités de son rang. Il est libre de sacrifier sa vie; il ne peut immoler le suprême espoir de sa dynastie. Aussi, lorsqu'il voit la foule hurlante sur le point d'envahir les appartements de la reine Wilhelmine et de son fils, donnet-il en soupirant l'ordre de sévir. La cavalerie, puis linfanterie s'ébranlent. Cinq ou six cents émeutiers mordent la poussière. Hermann, écœuré, désespéré, mélancolique à mourir, part pour un château lointain où l'attend sa douce Frida de Thalberg... Il
compte oublier auprès d'elle ses cuisants soucis. Par. malheur, la reine Wilhelmine soupçonne cette liaison, elle suit Hermann, elle le surprend aux genoux de Frida, elle écoute ses confidences et découvre avec horreur que le prince songe à déposer le fardeau du pouvoir et à s'enfuir avec sa maîtresse. Doublement outragée comme reine et comme épouse, elle le tue d'un coup de pistolet. Frida, désespérée, court se noyer dans Tétang voisin. Et le lendemain matin, l'antique roi Christian, vaincu par l'âge et la maladie, apprend la double catastrophe. Cette secousse produit en lui une réaction salutaire. Il ressaisit par un suprême effort de volonté, son esprit paralysé. Il anéantit les fatales réformes instituées par Hermann; il rétablit l'ancien état de choses, et ramène l'ordre un instant troublé, dans le royaume d'Alfanie... Il a tout juste l'énergie de confier îx Wilhelmine le soin de la régence, et il expire satisfait, ayant agi conformément aux traditions établies par ses aïeux et convaincu qu'il a bien mérité de Dieu et de la Patrie. Ainsi, il arrive que le prince humain, généreux, ouvert aux aspirations de l'avenir, animé par un admirable esprit de justice, meurt tristement, déshonoré, calomnié par ceux-là mêmes qui devraient le chérir et qui l'accusent d'hypocrisie; tandis que le roi brutal, autoritaire, dur aux misérables, relève la tête et raffermit les ruines chancelantes de son: trône.
De ceci que conclure?
Qu'un monarque est obligé de demeurer un monarque;
Qu'il est certains rêves dont la réalisation est incompatible avec certaines fonctions;
Que les meilleurs desseins échouent lorsqu'ils ont contre eux la puissance combinée de la richesse et deTégoïsme;
Que, malgré les philanthropes, malgré les résolutions, malgré les cartouches de dynamite, les souffrances de l'humanité moyenne ne sont pas près de finir;
Et que contrairement à ce qu'affirme Pangloss, tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes possible.
Le drame imaginé par M. Jules Lemaître met en œuvre un grand nombre de personnages, dont quelques-uns sont superficiels, d'autres marqués de traits puissants, d'autres caricaturés avec esprit. L'auteur des Rois excelle à tracer ces silhouettes qui se découpent avec netteté sur la trame d'un roman.
Il faut bien l'avouer, le prince Hermann est une créature un peu chimérique. C'était une conception piquante, que de placer un socialiste honnête et convaincu à la tête d'un royaume et de le montrer aux prises avec d'inextricables difficultés... Je ne
crois pas que, dans la nature, le prince Hermann tel que le montre Fauteur puisse exister. Si peu prince que soit un prince, il Test toujours par certains côtés. Il subit malgré lui l'influence de Téducation première, du milieu ambiant (je ne parle pas des instincts accumulés en lui par les lois de l'atavisme). Enfln la griserie du pouvoir est telle, qu'on ne peut, à moins d'être un saint, la subir impunément. Mettons qu'Hermann est un saint. Considérée sous ce jour sa physionomie est attachante. Et pourtant non! Hermann n'est pas un saint : s'il était un saint il croirait à quelque chose, il aurait une foi quelconque. Il n'en a aucune. Et ce sont justement ces doutes qui le torturent. Son activité, son ardeur de bien faire sombrent dans un immense découragement. Ses tentatives les plus loyales se retournent contre lui. Il voudrait réparer les iniquités sociales, racheter, dans la mesure du possible, les injustices, et le peuple imbécile ne lui sait aucun gré de ses intentions, ne les comprend même pas. Et Hermann en arrive à se demander si la bonté n'est pas une énorme duperie. ^
A côté d'Hermann se dresse Frida, la petite nihiliste. M. Jules Lemaître s'est donné beaucoup de mal pour nous la rendre compréhensible. Il conte tout au long son histoire et trace les menus épisodes de sa jeunesse. Il explique comment Frida a fait la connaissance d'Audotia Latanief, la vierge révolutionnaire, la Louise Michel du royaume d'Al-
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fanie, et comment cette virago a soufflé dans son àme des ardeurs dévastatrices... Audotia domine Hermann; mais elle l'aime aussi, et elle recule avec horreur lorsqu'Audotia, lui mettant un revolver dans la main, Texhorte à tuer son royal ami. Frida refuse; la conspiratrice disparaît, la femme subsiste. Elle cherche à concilier ses devoirs et ses afTections. Et elle suit dans la tombe celui dont elle a causé la perte...
