‹ La comédie littéraire: notes et impressions de littératureChapitre 49 sur 54 · VI. — L\ PETITE PAROISSE^ PAR M. ALPHONSE DAUDET · texte numérisé non relu

VI. — L\ PETITE PAROISSE^ PAR M. ALPHONSE DAUDET

... Vw courant nous entraîne vers des idées et des sentiments qui nous étaient jadis étrangers. Subissons-nous l'influence de la littérature russe et Scandinave, des romans de Tolstoï, de Dostoïewski, des drames d'Ibsen? Toujours est-il que nos âmes semblent amollies et attendries. Nous inclinons vers le mysticisme, vers la pitié, vers le pardon. Les hommes de la nouvelle génération ont des velléités socialistes. Ils proclament tout haut que la société est mal faite, envisagent sans eff"roi, et même avec complaisance, l'hypothèse d'un prochain bouleversement. Chez beaucoup d'entre eux, ces aspirations généreuses s'allient à un parfait égoïsme et à une conscience très nette de leurs intérêts particuliers... Ils applaudissent à l'anarchie et ne se priveraient pas d'une obole au profit des malheureux; ils flétrissent la corruption de nos mœurs et jouent des coudes pour arriver promptement à la fortune. Cette commisération n'est, le plus souvent, qu'une attitude littéraire; il y entre de l'indifférence, du dilettantisme et un soupçon de bravade... Ils est agréable de côtoyer le danger; cela vous donne un petit frisson de volupté. En 1789, les gentilshommes jugeaient élégant de se rallier aux doctrines révolutionnaires; ils payèrent de leur tête cette imprudence. Les jeunes bourgeois, les fils de

famille qui encouragent aujourd'hui^ du bout des lèvres, l'anarchie, seraient demain ses premiers otages. Mais ils ne voient pas les choses de si loin, ils suivent la mode; ils sont ibséniens et toltoïstes. Et nos écrivains, nos penseurs se laissent glisser sur la même pente; leur morale est devenue ondoyante, elle s'est affaiblie, ou, si vous aimez mieux, élargie; ils transigent sur des questions que leurs aînés tranchaient avec dureté; ils amnistient des fautes que Ton condamnait; ils les expliquent; et," en les expliquant, ils les excusent. L'infidélité de la femme, qui déserte le toit conjugal, était sévèrement punie par Augier et Dumas fils. Augier chassait l'épouse coupable. Dumas fils criait au mari : « Tue-la! » Et l'un et l'autre croyaient agir selon la justice. Or, voici que M. Jules Lemaître dans une récente comédie (le Pardon)^ et M. Alphonse Daudet, dans son roman (la Petite Paroisse)^ reprennent l'éternel problème; et ils proposent une solution moins rude. Ils disent à l'époux outragé : « Cette créature est ta sœur; avant de la condamner pèse ses actes et pèse les tiens; il ne suffit pas que la loi te donne une arme contre elle; il faut que ta conscience t'ordonue de l'en frapper. Prends garde d'obéir à des considérations méprisables, telles que la vanité froissée, la crainte de l'opinion, un bas désir de vengeance; vois si, avec une parole de bonté, tu ne pourrais ramener la brebis égarée et reconquérir ton bonheur perdu. » Il y a quelque grandeur en cet oubli

des injures; encore faut-il qu'aucun calcul ne s'y mêle... La faiblesse de caractère, le lâche amour du repos, s'abritent parfois, pour nous induire en erreur, sous le masque de la magnanimité... M. Alphonse Daudet a imaginé un cas où le mari est sincère et s'abandonne, sans arrière-pensée, aux impulsions d'un cœur doux et tendre.

