II. — LX DÉliACU:^ PAR EMILE ZOLA
La Débâcle se divise en deux parties bien distinctes : Tune est le récit minutieux de la bataille de Sedan; l'autre est le résumé succinct des catastrophes qui ont suivi, c'est-à-dire du siège de Paris et de la Commune. La première de ces deux parties est un modèle d'exactitude, de couleur, de rapidité, d'émotion. L'auteur s'est pénétré de cette déplorable aventure de Sedan, il en connaît tous les épisodes et il les fait surgir à nos yeux avec une implacable netteté. Ce qui rend son récit particulièrement poignant, c'est que M. Zola ne contemple pas les événements avec la froide raison de l'historien, qui plane dans les nuages et juge de loin les fautes humaines. Tout au contraire, M. Zola se place sous la tunique d'un simple soldat, il fait campagne avec lui, il endure ses souffrances, et suit jusqu'au bout sa lamentable odyssée.
- Son héros, ou plutôt l'un de ses héros, Maurice, est un jeune avocat qui s'est ruiné en faisant la fête et qui s'est engagé en 1870 pour expier ses dissipations et pour se réhabiliter dans l'esprit de sa famille. Il est incorporé au 106'' de ligne, un des régiments qui composent l'armée du maréchal Mac- Mahon. Maurice n'a jamais porté le sac; il est animé de bonne volonté, et au début de la campagne, plein d'illusions. Il se trouve en contact avec
de vieux soldats qui se sont déjà battus et qui subissent rirrésistible prestige des armes françaises. Les Prussiens seront rossés, jetés au delà du Rhin, Berlin sera conquis en quelques marches forcées : cela ne fait l'objet d'aucun doute. Maurice accepte ces prévisions consolantes et endure sans se plaindre la fatigues des étapes. Mais bientôt sa confiance est ébranlée. On ne marche pas, on piétine; un grand désarroi semble régner dans le commandement supérieur des troupes. L'armée avance et recule sans raison plausible. Elle se précipite vers le Rhin, puis bat en retraite, et refait en sens contraire le chemin qu'elle vient de parcourir. Elle manque de tout; les vivres n'arrivent point ou arrivent trop tard. L'intendance affolée reçoit des ordres contradictoires... Alors s'élèvent dans les rangs de sourds murmures; les germes de rébellion fermentent; on commence à ne plus croire à l'autorité des chefs; quelques voix crient à la trahison et trouvent pour les écouter des oreilles complaisantes. M. Zola a peint avec une vivacité singulière cette lente décomposition de la discipline, cet éveil de l'esprit d'indépendance que est la fin des armées. L'escouade de Maurice se trouve un jour séparée du régiment. Aussitôt la débandade se met dans les rangs. Un soldat exténué dépose son sac le long d'une haie; un autre jette son fusil, tous suivent le mauvais exemple. Maurice lui-même n'a pas la force de résister, et reçoit du caporal (un soldat modèle,
réengagé par vocation) une mercuriale bien sentie... Arrivé au camp, le caporal fait son rapport, signale aux chefs Tinconduite de ses hommes. Les chefs se résignent à fermer les yeux; ils sont impuissants... Et le désordre s'accentue et les défaillances s'aggravent.
Ne croyez pas que ces malheureux soldats manquent de bravoure. Ils n'aspirent qu'au moment de croiser la baïonnette. Ce qui les énerve, c'est justement de deviner Tennemi autour d'eux et de ne jamais le voir. De temps à autre, ils aperçoivent au coin d'un bois quelques casques de uhlans qui, soudain, s'évanouissent. Ils se sentent lentement enveloppés par des adversaires invisibles. Ils voudraient marcher en avant, engager la lutte, se mesurer corps à corps avec les Prussiens; mais les généraux en décident autrement, et les pauvres diables, affamés, cahotés, exaspérés, continuent d'attendre une bataille qui ne vient pas.