Je goûte infiniment ces autres personnages qui sont construits d'une main ferme : le prince Otto, brute féroce, héritier perverti des premiers rois de sa race, n'ayant pas leur grandeur, ayant tous leurs vices accumulés; Christian XVI, beau masque de souverain, élevé dans les idées d'autrefois, contemporain de Louis XI transplanté au xx^ siècle, sacrifiant l'humanité, la vérité, la justice, à la gloire de sa maison, et n'éprouvant aucun remords et croyant accomplir un devoir sacré ; la régente Wilhelmine, créature complexe en son apparente simplicité, tourmentée par des passions contraires, sentimentale et orgueilleuse, bourgeoise par inclination, princesse par éducation, docilement soumise aux respects nobiliaires, au milieu desquels elle a vécu; le chancelier Mœllnitz, incarnation de l'étiquette mesquine, incapable de penser parlui-même, fermé à toute idée nouvelle. Nous croyons le voir, nous le voyons avec son petit front arrondi et dur, ses gestes imperturbables, son grand nez en bec
d'oiseau, fantoche inconscient et non dénué de majesté :
Il était de ceux qui sont incapables de concevoir et de se figurer une âme différente de ce qui leur sert d'âme, ni une autre vie que la leur, ni la possibilité même d'un autre état social. que celui dont ils ont profité et qui s'est trouvé, par le hasard de leur naissance, exactement adapté à leur intérêt personnel. Même quand ils ont Fair de penser et d'agir, ils ne font que les gestes de Faction et de la pensée; mais ils font ces gestes imperturbablement et ils ne font jamais qu'une espèce de gestes, et ainsi leur automatisme moral devient une force énorme et irréductible. Fantoches, mais fantoches d'une tradition qui peut avoir, elle, sa grandeur et sa raison d'être; et c'est pourquoi il arrive à ces hommes d'offrir des apparences de politi^ qucs, d'orateurs et d'honnêtes gens. L'autorité du comte de Mœllnitz et son honnêteté reconnue lui venaient de sa persistance dans son automatisme originel. Il faisait très bien, et avec beaucoup de suite, les gestes du grand seigneur, de diplomate et de ministre d'une monarchie absolue. Tête de vieil oiseau, mais d'oiseau héraldique.