Richard Fénigan a été élevé à la campagne, auprès de sa mère. Il est grand chasseur, grand pécheur, habile aux exercices du corps; il a toutes les apparences de la force , mais sa volonté est faible comme celle d'un enfant. D'ailleurs, M"^« veuve Fénigan s'est appliquée à briser en lui toute tentative d'indépendance; c'est une terrible commère, intelligente et laborieuse, mais furieusement autoritaire. Elle se fait obéir au doigt et à l'œil; et Richard n'est que le premier de ses domestiques; ou plutôt, c'est un bambin qui, malgré ses vingtcinq ans, est souple et soumis comme un écolier.

Cependant Richard arrive à l'âge où l'on aime. Il s'éprend d'une jeune orpheline, Lydie, élevée par charité dans un couvent du voisinage. Cette jeune fille est jolie, et un peu étrange; elle fut trouvée sur la grande route, et l'on se perd en conjectures sur ses origines. Est-ce une bohémienne, est-ce une princesse? Elle a des yeux noirs, des joues de lys, une taille souple, et dans l'allure une grâce langoureuse. Voyant que Richard devient rêveur et mélancolique, sa mère lui dit : « Tu aimes Lydie? »

Richard lui répond par un regard plein de larmes. « Eh bieni si tu l'aimes, épouse-la ; je te la donne. » Cette résolution nous surprend de la part d'une bourgeoise orgueilleuse et pleine de préjugés. Mais ^me Fénigan a son plan. Elle veut conserver à toute force Tempire qu'elle exerce sur son fils. Il lui faut une bru docile et qui n'ait pas le droit d'élever la voix devant elle. Une riche héritière aurait des prétentions; elle se targuerait de la grosse dot apportée dans le ménage. Lydie est sans fortune et sans nom. Elle devra tout à son mari; elle n'osera pas résister à sa belle-mère. Le mariage s'accomplit. Le jeune ménage loge naturellement sous le toit maternel, dans la grande propriété des Uzelles, la plus cossue du pays, Richard et sa femme sont matériellement heureux... Rien ne leur manque ; ils ont bonne table, bon gîte, Lydie est parée comme une chasse, elle est adorée du brave Richard... Et, peu à peu, un effroyable ennui se glisse en ses veines. Ce qui lui manque, c'est ce que possède la plus humble des ménagères, c'est la liberté, la satisfaction de régler les détails de sa maison, le plaisir d'être chez elle... Elle sent éternellement, à côté d'elle, l'ombre de M""" Fénigan, elle entend la voix de la douairière et le bruit du trousseau de clés suspendu à sa ceinture; elle en est gênée, obsédée, oppressée. Et Richard ne tente aucun effort pour se délivrer, pour la délivrer de cette tutelle. Il est comme un petit garçon sous la

férule d'un maître. Elle eût voulu, au lendemain du mariage, faire un voyage de noces. « A quoi bon! » s'est écriée M«c Fénigan. Et Richard a renoncé au voyage. Un jour, leur voisin de campagne, le général duc d'Alcantara a offert aux jeunes gens des places dans sa loge à l'Opéra. Ils y sont allés promettant de revenir après le spectacle, par le. dernier train. Lydie a gardé de cette soirée un radieux souvenir : le théâtre qu'elle n'avait jamais vu, la musique, les galanteries du général lui baisant la main, le premier téte-à-tête avec son mari. En sortant de l'Opéra, elle a dit à Richard : « Allons souper. — Et notre train! a répondu Richard soucieux. —Je t'en prie!... » Et ils sont entrés dans un cabaret à la mode. Et l'heure du chemin de fer étant manquée, ils ont passé la nuit à l'hôtel... Délicieuse escapade, durant laquelle Lydie a connu la joie de vivre. Hélas! elle paye cette ivresse d'un moment par l'accueil irrité de sa belle-mère, l'effroi humilié de son mari, courbant la tête sous les reproches. Elle prend en pitié cet homme, aux épaules de colosse, qui ne sait pas agir et vouloir. Elle commence à le mépriser... L'heure de la crise approche... Que quelqu'un se glisse entre ces deux êtres, profite du malentendu qui les divise, exaspère l'irritation de la jeune femme, chante à son oreille une chanson d'amour, il peut la pousser aux pires folies.

