‹ La comédie littéraire: notes et impressions de littératureChapitre 46 sur 54 · III. — LOURDES, PAR EMILE ZOLA · texte numérisé non relu

III. — LOURDES, PAR EMILE ZOLA

Déclarons-le franchement. Ce livre ne comptera point parmi les meilleurs de M. Emile Zola. La faute en est-elle au sujet trop délicat, à la façon dont il a été compris et développé? En aucun ouvrage du maître écrivain on n'avait senti, comme en celui-là, les défauts de sa manière, monotonie des développements, pesanteur des analyses, brutalité des descriptions et cette raideur d'attitudes où se renferment les personnages, et ce manque de souplesse qui les fait ressembler à des statues aux gestes figés. Lourde?, est d'une lecture déplaisante et pénible. Trop de choses y sont entassées péle-méle. Et hi fatigue que ces détails accumulés vous infligeni

n'est pas rachetée par la beauté de Fensemble. L'impression est à la fois compacte et éparpillée. Quand le volume est fermé, et que Ton cherche à s'en rappeler les points saillants, on garde la vision d'une admirable procession nocturne, d'une immense et prodigieuse scène d'exaltation et de dévotion, d'une crise morale assez nettement déduite... Le reste n'est que verbiage et que fatras.

L'erreur de M. Emile Zola tient à bien des causes. D'abord la division du livre présentait d'énormes difficultés. M. Zola a cru devoir le partager en cinq journées, et lui donner la durée d'une pèlerinage. C'est l'histoire d'un pèlerinage qu'il a racontée; il s'est pour ainsi dire accroché aux pèlerins, partant avec eux de Paris et y revenant sans les quitter d'un pas. Or, il fallait faire entrer, dans le cadre étroit de ces cinq journées, tout ce que comportait le plan de l'ouvrage, le présent, le passé, la biographie de Bernadette, la science, la foi, la critique, le paysage, la vie physique et la vie mystique, le mouvement des rues et le mouvement des âmes, la charité et la spéculation, les multiples aspects de cette ville subitement éclose au creux d'un vallon des Pyrénées. Il fallait aussi grouper des malades qui fussent des types, et les suivre jusqu'au bout, montrer leur changement de physionomie sous l'action de la prière et dans l'attente du miracle. La tâche était colossale et supposait un violent effort, qui, malheureusement, perce à chaque page. On y sent l'obsession d'un cer-

veau qui triture puissamment les matériaux de son œuvre. Il en résulte comme une tension douloureuse. Nous souffrons, assurément plus que l'auteur luimême, de Ténorme labeur qu'il s'est imposé. Nous voudrions, çà et là, un moment de détente, d'apaisement. Mais non, le livre monstrueux vous pousse et vous presse. On dirait une gigantesque machine, une locomotive merveilleusement construite, mais qui halète en marchant, et dont les innombrables rouages laissent après eux un bruit de ferraille. Cela n'a pas l'abandon d'un corps animé. Gela est d'acier et non de chair... En un mot, M. Zola a suivi l'exemple des anciens faiseurs de tragédies, fidèles disciples d'Aristote, qui observaient rigoureusement les trois unités. Et il a dû, comme eux, recourir à d'ingénieux procédés pour exprimer sa pensée, sans violer les règles. Us avaient inventé les confidents, et ils remplaçaient l«s coups de théâtre par des récits. Vous allez voir que M. Zola s'inspire d'une méthode analogue.

Sa première journée est consacrée au transport des pèlerins. Le train blanc, le train des grands malades, quitte Paris à cinq heures du matin et arrive à Lourdes le lendemain soir. M. Zola décrit patiemment ce funèbre convoi . Il ne nous en épargne aucun détail. Et je ne blâme point cette minutie. Il veut, selon sa coutume, 'constituer le milieu , l'atmosphère extérieure de son drame. Donc, il ouvre un des wagons et nous présente