De tous les portraits qui composent cette galerie, le plus original, celui que M. Jules Lemaître a modelé avec le plus de grâce, est celui de Renaud, le cousin d'IIermann. Ce Renaud passe pour fou. Il ne l'est pas. Il n'est que sensitif, inquiet, avide d'inconnu, précocement dégoûté du monde... Aussi s'adonnet-il avec passion aux sciences occultes, recherchct-il la société des sârs, des mages, des mérodacks,
donne-t-il dans la manie des arts puérilement mystiques :
Pendant plusieurs années, tous les adolescents symbolystes, décadents et instrumentistes, tous les pseudomystitpies, et les néo-moyenâgeux, tous les inventeurs de frissons nouveaux et de prosodies inaccoutumées, tous les occultistes, les sârs, les rose-croix et les sadiques, et aussi les musiciens pour qui Wagner n'est qu'un précurseur et qui orchestrent « J"ai du bon tabac » avec les bruits de la grève et de la forêt, et encore les peintres esthètes, les peintres bleus et jaunes, ceux qui dessinent très mal de longues âmes encerclées de petits plis et tenant des lis dans leurs mains d'âmes, et pareillement les pointillistes, les tachistes, les luministes, ceux qui voient les paysages comme des envers de tapisseries et •qui, sous prétexte que tout dans le monde des couleurs n'est qu'échange de reflets, peignent des cuisses mauves et des seins couleur de soufre, tous les ahuris ou tous les farceurs de la littérature et de l'art, tous les désireurs d'on ne sait quoi eurent leur couvert mis chez le prince Renaud et puisèrent dans sa bourse crédule. Il donnait dans son palais des spectacles étranges et puériles où des cabotines en robes blanches, les cheveux poudrés de violet, étaient crucifiées pour l'amour de Satan, qui était aussi Jésus, et où le chœur des cochers verts et le chœur des cochers bleus chantaient alternativement des hymnes ésotériques devant Théodora la chercheuse, qui rêvait, les yeux fixés sur le scorpion d'améthyste allongé entre ses deux seins, cependant que des vaporisateurs exhalaient des parfums verts, bleus, jaunes, rouges, subtilement assortis aux vêtements des interprètes, à leurs paroles rythmées et aux musiques de l'orchestre... Et le prince Renaud marchait par la ville escorté de jeunes gens généralement chevelus
et mal bâtis, et qui, sous leurs esthétiques abstruses, dissimulaient des prudences de notaires, des vanités de ténors, des intolérances d'imbéciles.
Le prince, lui, est parfaitement sincère. Il croit aux formes nouvelles de Fart parce qu'il estime que les formes anciennes sont trop arrêtées, trop précises, impropres à exprimer ce qu'il y a de caché dans les choses. Il ne prend pas garde que ce mystère qui le séduit est purement subjectif, personnel à chacun de nous, fugitif et changeant; que la perception de ce merveilleux inconnu correspond, ainsi que le dit si bien Jules Lemaître, à un moment infime de la production artistique, et qu'il s'évanouit forcément à l'heure de l'exécution puisqu'il est l'indicible, mais que, d'ailleurs, il renaît, une fois la forme fixée, de cette forme même ; que c'est l'expression arrêtée et intelligible qui contient et qui nous suggère le plus d' « au delà », et qu'enfin ce sont les œuvres d'art ou les poèmes les plus précis, quand ils sont vraiment beaux, qui redeviennent sous notre pensée les plus mystérieux, les plus fertiles en rêves »... Renaud multiplie les expériences; il s'éprend d'une acrobate bête comme une oie et pure comme un ange, et il forme la résolution de l'épouser. Ce dessein le séduit à cause de son absurdité même. Renaud va ps loilun; il renonce h son titre de prince qui lui inspire un profond mépris; il s'expatrie, il file en Amérique; il
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fonde une immense colonie, et il philosophe tout à l'aise, en élevant son bétail, en surveillant ses plantations. Il formule en une lettre, très élevée et très sage, le fruit de ses réflexions. Cette lettre termine le volume. Et je crois bien que M. Jules Lemaître y a collaboré avec le prince Renaud, et que si c'est le prince Renaud qui Ta écrite, c'est Jules Lemaître qui la pensée; et que cette lettre exprime exactement l'opinion que le brillant romancier se fait de notre bas monde. Tout d'abord, il dit à la vieille Europe de cruelles vérités :
L'injustice est pour toujours maîtresse de l'Europe. Les grossières objections des hommes de bon sens ont raison contre l'utopie socialiste. El, à supposer même que, après de lon^'ues convulsions, après des révolutions sanglantes et des alternatives de république démagogique et de despotisme militaire, cette utopie soit un jour réalisée quelque part tant bien que mal, l'image, d'avance, m'en séduit peu. Chaque individu mangera à sa faim; mais la beauté de la vie aura péri.
Deux buts peuvent être assignés à l'humanité. L'idéal démocratique est d'assurer à tous un demi-bien-être ; cela est désirable sans doute; mais, la nature humaine étant donnée, cela ne se peut faire que par une publique et universelle compression dont pâtiront surtout les êtres d'élite et à laquelle ils succomberont. L'idéal aristocratique serait d'obtenir le développement total et harmonieux d'un petit nombre d'êtres supérieurs, dans lesquels, selon la formule elliptique d'un de vos sages, l'univers prendrait de plus en plus conscience de lui-même, mais cela ne peut se faire que par le sacrifice ou du moins par la mise en
oubli de millions et de millions de créatures inférieures : ce qui est dur, ce qui comporte, chez les privilégiés, trop d'indifférence aux maux d'autrui et ce qui, par suite, implique contradiction, car une conscience supérieure ne se conçoit pas sans une infinie bonté.
