IV. — LE LYS ROUGE, PAR M. ANATOLE FRANCE
Le Lys rouge sort un peu de la manière habituelle de M. Anatole France. C'est une peinture assez précise du monde contemporain. L'auteur, cette fois, a voulu serrer de près la réalité. Je ne jurerais point qu'il y ait constamment réussi, et qu'il n'ait, çà et là, suivi ses flottantes fantaisies. Mais l'effort existe et il est intéressant.
Le milieu où M. Anatole France nous introduit est élégant et très riche. C'est le milieu de la haute bourgeoisie ou, pour mieux dire, de la noblesse républicaine. Son héroïne, la comtesse Martin-Bellème, est fille d'un banquier archi-millionnaire et femme dun député, homme impeccable et pondéré, rapporteur de la commission du budget et futur
ministre. Elle reçoit dans son salon une société mêlée et brillante, des hommes de lettres, des artistes, des diplomates, des savants, des généraux mexicains, de jolies Américaines et des dames polonaises d'une rare distinction. Elle est, au reste, très indépendante. Son mari la laisse libre, ayant luimême repris sa liberté, après quelques années de vie conjugale. Il ne songe guère à s'en servir, n'ayant en tête que les soucis de sa fortune politique. Elle en fait un usage moins innocent. Elle a contracté une liaison secrète avec un certain Le Ménil, jeune clubman bien élevé et insignifiant. Un beau jour, elle retrouve à Florence un sculpteur de talent nommé Dechartre qui lui fait une cour pressante. Elle cède à ses prières et rompt avec Le Ménil. Mais Dechartre est jaloux et violent. Il souffre mille tortures à la pensée que la comtesse Martin a appartenu à un autre homme. Il se rend malheureux, il la rend malheureuse, et, ses soupçons s'éveillant sur un indice fulile, croyant que la comtesse, malgré ses dénégations passionnées, continue devoir son ancien ami, il se sépare d'elle brutalement... Voilà tout le livre, du moins tout le fond du livre : l'histoire est assez banale; elle rentre dans l'ornière des adultères mondains, où s'agitent depuis vingt ans nos romanciers, depuis Feuillet jusqu'à, M. Rabusson, depuis M. Paul Bourget jusqu'à M. Marcel Prévost. Ces sujets ne valent que par l'intensité de l'analyse psychologique. Il faut
que Tautcur nous montre au vif Tâme de ses personnages, les fasse vivre et souffrir, et scrute, avec une patience infinie, la cause de leurs souffrances. Or, disons-le tout de suite, les figures principales du Lys rouge manquent de netteté et, par cela même, de profondeur. Considérons-les, l'une après Fautre. Qu'est-ce, au juste, que cette comtesse Martin? Elle a épousé un homme qu'elle n'aimait pas; elle l'a trompé avec une tranquillité parfaite, elle s'est donnée à Le Ménil. Elle a cru être éprise de ce bellâtre, jusqu'au moment où elle a rencontré le sculpteur Dechartre qui lui a fait connaître l'ivresse de la passion partagée. Mais par quelle gamme' de sentiments a-t-elle passé pour en arriver à ce dénouement? L'auteur le dit à peine, et il le dit faiblement. Nous en sommes réduits à nos seules conjectures. Un certain combat doit se livrer dans le cœur de la comtesse; car, enfin, à moins d'être la dernière des prostituées, une femme ne se lance pas ainsi dans les aventures sans hésitation, sans scrupule, sans inquiétude, sinon sans quelques remords. La comtesse tombe dans les bras de Dechartre avec une singulière rapidité. Deux ou trois bouts de causerie dans les rues de Florence, un rendez-vous imploré et aussitôt accordé, une scène de désespoir jouée par Dechartre, et la chute est consommée. Et soudain l'âme froide de la comtesse Martin s'enflamme et montre une exaltation dont nous l'eussions crue incapable. Cette femme du
monde, qui va devenir une femme officielle, perd toute retenue, commet les pires imprudences, compromet allègrement sa réputation, sa situation, affronte les pires scandales...