Ce séducteur se présente... C'est un tout jeune

homme, le fils du général duc d'Alcantara, Charles- Alexis, prince d'Olmutz, que l'on nomme familièrement Charlexis. 11 est âgé de vingt ans à peine; il est le tvpe accompli du jeune siruggleforlifer; il n'a pas à lutter pour conquérir la fortune, puisqu'il est riche à millions; il lutte pour ses plaisirs, pour la réalisation de ses caprices et il ne s'embarrasse d'aucun scrupule. Il s'habitue à traiter les femmes comme autrefois Don Juan; il joue son rôle avec un aplomb merveilleux, il a l'air d'être sincère, il leur inspire confiance, et quand il est arrivé à ses fins il bat en retraite, sans autre forme de procès, et court à d'autres aventures. Le prince d'OlmUt/, est un passager du « dernier bateau », de ce bateau symbolique dont Alphonse Daudet a parlé dans l'Immortel et qui porte à son bord les représentants de la toute nouvelle génération. Charlexis a l'âme sèche l'esprit inaccessible aux nobles idées; c est une bête de proie, un monstre, mais un monstre intelligent, doué d'une remarquable clairvoyance et sachant s'analyser, et un monstre charmant, dont les yeux sont enjôleurs et la voix câline.

Lydie est vite prise; son imagination s exalte. Charlexis, cordialement reçu par Richard qui ne saurait prendre ombrage de cet écolier, poursuit ses manœuvres souterraines. 11 emprunte cent mille francs â des usuriers; il achète un yacht de plaisance; il propose à Lydie un voyage autour du monde; il lui donne un rendez-vous; la malheu-

reuse a rimpriidence d'y venir; il Tenlève... Et la honte et le malheur s'abattent sur le château des Uzeiles. M"* Fénigan est furieuse et Richard désespéré...

Comment M. Alphonse Daudet va-t-il dénouer cette aventure? Emile Augier eût armé son héros d'une dignité majestueuse; Dumas fils lui eût mis en main un pistolet. Mais j'ai dit que M. Alphonse Daudet penchait vers une solution plus philosophique. Son Richard est amoureux et jaloux; il est facile de le convertir à la clémence. Mais sa mère? sa lerrible mère? De quelle façon l'amadouer? C'est ici qu'intervient la « petite paroisse »...

Il s'agit d'une église bâtie au village des Uzeiles par un certain Napoléon Mérivet, lequel eut jadis des infortunes conjugales, et qui, ayant pardonné à sa femme, lui ayant rouvert les bras, et ayant eu le malheur de la perdre après leur réconciliation, a élevé ce pieux monument à la mémoire de la défunte. L'excellent Mérivet est convaincu que sa chère église, sa « petite paroisse », possède des vertus particulières, qu'en y venant prier, les pécheurs les plus endurcis s'y amendent, que la méchanceté s'y fond comme la neige au soleil, qu'on y est, en un mot, touché par la grâce...

Or Lydie a laissé derrière elle, en quittant sa maison, la douleur et la colère. M""*^ Fénigan est suffoquée par l'indignation : « Cette petite misérable que nous avons tirée du ruisseau et qui y

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retourne .. Pouah! » Richard ne répond rien à ces justes diatribes; il passe lui-même par de douloureux accès d'attendrissement et de colère. Il songe à l'absente, il croit la haïr, il continue, au fond, de Taimer. Tous les objets familiers qui l'entourent lui parlent d'elle. Il ne peut errer aux environs des Uzelles sans revoir, par la pensée, son visage. Ce bois, ils s'y sont promenés ensemble; cette pelouse, ils s'y sont assis. Lydie apparaît dans l'eau des sources, dans l'ombre des taillis, au coin des allées. C'est une torturante obsession. M. Daudet a peint de main de maître ces souffrances; l'analyse du caractère de Richard Fénigan est un des morceaux les plus pénétrants qu'il ait écrits :

Il revoyait, à cette même place, une scène de leur vie à deux, la rivière éclaboussée d'une pluie d'orage, le ciel noir, la barque pleine d'eau, Lydie criant et riant sous rondée, un de ses petits souliers perdu, noyé dans le débarquement; puis la salle d'auberge, longue et sombre, où des chandelles fichées dans des litres vides éclairaient des têtes farouches de carriers, de tireurs de sable, des bergers surpris, eux aussi, par l'averse et séchant leurs grands manteaux de laine devant le feu de fagots où Lydie se chauffait toute mouillée, tordait ses cheveux.