les voyageurs , et nous dévoile leurs infirmités. Toutes les catégories sociales y figurent. Il y a une grande dame, M'"^ de Jonquière, qui, une fois tous les ans, se résigne au rôle d'infirmière; une religieuse angélique et gaie dont les yeux tendres inspirent la résignation; un médecin curieux et désireux de s'instruire ; un chef de bureau idiot qui compte hériter d'une tante richissime; une pauvre femme. M™'' Vincent, qui est partie n'ayant en poche que trente sous, avec l'espérance de guérir sa petite fille; une phtisique, la Grivotte; une cancéreuse, M™*" Vêtu, dont l'haleine répand des vapeurs pestilentielles; un professeur, M. Sabathier, libre penseur ataxique et converti; un missionnaire mourant; une cuisinière. Élise Rouquet, atteinte au visage d'un affreux lupus qui la rend hideuse. Ces silhouettes ne nous lâcheront plus. Nous allons les retrouver à chaque détour de la route, et marquées des mêmes traits et des mêmes épithètes, immobilisées dans leur attitude : Élise Rouquet et son Lupus, M™*= Vêtu vomissant des matières noires, ^me Vincent portant son enfant entre les bras, M. Sabathier traînant sa jambe... Je sais bien que, grâce à ces répétitions, leur physionomie prend un relief particulier . C'est le moyen dont se sert M. Zola pour enfoncer le masque de ses personnages dans notre mémoire, à coups de marteau. Mais il en résulte, à la longue, une lassitude. On voudrait fuir ces fantômes...

'Zo.

Mieux articulés sont les héros du roman : Pierre, Marie de Guersaint, et son père, M. de Guersaint. Pierre est un jeune abbé, doué d'un cœur sensible . Il a connu, étant enfant, sa petite voisine, Marie de Guersaint, et il l'a aimée, et, sans doute, il l'aurait épousée, si un terrible accident n'avait frappé la fillette. A l'âge de treize ans, une chute de cheval Fa brisée. On a dû la coucher, paralysée des deux pieds, dans une petite voiture que, depuis cette époque, elle n'a pu quitter. En vain Ta-t-on conduite, à travers l'Europe, chez les plus illustres médecins. Nul ne lui a rendu la santé et son mal est regardé comme incurable. Pierre, voyant sa jeune amie à jamais perdue, est entré dans les ordres. Mais il s'est trompé sur sa vocation. Des scrupules l'ont assailli. Sa foi est tourmentée, et non pas candide et pure. Et il est résigné à accomplir les devoirs du prêtre, respectueux du culte, rigoureux observateur de ses vœux, irréprochable et inattaquable, mais il garde pour lui la souffrance de ses doutes. Marie, au contraire, brûle d'une vive et touchante ardeur, croyante passionnée, s'abîmant dans l'adoration éperdue de la Sainte Vierge. Et elle a voulu accomplir le voyage de Lourdes, convaincue que ses voeux seront exaucés et qu'elle en reviendra guérie, et qu'en même temps l'âme de son cher frère, du bon abbé Pierre, sera touchée de la grâce et recouvrera la paix intime. Elle a décidé son père, M. de Guersaint, pauvre inventeur chimé-

riquo, à tète d'oiseau, inoffensif et léger, de tenter la suprême épreuve, et tous trois se sont embarqués dans le train blanc...

Voilà donc le microcosme de M. Zola, son coin d'humanité présenté au lecteur. Que va-t-il s'y passer durant la première journée, c'est-à-dire jusqu'à l'arrivée à Lourdes, c'est-à-dire pendant cent seize pages de texte serré? M. Zola ne peut s'occuper éternellement du lupus d'Élise Rouquet ou du cancer de M"^" Vêtu, ni faire passer sous nos yeux les vases de caoutchouc qu'on vide par la portière. Il lui faut une diversion. Et il faut qu'il nous parle un peu de Lourdes où nous allons, et de ce qui s'y accomplit et aussi de Bernadette, sans qui Lourdes n'eût pas existé. Comment s'y prendra-t-il? 11 supposera : 1° qu'une conversation générale s'établit dans le wagon et que chacun y raconte sa petite anecdote sur les guérisons de la Grotte, et il fera ainsi défiler toutes les notes qu'il a prises dans les ouvrages spéciaux; 2° que les pèlerins, s'ennuyant à la hauteur de Poitiers, réclament une lecture ou une conférence, et que, prenant la parole, l'abbé Pierre va leur narrer l'histoire de Bernadette qu'ils connaissent sans doute aussi bien que lui. Et, de la sorte, nous épuiserons les cent seize pages de la première journée, et nous gagnerons la ville de Lourdes.