Dechartre, au moins, justifie-t-il ce prodigieux engouement? M. Anatole France nous affirme qu'il à séduit la comtesse par la mâle autorité et la distinction de son caractère. Nous voulons bien Fen croire sur parole. Mais, en vérité, quand nous entendons parler ce sculpteur, nous le trouvons assez ordinaire. Il a le cerveau meublé de connaissances diverses et d'idées philosophiques. Il s'exprime avec éloquence et subtilité, et cependant, quoi qu'il fasse, il nous paraît froid. Au moment où il semble le plus fiévreux, où sa passion déborde et lui monte aux lèvres, son langage demeure merveilleusement orné. Ecoutez Faveu qu'il adresse à la comtesse (p. 207):
Avant de vous connaître, je n'étais pas malheureux. J'aimais la vie. J'y étais retenu par des curiosités, des rêves. Je goûtais les formes et l'esprit des formes, les apparences qui caressent et qui llatlent. J'avais la joie de voir et de rêver. Je jouissais de tout et ne dépendais de rien. Mes désirs, abondants et légers, m'emportaient sans fatigue. Je m'intéressais à tout et je ne voulais rien : on ne souffre que par la volonté. Je le sais aujoni'd'luii. Je n'avais point une volonté sombre. Sans le savoir, j'étais heureux. Oh! c'était peu de chose, c'était seulement ce qu'il faut pour vivre. Maintenant, je ne l'ai plus. Mes plaisirs, l'intérêt que je j)renais aux images de la vie et de l'art, le vif amusement de créer de mes mains une figure
rêvée, vous m'avez tout fait perdre, et vous ne m'avez pas même laissé le regret. Je ne voudrais plus de ma liberté, de ma tranquillité passées. Il me semble qu'avant vous je ne vivais pas. Et, maintenant que je me sens vivre, je ne puis vivre ni loin de vous ni près de vous. Je suis plus misérable que ces mendiants que nous avons vus sur la route d'Ema. Ils avaient de l'air à respirer. Et moi, je ne puis respirer que vous, queje n'ai pas.
Ne pensez-vous pas que Tamour, quand il est sincère, trouve des mots plus simples, et qui jaillissent du fond de l'être, et que le tour en est moins ingénieux? Et plus loin (p. 277), Dechartre disserte fort joliment sur la jalousie et dit des choses tout à fait fines et justes :
Il n'y a pas dans le sang, dans la chair d'une femme, cette fureur absurde et généreuse de possession, cet antique instinct dont l'homme s'est fait un droit. L'homme est le dieu qui veut sa créature. Depuis des siècles immémoriaux la femme est faite au partage. C'est le passé, l'obscur passé qui détermine nos passions. Nous étions déjà si vieux quand nous sommes nés! La jalousie n'est pour une femme que la blessure de l'amour-propre. Chez l'homme, c'est une torture profonde comme la souffrance physique... Tu demandes pourquoi? Parce que, malgré ma soumission et mes respects, en dépit de la peur que tu me donnes, tu es la matière et moi l'idée, tu es la chose et moi l'âme, tu es l'argile et moi l'artisan. Oh! ne l'en plains pas. Auprès de l'amphore arrondie et ceinte de guirlandes, qu'est-ce que l'humble et rude potier? Elle est tranquille et belle. Il est misérable. Il se tourmente, il veut, il souffre; car vouloir, c'est souffrir. Oui, je suis
jaloux. Je sais bien ce qu'il y a dans ma jalousie. Quand je l'examine, j'y trouve des préjugés héréditaires, un orgueil de sauvage, une sensibilité maladive, un mélange de violence bête et de faiblesse cruelle, une révolte imbécile et méchante contre les lois de la vie et du monde. Mais j'ai beau la connaître pour ce qu'elle est : elle est et me tourmente. Je suis le chimiste qui, étudiant les propriétés de l'acide qu'il a bu, sait avec quelles bases il se combine et quels sels il forme. Cependant l'acide le brûle et le bri^ilera jusqu'aux os.
Gela est charmant et cela ne touche point. Cela nous amuse, simplement. Le roman de M. Anatole France est plein de situations cruelles. Et à aucun moment, le lecteur n'y est ému. C'est que derrière chaque personnage et à travers leurs discours, on aperçoit le sourire énigmatique de Fauteur. M. Anatole France n'a pas su s'effacer. Il ressemble au montreur de marionnettes qui tire la ficelle de ses pantins. Ils font les gestes et c'est lui qui parle. Dans ces conditions, Tillusion est impossible...
A tout bien considérer, la figurine la plus vivante du livre est encore ce benêt de Le Ménil. Cette fois, l'auteur ne s'est pas mis en travers. Il a peint, avec un soupçon d'ironie sournoise mais suffisamment discrète, ce clubman parfaitement nul et distingué, sorte de mannequin façonné par l'éducation et par la connaissance des usages. Le Ménil est la correction faite homme ; il vit dans une oisiveté laborieuse; il va au cercle aux heures où les convenances veu lent
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qu'on y aille; il chasse quand il faut chasser; il s'habille comme s'habillent les gens qui ont le respect d'eux-mêmes. Il est comme il faut de la tête aux pieds. D'ailleurs, il ne comprend rien à Tàme de la comtesse, ni à ses caprices. Sa liaison avec elle a tout juste pour lui l'importance que doit avoir pour un galant homme une intrigue de ce genre. Aussi sommes-nous un peu surpris de la violence de son désespoir, quand la comtesse Martin lui signifie son congé... Qu'il s'emporte jusqu'à la frapper au visage; que sous l'impulsion de la colère, la brutalité native de Le Ménil éclate et crève son vernis d'homme du monde, je l'admets volontiers. Je conçois moins la persévérance de ses regrets, l'insistance navrée qu'il met à se rapprocher de l'infidèle. Les êtres de son espèce se consolent aisément et trouvent facilement des consolatrices, quand ils sont riches et qu'ils ont, comme Le Ménil, de jolies moustaches à la hussarde...