Dans tous les coins et détours de la rivière, à n'importe quelle heure par ces brumes matinales, si épaisses que son bateau n'avait pour se guider que le clapotis du Ilot contre les piles des ponts, ou le soir, quand le feu d'un chaland glissait mystérieux au ras de l'eau, et sur l'Yùres et sur l'Orge, ces jolis petits aflluents de la Seine bordés de pentes vertes, de bouquets d'arbres et de cor-

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beilles fleuries, de pigeonniers, de lavoirs, d'antiques abbayes transformées en moulins, partout lui apparaissait l'image amoureuse. Il la retrouvait sous sa rame, svelte et fraîche comme une plante d'eau, avec son teint d'un blanc verdàtre, impénétrable au soleil et au hâle.

La forêt longeait la rivière. Richard se jeta dans la forêt pour échapper aux hantises de l'eau. Mais sous bois, au fuyant des taillis, au carrefour des routes vertes dont il connaissait toutes les fourches indicatrices, la vision le poursuivit.

Cependant Richard réfléchit; il fait un retour sur le passé. Le crime de Lydie est-il sans excuses? Si elle a fui le toit des Uzelles, n'est-ce pas que ce toit lui était odieux? Et il se rappelle la tyrannie de sa mère, la triste sujétion où la jeune femme a été tenue; il en arrive presque à la plaindre; et, par un revirement très naturel, son indignation se tourne vers celle qu'il accuse de tous ses maux, vers cette matrone qui n'a jamais voulu laisser fléchir son orgueil. Et il lui lance au visage, dans une poussée d'exaspération rageuse, ces vérités : « Si Lydie est partie, c'est à cause de vous, ma mère; vous êtes responsable de sa faute; c'est vous que je déteste et non pas elle. » M""^ Fénigan est stupéfaite, mais elle est troublée ; elle voit son fils malheureux; elle ressent une profonde tristesse... Elle est mûre pour la conversion définitive. Et la conversion s'accomplit par la vertu de la « petite paroisse ». Passant devant la chapelle du bonhomme Mérivet, M""" Fénigan, obéissant à une force mystérieuse, s'y age-

nouille. Et soudain sa fièreté s'humilie. Elle répand un flot de larmes, et se frappe la poitrine. Elle a causé le mal, elle va le réparer. Elle partira, cherchera sa bru, et si Lydie donne des gages sincères de repentir, elle la ramènera...

La pauvre Lydie ne demande qu'à revenir. Elle a été odieusement traitée... Charlexis, après s'être amusé d'elle, l'a abandonnée. Elle languit, seule et désemparée, sur une plage bretonne. Elle veut se tuer et se tire un coup de revolver dans la poitrine. A ce moment, accourt M'"'^ Fénigan, devenue un ange de dévouement. Lydie est sauvée; elle reprend le chemin des Uzelles. Richard, après des alternatives que j'abrège, lui donne le baiser de paix. L'amour, la prospérité, la tranquillité rentrent aux Uzelles. M'"'' Fénigan remet son trousseau de clés entre les mains de la jeune femme. Tout est bien qui finit bien. Et comme il faut que le vice soit châtié, dans l'intérêt de la morale publique, l'affreux vibrion de Charlexis, tombé aux plus bas degrés de la débauche, meurt, tué d'un coup de fusil par un braconnier dont il a séduit la fille.

