‹ La comédie littéraire: notes et impressions de littératureChapitre 48 sur 54 · V. — LE MASQUE^ PAR M. GILBERT AUGUSTIN-THIERRY · texte numérisé non relu

V. — LE MASQUE^ PAR M. GILBERT AUGUSTIN-THIERRY

... Je revenais d'Allemagne avec un ami très versé dans les pratiques bouddhistes. Bercés par le roulement du train, nous échangions de vagues paroles, auxquelles succédaient de longs silences. Nous éprouvions cet engourdissement plein de mollesse qui conduit tout doucement au sommeil...

— Comprenez-vous, me dit mon ami, la volupté d'une vie tout entière vouée au rêve et à la méditation? Concevez-vous le bonheur des sages qui contemplent les étoiles et se détachent des vulgarités humaines?

— Ce sont des sages et ce sont des paresseux, car ils méconnaissent la loi du travail.

Mon ami bondit sous l'outrage.

— Vous aussi, vous parlez légèrement de nos mystères. Les avez-vous seulement étudiés?

Je dus confesser que la doctrine bouddhique me suggérait des idées un peu confuses.

— Je vais vous l'expliquer.

Je m'accoudai dans mon fauteuil, j'allumai un

gros cigare, je fermai à demi les yeux, afin de mieux me recueillir. — Et mon compagnon de voyage commença. (Je crois bien qu'il venait de lire le dernier volume de M. Jules Lermina, qui est l'Alexandre Dumas de l'occultisme.)

— L'Homme se compose de quatre éléments : le Corps, la Force Vitale, le Corps Astral et la Conscience. Il tient au monde matériel par son corps et sa force vitale, au monde spirituel par la conscience j qui est la première manifestation de l'Esprit. Le corps astral est ce qui sert d'intermédiaire entre le corps et l'esprit, c'est le lien entre le passé et l'avenir, ce qui subsistera un temps après la mort physique et servira de base première à la vie Future, Spirituelle, dont le dernier degré sera cet état de béatitude profonde dont le nom a été si souvent prononcé, le Nirvana.

« Il faut se figurer le corps astral sous la forme d'une entité fluidique, insaisissable pour nos sens à l'état normal, qui est en nous, nous enveloppe et nous pénètre. Le corps astral est notre double éthéré dont le corps est le grossier vêtement, la manifestation terrestre. Il est le moule sur lequel se forme notre apparence extérieure. C'est par la vertu du corps astral que se font les cicatrisations, les reconstitutions de la chair et des os, lésés par quelque accident. Tant que le corps astral est en nous, c'est la vie. Dès qu'il nous quitte, c'est la dissolution, la décomposition, la Mort.

« Le corps astral ayant une continuelle tendance à nous abandonner, nous le retenons par notre force vitale; mais, pendant le sommeil, il s'évade à demi, et ce sont ses vagabondages à travers l'espace qui nous donnent les rêves. Seulement il nous reste attaché par un lien que resserre le réveil : il rentre alors en nous. Dans la syncope, le lien qui l'unit au corps s'allonge de telle sorte qu'il devient ténu, au point que le moindre accident peut le briser et que la mort s'ensuit. Quand nous réfléchissons profondément, le corps astral en profite pour chercher à se libérer, et c'est ainsi que, étant un peu hors de^ nous, il nous donne les pressentiments, les angoisses inexpliquées. Il voit ce que nous ne voyons pas et nous donne une notion obscure et souvent poignante de faits que nos sens normaux ne peuvent percevoir.

<( Par contre, pendant notre vie, il s'imprègne de tout ce qui constitue notre existence individuelle, il se sature de tout le mal et de tout le bien que nous accomplissons, tant en actions qu'en pensées. ... Tout ceci vous scmble-t-il clair? Me suivezvous?

— Je vous suis...