Tous se fâchaient. On ne fatiguait pas des hommes de la sorte, pour le plaisir de les promener. Et, par la plaine nue, entre les larges plis de terrain, ils avançaient en colonne, sur deux files, une à chaque bord, entre lesquelles circulaient les officiers; mais ce n'était plus, ainsi qu'au lendemain de Reims, en Champagne, une marche égayée de plaisanteries et de chansons, le sac porté gaillardement, les épaules allégées par l'espoir de devancer les Prussiens et de les battre : maintenant, silencieux, irrités, ils traînaient la jambe, avec la haine du fusil qui leur meurtrissait l'épaule, du sac dont ils étaient écrasés, ayant cessé
de croire à leurs chefs, se laissant envahir par une telle désespérance, qu'ils ne marchaient plus en avant que comme un bétail, sous la fatalité du fouet. La misérable armée commençait à monter son calvaire.
Tout a été dit sur la journée de Sedan. Comment les chefs de l'armée française se sont-ils laissés prendre au piège? Par quelle impéritie ont-ils négligé d'assurer la retraite vers Mézières? On se trouve là en face d'un de ces prodigieux aveuglements qui font croire à la fatalité des choses humaines : Quos vult perderef... Ajoutons que si nos généraux se sont couverts de honte en prenant si mal leurs dispositions, nos troupes nous ont sauvé Fhonneur par leur héroïsme. La défense de Bazeilles, la conquête du plateau d'Illy, la charge du général Margueritte, resteront comme autant de pages immortelles dans le livre d'or de nos gloires militaires. M. Zola décrit ces épisodes avec une éloquence et un entrain merveilleux. On ne peut lire sans frissonner cette partie de son livre. C'est la guerre dans son horreur, et dans sa grandeur aussi, la guerre féconde en actes de sauvagerie et d'abnégation, où l'homme montre ce qu'il a de pire et ce qu'il a de meilleur...
Suivons la compagnie de Maurice, escaladons avec elle le plateau de l'Algérie, situé près de Sedan. Il s'agit de soutenir les feux d'une batterie et d'entraver les progrès de l'ennemi. Couchons-nous dans rherbc et préparons nos cartouches. Déjà, la lutte
est engasjée de toutes parts, le canon tonne, les balles sinient, les obus labourent les champs et déchirent les poitrines; les têtes s'échauffent, les mains se crispent contre les fusils; on crie, on jure, on étouffe, les yeux se dilatent, les cerveaux sont envahis par une lourde ivresse; tout tourne, les oreilles bourdonnent, le cœur bat à coups furieux et précipités. Le colonel est là, achevai, sur le front du régiment, bravant la grêle des projectiles. Tout à coup, il se redresse, brandit son épée et, d'une voix éclatante : « Enfin, mes enfants, c'est notre tour; en avant, là-haut! » Et il montre un talus redoutable qu'il faut absolument conquérir. Le 106^ s'élance, mais le feu redouble. C'est une véritable trombe qui fauche les hommes... Quelques-uns reculent et lâchent pied. Alors le colonel se retourne :
— Voyons, mes enfants, vous ne me ferez pas cette peine, vous n'allez pas vous conduire comme des lâches... Souvenez-vous ! jamais le 106*^ n'a reculé, vous seriez les premiers à salir notre drapeau...
Il poussait son cheval, barrait le chemin aux fuyards, trouvait des paroles pour chacun, parlait de la France, d'une voix où tremblaient des larmes.
Le lieutenant Rochas en fut si ému, qu'il entra dans une terrible colère, levant son épée, tapant sur les hommes comme avec un bâton.
— Sales bougres, je vas vous monter là-haut à coups de botte dans le derrière, moi ! Voulez-vous bien obéir, ou je casse la gueule au premier qui tourne les talons !
Mais ces violences, ces soldats menés au feu à coups de pied, répugnaient au colonel.
— Non, non, lieutenant, ils vont tous me suivre... N'est-ce pas, mes enfants, vous n'allez pas laisser votre vieux colonel se débarbouiller tout seul avec les Prussiens?... En avant, là-haut!