Ce que je préfère dans le Lys rouge^ ce sont les hors-d'œuvre, les digressions et les silhouettes épisodiques. Ici nous retrouvons le délicieux écrivain de la Reine Pédauque et de Silvestre Bonnard. Il a glissé, dans son roman, quelques types esquissés rapidement, d'une plume négligente et qui méritent (Ju'on les arrête au passage. Voici Choulette, réincarnation du bon Jérôme Goignard. Il n'est plus abbé, il est poète, il hante les ruelles du vieux Paris, il porte des vêtements sordides et compose des vers
précieux ; il est anarchiste, il partage son pain avec les savetiers et les filles perdues, mais il fréquente volontiers chez les duchesses, il soigne sa réputation et songe vaguement à l'Académie. La comtesse Martin, que son babil amuse, a Textréme bonté de remmener à Florence. Il arrive, au dernier moment, sur le quai de la gare — et dans quel appareil ! .
Il longeait le quai, boitant d'une jambe, le chapeau en arrière sur son crâne bossue, la barbe inculte et traînant un vieux sac de tapisserie. Il était presque terrible, et, malgré ses cinquante ans, avait l'air jeune, tant ses yeux bleus étaient clairs et luisaient, tant son visage jauni et creusé avait gardé d'audace ingénue, tant jaillissait de ce vieil homme ruineux l'éternelle adolescence du poète et de l'artiste. En le voyant, Thérèse regretta de s'être donné un compagnon si étrange. Il allait, jetant dans chaque voiture un regard brusque, qui devenait peu à peu mauvais et méfiant. Mais quand, arrivé au coupé des deux dames, il reconnut Mme Martin, il sourit si jolimeni et lui donna le bonjour d'une voix si caressante, qu'il ne lui restait pkis rien du farouche vagabond terrant sur le quai, rien que la très vieille valise de tapisserie qu'il tirait par les anses à demi rompues.
Il la plaça dans le (ilet avec un soin minutieux, parmi les sacs corrects, enveloppés de toile grise, où elle fit une tache éclatante et sordide. On vit alors qu'elle était semée de fleurs jaunes, sur un fond couleur de sang.
Tandis que le train roulait à travers les laideurs de la banlieue, sur cette frange noire qui borde tristement la viUe, (^houlette tira de sa poche un vieux portefeuille dans lequel il se mit à l'ouiller. Le scribe, caché sous le vaga-
bond, se révélait. Clioulette était paperassier sans vouloir le paraître. Il s'assura qu'il n'avait perdu ni les bouts de papier sur lesquels il notait au cale ses idées de poèmes, ni la douzaine de lettres flatteuses que, tachées, coupées à tous les plis, il portait sur lui constamment, prêt à les lire à des compagnons de rencontre, la nuit, sous les becs de gaz.
Voici, près du bohème Choulette, les représentants de la science et de la politique ofïicielles : M. Schmoll, membre de l'Institut, ambitieux insatiable, collectionneur de places et de privilèges, toujours criant misère et toujours s'enrichissant; M. Lagrange, professeur au Muséum, naturaliste estimable et routinier; le général Larrivière, digne culotte de peau que le hasard bombarde au ministère de la guerre; et enfin les députés et sénateurs, collègues de M. Martin-Bellème, qui se glissent avidement au pouvoir. L'humeur méchante de M. Anatole France s'est donné libre carrière. Elle a semé sur toutes ces têtes une pluie d'épigrammes doucereuses, soulignant d'une épithète parfois un peu grosse le ridicule des politiciens, mais raillant avec une adorable perfidie le monde qui grouille autour de l'Académie. Et, tout en lançant ses pointes, l'auteur, sous mille formes, joue avec les idées, avance des paradoxes sans avoir l'air, d'ailleurs, d'y attacher d'importance, envisage les divers aspects des choses, se montre et se dérobe, fuit au moment de conclure, et ne se laisse jamais saisir...
Et c'est ainsi qu'en ce roman inégal, nous retrouvons, par endroits, les traits qui font de M. Anatole France le plus décevant — et le plus exquis — de nos écrivains...