— Il est facile de comprendre quel doit être sur terre le t6\g du bouddhiste. Le but étant d'arriver à la mort avec un moindre fardeau d'attaches matérielles et une plus grande provision de force spirituelle, il devra s'attachera réduire au minimum ses

besoins physiques et à développer au maximum ses facultés de conscience. La sobriété, la chasteté, l'insouciance du luxe et de la richesse, Taccomplissement des devoirs sociaux, dans l'intérêt général et sans égoïsme individuel, tels sont ses premiers devoirs. Il doit se pénétrer de cette conviction que toute action mauvaise est un germe d'empoisonnement, même pour celui qui a cru l'accomplir dans son propre intérêt.

u II y a choc en retour de tout mal sur son auteur même. Et je vous montrerai tout à l'heure jusqu'à quelles justes conséquences cette conception est poussée. Mais non seulement un acte mauvais est périlleux pour un et pour tous, mais même une pensée — non suivie d'exécution — est comme un microbe moral qui a sa contagion et son action délétère. Pourquoi? Parce que le corps astral, récepteur et enregistreur du mal, propage cette épidémie morbide.

u Donc, pas un acte physique ou moral ne doit être exécuté sans avoir été préparé par une lente réflexion. D'où l'immense rôle joué dans le bouddhisme par la méditation dont la récompense est dans les joies de l'extase.

« Mais il ne faut pas s'imaginer que le bouddhisme ordonne à tous les hommes cette inaction médita- Irice : chacun doit agir selon la situation sociale qui lui est dévolue. De ceux-là les actes font le bagage bon ou mauvais de l'humanité : le petit

nombre des méditants crée l'atmosphère morale où se meut la société.

« Que sera la mort en ces conditions?

« Le corps physique et la forme vitale se dissolvent : mais l'évolution n'est pas terminée. Le corps astral subsiste et avec lui une partie de conscience élémentaire. Le corps astral est imprégné de tout le mal et de tout le bien que Thomme a réalisés pendant sa vie.

« Un double travail va s'opérer. D'abord le corps astral se débarrassera de tout ce qui subsiste en lui de résidus matériels, puis de pensées ou de désirs brutaux, et quand, par la suite du temps, il se sera tout à fait libéré du mal, il ira jouir de l'acquit de Bien dont la conquête lui est désormais assurée.

« Il entre en ce qu'on appelle l'état de Dévakhan, demi-paradis où l'Homme s'endort bercé en un rêve exquis, où il jouit de toutes ses bonnes pensées, de toutes ses nobles aspirations. Or — à de très rares exceptions près — il n'est pas d'homme qui n'ait eu en sa vie une heure , fût ce une minute de bonté, de charité, de générosité, de désintéressement. Cette minute lui sera payée au centuple en Dévakhan.

« Toutefois ce bagage de Bien s'épuise. Il n'était • pas suffisant pour que l'homme franchît d'un seul élan toutes les sphères supérieures : il va lui falloir rentrer dans la vie pour acquérir d'autres provisions de Bien. Il se réincarnera. L'étincelle qui con-

slitue son individualité va de nouveau revêtir un corps physique, muni de sa force vitale et de son corps actuel, et dans cette nouvelle vie, Thomme de nouveau travaillera à sa libération définitive. Mais déjà il est plus fort pour le bien : il a acquis une expérience du bien qui constituera son innéité, et quand il mourra pour la seconde fois, l'évolution s'accomplira plus vite, parce que le bagage du mal qu'il emportera avec lui sera moins lourd que la première fois; son sommeil en Dévakhan sera plus exquis et plus long, les jouissances acquises seront plus délicieuses.

« A combien de réincarnations l'homme sera-t-il soumis? Cela dépend de lui seul, de la proportion du bien et du mal qu'il aura acquis pendant la vie.

« Voulez-vous une comparaison , pour mieux saisir ma pensée : vous placez de la houille à l'entrée du serpentin purificateur : à la sortie du serpentin, le gaz est d'abord chargé d'impuretés. Mais faites subir à ce gaz une nouvelle épreuve, un nouveau voyage à travers le serpentin, la seconde fois il en sortira plus pur, jusqu'au moment où, après une troisième, une quatrième épreuve, il se trouvera définitivement libéré de toute parcelle impure.