Et il partit, et tous en effet le suivirent, tellement il avait dit cela en brave homme de père, qu'on ne pouvait abandonner sans être des pas grand'chose.
En haut du talus, la position est terrible. Toutes les batteries donnent à la fois. Ce court espace est littéralement broyé; les projectiles arrivent en si grand nombre, que la terre semble fumer comme sous une grosse pluie d'orage. Le régiment est perdu si l'artillerie ne vient pas à son secours. La voici, elle arrive au grand galop. Et elle se met en ligne sans perdre une minute, et les boulets répondent aux boulets. Mais les canons allemands sont les plus forts; nos pièces sont démontées, nos artilleurs sont massacrés; tous luttent, jusqu'au dernier, avec un sublime courage.
Autour de la pièce d'Honoré surtout, l'effort continuait, sans hâte et obstiné. Lui, malgré ses galons, dut se mettre à la manœuvre, car il ne restait que trois servants. On avait fait demander des hommes et des chevaux haulle-pied, ])our boucher les trous creusés par la mort; et ils tardaient à venir, il fallait se suffire en attendant. La rage était qu'on n'arrivait toujours pas, que les projectiles lancés éclataient presque tous en l'air, sans faire grand mal à ces terribles batteries adverses, dont le feu était si
efficace. Et, brusquement, Honoré poussa un juron qui domina le bruit de la foudre : toutes les malchances, la roue droite de sa pièce venait d'être broyée!
— Dépêchons, camarades ! répétait Honoré. Nous l'emmènerons au moins, et ils ne l'auront pas!
C'était son idée, sauver sa pièce, ainsi qu'on sauve le drapeau. Et il parlait encore, lorsqu'il fut foudroyé, le bras droit arraché, le flanc gauche ouvert. Il était tombé sur la pièce, il y resta comme étendu sur un lit d'honneur, la tête droite, la face intacte et belle de colère, tournée là-bas, vers l'ennemi.
En vain ces efforts sont accomplis et ces vies sacrifiées. La bataille est perdue. Nos troupes foudroyées, poursuivies par les huit cents canons allemands, battent en retraite et se précipitent vers Sedan qui regorge de blessés. La Meuse- charrie des cadavres, les ruisseaux de la ville roulent du sang; on n'entend que des râles d'agonie, des hennissements plaintifs, des cris d'épouvante poussés par les enfants et les femmes. Toutes les maisons de Sedan sont transformées en ambulances, où les chirurgiens taillent, rognent, coupent les jambes, arrachent les balles, et recousent les poitrines défoncées par les boulets. 0 ces ambulances! M. Zola en trace une peinture terrifiante; il montre les soldats entassés dans une grange, couchés côte à côte sur des bottes de paille, hurlant de douleur, fiévreux, délirants, et au milieu d'eux le major, circulant, les bras rouges, le visage en feu, le tablier taché d'affreuses maculatures... Scène navrante, tableau barbare dont
rimpression est inoubliable... Tandis que les blessés achèvent de mourir sur leurs litières sanglantes, tandis que les rues de Sedan s'emplissent de canons démontés, de chevaux sans cavaliers et de soldais en désordre, un homme se promène dans la chambre à coucher du sous-préfet. Il est malade, abattu, livide, une sueur d'angoisse perle à ses tempes, son regard est désespéré. Il pousse de temps à autre un gémissement, et ose à peine contempler la ville, en soulevant un coin du rideau. C'est lui, l'Empereur, qui assiste, vivant, à l'écroulement de sa dynastie, à la chute de sa gloire, à l'écrasement de son pays. Et on le devine si malheureux, accablé d'un désespoir si cruel, qu'il inspire un sentiment de pitié. L'Empereur n'a plus aucune illusion; il sait que la bataille est perdue, il veut à tout prix faire cesser le massacre. Chaque coup de canon retentit dans sa poitrine comme un remords... A quoi bon poursuivre une lutte sans issue? Il donne l'ordre de hisser le drapeau blanc, il envoie le général Reille en parlementaire; il capitule. Ainsi se termine cette terrible journée.