Notez que, si je fais ressortir ces moyens de composition, ce n'est pas que je les trouve fâcheux ou

que je blâme M. Zola de s'en servir. Je constate seulement qu'ils sont un peu grossiers et un peu trop apparents; et qu'ils rappellent le « truc » des vaudevillistes qui, désirant intercaler dans leurs pièces un divertissement, jettent dans le dialogue ces simples mots : Que la fête commence... Tout ceci n'est pas d'un art raffiné...

D'autre part, il est évident que M, Zola n'est pas à l'aise et qu'il est gêné par son sujet. Un combat se livre en lui. Il n'admet pas la possibilité du miracle, l'intervention divine qui ferme les plaies et rend la lumière aux aveugles et la parole aux muets. Il s'en explique carrément, et ne nous laisse aucune illusion sur sa pensée. Pour lui, les guérisons obtenues sont dues à une auto-suggestion, à une formidable tension morale, qui a sa répercussion sur la physiologie de l'individu. Et cependant, tout en réservant les droits de ce qu'il croit être la raison humaine, il est touché (ou feint de l'être) de cette explosion de ferveur, de cet agenouillement de tout un peuple tendant les mains vers la mère protectrice, et il déclare que ce spectacle est sublime, et il s'attendrit à ces misères, à ces angoisses, à ces espoirs surhumains. Et il considère qu'aucun tableau n'est comparable à celui de cette foule qui dépose aux pieds du Seigneur une prière éperdue et s'abîme en un transport de brûlante extase. Et il ne sépare pas ce tableau du cadre qui l'entoure et l'embellit, des montagnes, des eaux bleues, des

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allées ombreuses et des étoiles qui scintillent, et du parfum des fleurs qui se mêle aux vapeurs de l'encens. Sa sensualité, bien plus que son âme, s'émeut de ces choses; il les goûte en artiste, en dilettante. Son état d'esprit est la piété sans foi^ beaucoup plus condamnable, aux yeux des dévots sincères, que la négation brutale. En somme, son scepticisme est complet, à peine tempéré par la mélancolie que lui inspirent les misères humaines, étalées, ramassées en cet étroit coin de terre. Et il ne craint pas de prêter ses propres sentiments à l'abbé Pierre, qu'il dépouille ainsi sans vergogne de toute apparence ecclésiastique. M. Zola oublie trop, à mon avis, que ce curé tourmenté n'est pas un renégat. Il assure au début que l'abbé Pierre remplit exactement ses devoirs, et qu'il renferme en soi, par humilité et par modestie, les doutes qui le déchirent. Et en effet, nous voyons plus loin Pierre respecter les convictions de Marie. Il hésite au moment de déchirer ses saintes croyances; il renonce, après un combat douloureux, à ce criminel projet, et se résigne à porter tout seul la croix de l'incertitude. Alors pourquoi, dans le wagon qui ramène à Paris les pèlerins, profère-t-il de véritables blasphèmes contre les dogmes de l'Église catholique (p. 585)? Ce n'est pas en ce lieu qu'un prêtre, même un mauvais prêtre, oserait tenir de pareils discours. Je crains qu'ici M. Emile Zola ne se soit substitué à son personnage et que le polémiste n'ait fermé la

bouche au romancier... Et je pourrais relever au courant des pages d'autres erreurs de psychologie...

Quelles sont donc les qualités de ce livre, où nous avons relevé tant d'imperfections? Car un talent comme celui de M. Zola trouve toujours le moyen de briller en quelque endroit. Lourdes renferme des descriptions magnifiques, et non pas froides, mais vivantes! M. Zola (et c'est par là qu'il a chance de rester) est un admirable évocateur. Il excelle à peindre la nature animée, les mouvements de la foule, les pesantes masses qui s'ébranlent, les peuples qui marchent. Qu'il s'agisse des armées en campagne, des mineurs révoltés, ou des spéculateurs furieux qui se ruent après la Bourse, il les fait mouvoir avec une tranquille aisance qui est celle de la force. Son regard embrasse de vastes espaces et plane au-dessus des horizons. Et il nous transporte avec lui, très haut, et il nous montre les humanités accomplissant leur œuvre de travail ou de destruction. Ces visions épiques se retrouvent dans le nouveau volume. C'est l'armée de la souffrance qui y palpite, armée aux cent mille têtes, tordues, frémissantes et hurlantes. Je ne sais pas d'épisode plus grandiose que celui où les pèlerins suivent les pas do l'abbé Judaine, qui porte le Saint-Sacrement aux flancs de la montagne, et fixent leurs regards vers le Sauveur, dont ils implorent la miséricorde. I.a scène est prodigieuse de

réalité et d'intensité. Et il y flotte comme un souffle do mystère, qui en accroît la grandeur.