« Ainsi de l'homme : chaque réincarnation est pour lui un passage à travers l'alambic purificateur. Seulement sa conscience le guide, il a la notion du travail qui s'opère, et il est le maître de hâter cet affinage de son être spirituel. De l'idée égoïste, il se

sera élevé à l'idée altruiste : il aura compris que nul ne peut être heureux tant qu'un autre souffre. Il se sera donné à tous et tous se seront donnés à lui. Il se sera délivré de la matière au point de n'avoir même plus la notion des besoins ou des désirs qu'elle engendre : son Esprit s'élèvera par l'amour universel jusqu'à la compréhension du Bien absolu.

« Quand les dernières lueurs de la vie matérielle s'éteindront en lui, il s'absorbera dans l'Ame universelle. Il sera directement emporté au Nirvana.. »

Ces idées sont vieilles comme le monde. On les trouve exposées dans Pythagore et dans Louis Jacolliot. M. Gilbert Augustin-Thierry les a parées, à son tour, d'une forme romanesque. Le Masque^ « conte milésien », est l'histoire de deux réincarnés qui se rencontrent à Paris, sous notre troisième République, après avoir vécu en Egypte, il y a quelque deux mille ans.

... Donc, au temps des Césars syriens, vivait à Alexandrie une belle courtisane nommée Kallista. Elle logeait en un palais de marbre, orné d'incomparables splendeurs : amoureuses peintures, fresques à la gloire de Vénus, colonnes d'onyx, brocarts soyeux couvrant de leurs plis le lit en argent massif et les éclatantes mosaïques. Kallista troublait par sa beauté toutes les âmes. Les adolescents, les vieillards, les magistrats, les poètes se disputaient ses faveurs. Elle les accordait parfois à des hommes

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du peuple que distinguait son caprice. C'est ainsi qu'elle rendit fou d'amour un de ses esclaves, Parménon, qui, se voyant délaissé, la tua dans un accès de fureur jalouse... Parménon fut roué vif; Kallista embaumée, entourée de bandelettes, fut ensevelie et le pinceau d'un artiste reproduisit, sur le sarcophage, ses traits délicats...

Les siècles succèdent aux siècles... Nous sommes à Paris en l'an de grâce 1893... C'est par une brumeuse soirée d'hiver...

M. le vicomte Raoul d'Hérival s'ennuie. Il est riche; il mène l'existence vide d'un célibataire qui s'es-t successivement blasé sur tous les plaisirs. Assombri par une récente déception sentimentale, il cherche la solitude, il erre le long des faubourgs et des rues obscures. Le hasard le conduit chez un brocanteur, où il déniche un merveilleux objet d'art : c'est une peinture égyptienne représentant une tète de femme extraordinairement vivante et bien conservée, avec ce nom inscrit dans l'angle du panneau et à demi effacé : Kallista. D'Hérival dispute le chef-d'œuvre à un amateur anglais, Archibald Williamson; il l'emporte en sa garçonnière de la rue Vaneau, et se plonge dans l'étude des hiéroglyphes. Il va voir le professeur Blumenthal, conservateur du musée du Louvre, qu'il surprend en train de déchiffrer un papyrus. Et ce papyrus renferme justement le récit des amours et de la mort