Elle revit tout entière dans la Débâcle. M. Emile Zola n'a rien oublié : il a mis chaque détail en lumière. Et son récit, quoique très ardent et très coloré, a le mérite de rester impartial. Il n'est empreint ni d'un dénigrement systématique, ni d'un chauvinisme exagéré. L'auteur rend justice à l'héroïsme de nos troupes, comme à la sagacité des
généraux allemands, et caractérise admirablement cette journée désastreuse, qui fut, selon sa propre expression, « le choc de la bravoure inintelligente contre la froide méthode et le grand nombre ». Telle est la vérité sur la capitulation de Sedan. D'autres historiens l'avaient exprimée; aucun n'avait su la rendre à ce point palpable, la faire jaillir si éloquemment des faits. Un poète seul pouvait accomplir cette tâche. Et vous savez à quel point M. Zola est poète I
...Je regrette que l'auteur de la Débâcle ne se soit pas arrêté à la bataille de Sedan, qu'il ait cru devoir poursuivre jusqu'au bout l'histoire de la guerre franco-allemande. La seconde partie de son livre est loin de valoir la première; elle est beaucoup plus banale et par cela même languissante. J'ajoute que les deux parties présentent une disproportion assez choquante. En effet, M. Zola consacre quatre cent cinquante pages à nous décrire les évolutions du 7^ corps d'armée autour de Sedan, et deux cents à peine à résumer la fin de la campagne, la trahison de Metz, la proclamation de la République, le siège de Paris, la conclusion de la paix, la Commune. Après s'être amusé pendant une heure aux brins d'herbe du chemin, il prend le mors aux dents et franchit les kilomètres avec la rapidité d'un cheval de course. Ce contraste est déplaisant; il a surtout l'inconvénient de détruire l'harmonie du livre. On dirait que la Débâcle se
j:»* notes et impressions de littérature
compose de deux ouvrages superposés, l'un minutieux et pittoresque, l'autre vague et général. Or, dans une œuvre comme celle-ci le détail seul nous intéresse. Les considérations philosophiques ne nous touchent que si elles se dégagent d'ellesmêmes des événements... Ce que M. Zola dit du siège, nous le savions, l'explication qu'il donne de la Commune n'a pas le mérite de la nouveauté. Mais là où il est sans rival, là où nous le suivons avec une curiosité passionnée c'est dans l'effort qu'il accomplit pour reconstituer l'état d'âme du soldat en 1870, la psychologie des armées françaises sous le coup de nos revers. Voilà vraiment un travail d'artiste. M. Zola s'en est acquitté avec une remarquable pénétration, et — ce qui est plus rare — avec un tact infiniment délicat... Le procédé dont il s'est servi est ingénieux et vaut la peine d'être expliqué.