Il s'agit de concilier ces deux buts extrêmes. Le prince Renaud insinue que, grâce à l'esprit pratique des Américains, le problème, là-bas, est près d'être résolu... Il est à craindre que le prince Renaud, toujours chimérique, ne soit le jouet d'une illusion. . .
Ce livre, je crois Tavoir montré, est plein de substance. Il éveille un monde d'idées, d'observations, de rapprochements, de méditations. Il s'attache h élucider les plus graves questions de l'heure présente. C'est l'œuvre d'un esprit souverainement clair, ouvert et intelligent. Et cependant, à cet ouvrage remarquable, il manque quelque chose, -un je ne sais quoi, difficile à définir et qui fait qu'en le lisant, on ne se sent pas dominé par une force supérieure. Cela est attachant, cela est ingénieux, cela est, par endroits, profond et subtil. Cela manque de puissance et d'envergure.
J'ai quelque scrupule à dire ces choses. M. Jules Lemaître est un des écrivains de ce temps pour qui j'éprouve la plus vive admiration. J'estime qu'il égale Sainte-Beuve par la solidité du jugement et
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des connaissances; qu'il le surpasse par Téclat d'une forme merveilleusement ferme et légère. On croit, en parcourant certaines pages des Contemporains, manier ces cottes de mailles fabriquées à Tolède, si iines qu'elles tenaient dans la paume d'un enfant, si résistantes qu'elles bravaient les CDups de poignards... Mais ces facultés du critique n3 se développent qu'au détriment d'autres facultés. L'homme qui excelle à pénétrer la pensée de ses simblables, garde de ses innombrables lectures, comme un reflet qui le poursuit. Malgré lui, il se souvient, et, sans que sa volonté y ait aucune part, il cède à d'obscures réminiscences. On a beaucoup raillé M. Pierre Loti, qui se vante, avec un peu trop d'ostentation, d'ignorer complètement les auteurs modernes. Je ne trouve pas que M. Pierre Loti ait tort de s'isoler en lui-même. S'il se fût nourri de Feuillet, de George Sand, de Balzac, peut-être ses productions n'auraient-elles pas cette saveur particulière qui les distingue de toutes les autres. Or, M. Jules Lemaître a trop lu et trop bien lu, et trop attentivement, et trop bien digéré ce que l'humanité pensante a écrit depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. Sa tôte est un creuset où bouillonnent vingt siècles de littérature. En vain cherchet-il à oublier, à se faire une âme neuve, il n'y peut réussir ; et il s'épuise en efforts pour ressaisir, parmi tant de dons magnifiques que la nature lui a dévolus, le seul qu'elle lui ait marchandé : le don
de création et d'invention. Oui, M. Jules Lemaître comprend tout, devine tout, aime tout ce qui mérite d'être aimé. Voilà pourquoi nous retrouvons dans chaque épisode de son livre le parfum d'un de ses auteurs favoris : le parfum dlbsen dans la psychologie du prince Hermann, les parfums combinés de Dostoïewsky et de Shakespeare dans la silhouette de Frida; le parfum de Daudet dans l'image du pauvre petit dauphin scrofuleux, dernier rejeton d'une grande race; le parfum de Gyp dans le portrait du baron juif Issachar, et mille autres parfums que l'on respire au passage et qui s'exhalent, en bouffées, des feuillets de ce roman...
Je crois inutile d'insister sur ces points faibles qui proviennent non d'un manque de talent (jamais l'écrivain n'en eut davantage), mais de l'essence même et de la nature de ce talent. Si je ne craignais pas de recourir à une comparaison surannée, je dirais que M. Jules Lemaître vibre, comme une harpe éolienne, à toutes les brises. 11 chante quelquefois ce que d'autres ont chanté, mais il le chante différemment. Et sa voix est si charmeuse, qu'on l'écoute avec délices...
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