Alors, tout trun coup, le dais apparut au sommet des rampes géantes, devant la porte de la Basilique, sur le balcon de pierre qui dominait l'étendue. L'abbé Judaine s'avança, tenant à deux mains, en l'air, le Saint-Sacrement. Près de lui, Marie avait hissé le chariot, le cœur battant de la course, la face enflammée, dans l'or dénoué de ses cheveux. Puis, derrière, tout le clergé s'était rangé, les surplis neigeux, les chasubles éclatantes; tandis que les bannières flottaient, ainsi que des drapeaux, pavoisant la blancheur des balustrades. Et il y eut une minute solennelle.

De là-haut, rien n'était plus grand. D'abord, en bas, c'était la foule, la mer humaine au flot sombre, à la houle sans cesse mouvante, immobihsée un instant, où l'on ne distinguait que les petites taches pâles des visages, levés vers la Basilique, dans l'attente de la bénédiction; et aussi loin que le regard s'étendait, de la place du Rosaire au Gave, par les allées, par les avenues, par les carrefours, jusqu'à la vieille ville, lointaine, les petits visages pâles se muUipliaient, innombrables, sans fin, tous béants, les yeux fixés sur l'auguste seuil, où le ciel allait -'ouvrir. Puis, l'immense amphithéâtre de coteaux, de collines et de montagnes surgissait, montait de toutes parts, des cimes à l'infini, qui se perdaient dans l'air bleu. Au nord, au delà du torrent, sur les premières pentes, parmi les arbres, les nombreux couvents, les Carmélites, les Assomptionnistes, les Dominicaines, les Sœurs de Nevers, se doraient d'un reflet rose, sous l'incendie du couchant. Des masses boisées s'étageaient ensuite, gagnaient les hauteurs du Buala, que dépassait la serre de Julos, dominée elle-même par le Miramont. Au sud, s'ouvraient

d'autres vallées profondes, des gorges étroites entre des entassements de rocs géants dont la base trempait déjà dans des mares d'ombre bleuâtre, lorsque les sommets étincelaient de l'adieu souriant du soleil.

Et l'abbé Judaine, en face' de cette immensité, éleva de ses deux mains, plus haut, plus haut, encore, le Saint- Sacrement. 11 le promena d'un bout de l'horizon à l'autre, il lui fit décrire un grand signe de croix, en plein ciel. A gauche, il salua les couvents, les hauteurs du Buala, la serre de Julos, le Miramont; à droite, il salua les grands blocs foudroyés des vallées obscures, les collines empourprées de Visens; en face, il salua les deux villes, le Château baigné par le Gave, le petit Gers et le grand Gers,déjà ensommeillés; et il salua les bois, les torrents, les monts, les chaînes indéterminées des pics lointains, la terre entière, par delà l'horizon visible. Paix à la terre, espérance et consolation aux hommes! En bas, la foule avait frémi sous ce grand signe de croix qui l'enveloppait toute. 11 sembla qu'un souffle divin passait, roulant la houle des petits visages pâles, aussi nombreux que les flots d'un océan. Une rumeur d'adoration monta, toutes les bouches ouvertes clamèrent la gloire de Dieu, lorsque l'ostensoir, que le soleil couchant frappait en plein, apparut de nouveau comme un autre soleil, un pur soleil d'or traçant le signe de la croix en traits de flamme, au seuil de l'infini.

On est obligé de s'incliner devant cette page souveraine! Et dire que pendant dix ans, on n'a vu en M. Zola qu'un réaliste et qu'on n'a pas vu en lui le poète, le grand poète qui égale les plus grands! Son maljieur fut d'être inégal et de se reposer, entre deux coups d'aile, sur les bas-fonds. Au moins

faut-il lui rendre justice et discerner dans ses ouvrages autre chose que leurs platitudes et leurs laideurs. Lourdes contient une dizaine d'épisodes de toute beauté. J'ai bien peur que le public ne les prise pas à leur valeur, et que ce livre tourmenté, inquiet, difforme ne lasse vite les curiosités qu'il a excitées. Il blesse les croyants, les sceptiques indifférents, et — finalement — ne fait la conquête de personne.

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