Il a pris, comme personnnage collectif de son récit, une escouade (l'escouade dont Maurice fait partie), et dans cette escouade, il a placé un certain nombre de types qui, chacun, incarnent un des traits fondamentaux du troupier français. Voici d'abord Jean, le caporal, un paysan solide ayant toutes les qualités qui constituent le bon soldat : obéissant, résigné, dur à la fatigue, méthodique, débrouillard. Voici Lapoulle, l'hercule, dépourvu d'intelligence, véritable brute, uniquement dominé par sa formidable fringale, et capable de tous les crimes pour
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Tapaiser. Voici, comme contraste, Loubet, l'ouvrier parisien, blagueur, Tricoteur, plein d'esprit, mystifiant ses camarades, mais ne leur refusant pas un coup de main, habile à chaparder les volailles et à déterrer les pommes de terre, la joie et la gaieté de rétape. Voici Chouteau, une autre variété de la même espèce, un ouvrier, lui aussi, mais dangereux, l'ouvrier beau parleur, révolté, hargneux, toujours prêt à la révolte, poussant à l'indiscipline, grognant contre les chefs et se dérobant au jour du danger. Voici maintenant, à l'autre bout de l'échelle, Pache, le Breton illettré et sournois, qui ne prononce pas une parole et récite une oraison en allant au feu. Enfin voici Maurice, l'engagé volontaire, le seul qui possède une culture supérieure et qui soit capable de raisonner ses impressions. Au-dessus de la troupe, défilent les officiers, trois ou quatre figures très nettement dessinées. Le lieutenant Rochas, vieux briscard qui a conquis ses épaulettes à la force du poignet après vingt ans de campagnes, grand enfant candide, d'un chauvinisme naïf, qui ne croit pas que la France puisse être vaincue et qui montre le poing aux ennemis en retroussant ses moustaches. Le capitaine Baudoin, élégant soigné, parfumé, voué, grâce aux protections féminines, à un superbe avenir; le colonel de Vineuil, soldat impeccable, esclave du devoir, se sacrifiant sans phrases et versant des larmes sincères sur les malheurs du pays. Le général Bourgain-DesfeuiUes,
incapable, encombrant, brutal, égoïste, gourmand, et totalement dépourvu de connaissances géographiques. Peut-être M. Zola a-t-il marqué de traits excessifs ce chef imbécile, dont il a fait une grotesque caricature.
Tels sont les héros qui passent sous nos yeux et qui évoluent dans ce grand drame. Nous les retrouvons à chaque page, et nous voyons peu à peu leurs sentiments se modifier. Tout d'abord, ils sont pleins de confiance et d'enthousiasme. Ils sont sûrs de la victoire. Mais, dès les premiers revers, leur crédulité faiblit... C'est alors que Chouteau, le futur communard, élève la voix; il propage des bruits absurdes, il raconte que Mac-Mahon a reçu trois millions de Bismarck pour livrer l'armée française. Ses camarades ne sont pas loin d'ajouter foi à ces fables. Quand on a l'estomac vide, on croit aisément à la trahison... Et cependant, par un phénomène étrange, dès que ces hommes désemparés se trouvent devant l'ennemi, dès que leur cervelle s'est échauffée au bruit du canon, leurs illusions renaissent; ils se battent comme des lions et s'imaginent, contre l'évidence même, que la victoire leur appartient. Ce mirage exalte leur bravoure et leur inspire de superbes dévouements... Mais en môme temps que leur courage leur férocité se développe. Tous les instincts barbares endormis depuis des siècles se réveillent à ces heures terribles. L'homme n'est ])lus qu'un animal sauvage qui tue, qui pille, qui assouvit
ses besoins, sans qu'aucune règle puisse l'arrêter :
Les officiers n'ont pas même essayé de les retenir, tous ?e sont jetés dans les maisons, dans les boutiques, enfonçant les portes et les fenêtres, cassant les meubles, cherchant à manger et à boire, avalant n'importe quoi, ce qui leur tombait sous la main... Chez M. Simonnot, l'épicier, j'en ai aperçu un qui puisait avec son casque, au fond d'un tonneau de mêlasse. D'autres mordaient dans des morceaux de lard cru. D'autres mâchaient de la farine. En moins d'une heure, les maisons bourgeoises, ellesmêmes, ont eu leurs vitrines fracassées, leurs armoires pillées, leurs caves envahies et vidées...