de Kallisla. Voilà, certes, une surprenante coïncidence. D'Hérival en est excessivement troublé. Il l'est bien davantage, quand il rencontre sur les boulevards une infâme racoleuse, prostituée du ruisseau, vêtue de sordides vêtements et qui lui rappelle traits pour traits la suave Kallista. Plus de doute, c'est elle, ou du moins c'est son ombre, son reflet, son émanation lointaine. Il emmène chez lui la pauvresse qui tombe en extase devant le portrait. Au même instant, d'Hérival reçoit comme l'impression d'un coup de couteau au cœur. Il s'écroule, inanimé. Rappelé à l'existence par des soins énergiques, il déclame à haute voix un discours incohérent. Il déclare se nommer Parménon et avoue le meurtre qu'il a commis sur la personne de Kallista. On enferme le malheureux dans une maison de santé. Il s'en évade et se remet à la recherche de sa belle. Il la découvre au Un fond de Montmartre, en une sorte de temple voué au culte d'Isis... et dont le grand-prêtre n'est autre que le seigneur Archibald Williamson, surnommé Hermès l'Égyptien... Kallista va mourir. Ayant accompli sur la terre son œuvre de rédemption, elle s'est couchée dans un cercueil, à côté de sa momie, miraculeusement retrouvée, elle éprouve déjà, les joies divines de l'extase. D'Hérival bondit vers elle, la démaillote, l'entraîne au dehors et la replonge dans la fange des amours terrestres. Kallista s'abandonne pendant une heure à cette ivresse coupable, puis elle s'em-

poisonne. Et d'Hérival, devenu fou pour tout de bon, endosse la camisole de force...

Voilà, direz-vous, un conte bien extraordinaire. M. Gilbert Augustin-Thierry se moque-t-il de ceux qui [le lisent? A-t-il lui-même perdu l'esprit? Mais non, je vous assure... M. Gilbert Augustin-Thierry est très pondéré, très raisonnable. Son étrangeté est réfléchie et prudente. Il ne s'avance exactement que jusqu'où il veut aller. Il désirait rendre sensible à tous les yeux, le principe de réincarnations successives. Il y a réussi. Sa Kallista expie en une seconde existence misérable et chargée d'opprobre, les souillures de sa vie antérieure. Cette solution est conforme aux doctrines de Bouddha. En ce qui concerne l'infortuné Parménon , devenu vicomte d'Hérival, le symbole est plus obscur. Pourquoi Parménon se retrouve- t-il, après deux mille ans écoulés, vicomte, membre du Jockey Club et millionnaire? Est-ce pour le récompenser ou pour le punir que la destinée l'a affligé de tant de richesses?... N'essayons pas d'élucider ce mystère...

M. Gilbert Augustin-Thierry s'est proposé deux objets en écrivant son ouvrage : construire une ingénieuse hypothèse sur les destinées de l'âme humaine; faire passer un frisson dans les nerfs de ses lectrices. Le frisson se produit. Le Masque donne la sensation d'un cauchemar très littéraire, arrangé par un homme de goût. M. Gilbert Augustin-Thierry écrit une langue savoureuse çà et là un

peu migiiarde (il use volontiers d'épithètes précieuses, vcidi révérende^ ma capricieuse^ ma toute-belle^ ma jolie sainte^ etc., etc., et il fait parler à tous ses héros le même langage, ce qui engendre la mono- • tonie; par exemple, mettant sur les lèvres d'une pauvre fille de savantes phrases, et prêtant à une logeuse de faubourgs des paroles de duchesse). Mais on ne peut s'empêcher de rendre hommage à son ingéniosité.

Au fond, qu'est-ce que le Masque? Un fait-divers, ni plus ni moins. Imaginez que les journaux publient la nouvelle suivante rédigée en style de reportage : « Un drame sinistre s'est accompli la nuit dernière dans un hôtel garni de la rue Lepic, près du Moulin de la Galette. Une fille de la dernière catégorie, la fille Kallista, a été trouvée morte dans son lit. Auprès d'elle se tenait l'assassin présumé, un homme du monde très connu dans la haute société parisienne, le vicomte d'H..,, qui donnait des signes non équivoques d'aliénation mentale. On a dû l'interner aussitôt dans une maison de santé... » Ces lignes contiennent en germe un roman passionnel. Si M. Emile Richebourg s'en empare, il en tire un feuilleton du Petit Journal. Si M. Gilbert Augustin-Thierry daigne s'en servir, il en compose une œuvre raffinée dont se délectent les abonnés de' la Revue des Deux Mondes.

Le tout est dans l'art d'assaisonner la sauce et de présenter le mets au public.

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