Toutefois, si le soldat, dans l'enivrement de la lutte, s'abandonne à ses instincts déchaînés, il oublie aussi les distinctions factices, les préjugés sociaux. Il se rapproche de la nature. L'égalité s'établit entre ces hommes qui vont mourir. Le paysan, le bourgeois, l'ouvrier, se tutoient, et sont frères sous les armes. Et quelquefois de touchantes amitiés éclosent entre ces êtres si dissemblables. Maurice l'avocat, le fils de famille, est pris d'une tendresse reconnaissante pour le caporal Jean, — un rustre qui, au début de la campagne, ne lui inspirait que du mépris :
Dans l'écroulement de tout, au milieu de cette misère extrême, avec la mort en face, cela était pour lui d'un réconfort délicieux, de sentir un être l'aimer et le soigner: et peut-être l'idée que ce cœur tout à lui était celui d'un .simple, d'un paysan resté près de la terre, dont il avait eu d'abord la répugnance, ajoutait-elle maintenant à sa
gratitude une douceur infinie. N'était-ce point la fraternité des premiers jours du monde, l'amitié avant toute culture et toutes classes, cette amitié de deux hommes unis et confondus, dans leur commun besoin d'assistance, devant la menace de la nature ennemie? Il entendait battre son humanité dans la poitrine de Jean, et il était fier pour lui-même de le sentir plus fort, le secourant, se dévouant; tandis que Jean, sans analyser sa sensation, goûtait une joie à protéger chez son ami cette grâce, cette intelligence, restées en lui rudimentaires.
Cette analyse est très juste. M. Zola, qui n'a jamais porté l'uniforme, est arrivé par un bel effet d'intuition, à pénétrer l'âme du soldat — non pas du soldat pacifique qui moisit dans la ville de garnison— mais du soldat en campagne, pris dans la fièvre de ses passions bonnes et mauvaises et dans la surexcitation de la bataille.
J'ai dit les défauts et les qualités de fond de la Débride. Quant au mérite de l'exécution, je crois inutile d'en parler. M. Zola est un narrateur d'une puissance infinie. Il anime les choses, il leur prête une vie intense. Il les grave dans l'esprit par la magie d'un coloris merveilleux. Nul enfin ne sait, comme lui, faire mouvoir les masses énormes, et donner une allure épique aux vastes mêlées humaines. Lorsqu'on a lu d'un trait l'admirable récit de la journée de Sedan, et qu'on ferme le volume, on continue de voir ce grandiose tableau d'une armée écrasée et périssant sous le nombre; et on le voit nettement, on en distingue tout à la fois l'ensemble
et les détails, dont chacun apparaît en traits de feu. Et cette vision est d'une telle vivacité qu'aucune lecture ultérieure ne doit pouvoir l'affaiblir. Je crois bien que le combat de Bazeilles m'apparaîtra, jusqu'à la tin de mes jours, à travers les pages delà Débâcle. Ce sont les dons vraiment géniaux de M. Zola. Il a recours aussi à des procédés de style, dont la valeur est plus contestable, et que nous retrouvons dans son livre : abus des épithètes brutales, lyrisme un peu factice, surtout aux fins de chapitres. Ainsi (p. 275) M. Zola nous montre le roi Guillaume contemplant du haut d'une colline ses armées qui marchent à la bataille. Et il ajoute : « A sa droite, u un vol d'hirondelles, effrayées par le canon, tour- « billonna, s'enleva très haut, se perdit vers le Sud. » Il est malaisé de saisir la signification symbolique ou philosophique de ces hirondelles. Enfin, comme Victor Hugo, M. Emile Zola aime un peu trop l'antithèse. Il se plaît à mettre en scène dans la Débâcle les bagages de l'empereur, les fourgons qui contiennent sa vaisselle d'or, ses casseroles d'argent, ses bouteilles de Champagne et ses marmitons immaculés. Il y a certes un contraste saisissant entre cet équipage somptueux et la détresse morale du souverain qui pleure son trône. Cet « effet » est pittoresque. Son seul tort est de revenir à toutes les pages et de se répéter indéfiniment. Mais passons >ur ces misères. Elles se perdent dans le rayonnement épique de^ l'ouvrage. M. Emile Zola en a publié
de mieux composés, de plus complets, je ne pense pas qu'il en ait écrit de plus pathétiques. J'ajouterai que celte œuvre est consolante pour notre patriotisme. En voyant les prouesses qu'ont accomplies des soldats sans ressources, découragés, mal conduits, on regarde l'avenir avec confiance, et l'on se dit que si jamais le pays les appelle à la frontière, les fils de ces vaincus héroïques sauront faire leur devoir!