Vous voyez les qualités du roman et ses points faibles. Il renferme deux ou trois caractères sinon très originaux, du moins subtilement observés. Celui de Richard Fénigan est une merveille d'analyse et de « démontage » psychologique. Charlexis est curieux, quoique un peu poussé au noir. M. Daudet a une telle horreur de l'esprit qui anime

le « dernier bateau » qu'il a chargé le prince d'Olmiilz, ainsi qu'un bouc émissaire, de tous les péchés d'Israël... Lydie ressemble vaguement à Sidonie de Frcnnoif Jeune, de môme que Richard a quelques traits de Rissler. La veuve Fénigan évoque le souvenir des bourgeoises du Marais, maîtresses femmes, bonnes commerçantes, dont M. Hector Malot a tracé mainte fois la silhouette. Peut-être son revirement est-il un peu brusque. Elle se retourne comme un gant; c'est l'affaire de deux pages; je sais bien qu'elle a subi l'influence miraculeuse de la « petite paroisse », mais j'eusse voulu qu'elle luttât davantage, qu'elle eût plus de mérite à se dompter... A. côté de ces types essentiels, se dressent des figures finement croquées : le bon abbé Cérès, le substitut Jean Delcrous, magistrat ambitieux et provincial. Et, par une singulière contradiction, ces personnages, vrais en soi, s'agitent dans une action factice, machinée et truquée comme un roman-feuilleton. Les cent dernières pages de la Petite Paroisse sont du pur Montépin, et non du meilleur. L'histoire du meurtre de Charlexis, l'imbroglio de l'instruction judiciaire, les soupçons qui s'égarent sur des têtes innocentes, la justification finale, tout cela rappelle fâcheusement les poncifs du mélodrame... M. Daudet eût composé son livre en vue du Petit Journal, qu'il n'eût pas imaginé d'autres aventures; et je me demande comment son esprit si délicat a pu s'en accommoder. Je lui repro-

cherai encore de s'être assimilé, sans aucune utilité, certains procédés d'Emile Zola... L'église de M. Napoléon Mérivet est symbolique au même titre que le puits de mine de Germinal et que la locomotive de la Bête humaine. Encore ce symbole est-il élevé et gracieux, et nous enlève-t-il en des sphères éthérées. Je n'en dirais pas autant de la « route de Corbeil. » M. Daudet abuse de cette route, il l'étalé à nos yeux, il l'allonge à l'infini; il l'enroule et la déroule; elle apparaît comme un refrain à chaque coin de chapitre. C'est sur cette route que Lydie fut ramassée, elle la parcourut le jour de ses noces, elle la suivit, coupable, avec Gharlexis, elle y revint repentante; Richard, à son tour, y promène ses rêveries, et la veuve Fénigan ses colères. Cette route nous obsède et nous irrite; car elle n'est pas spirituelle et encore moins épique. Et, si elle est un symbole, nous voudrions que ce symbole fût expliqué... Enfin la vive admiration que j'éprouve pour le talent de M. Daudet m'autorise à exprimer toute ma pensée. La Petite Paroisse est une œuvre de passion et de pitié. Elle m'a captivé, elle m'a frappé par la vérité des analyses, et m'a séduit par l'éclat de certains tableaux, elle ne m'a pas un instant ému; j'ai suivi, d'un oeil attentif, les tourments de Richard, les angoisses de Lydie, les remords de ^mo pénigan, et je n'ai pas senti passer dans mes veines ce frisson qui s'exhale des pages de Jack^ de Fromont jeune ^ de Sapho et des simples Contes du

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Lundi. Positivement, l'art de M. Daudet a évolué en son dernier livre ; il est devenu plus aigu, plus âpre, peut-être plus perspicace, mais plus sec, et moins humain au sens littéraire du mot.

Si nous cherchons à décomposer le tempérament du grand écrivain, nous y découvrons deux éléments. D'abord le sens de Vobservation. M. Daudet a la perception très nette de la réalité; il amasse des notes qui sont ses matériaux, il les transporte dans son œuvre et les accommode avec une habileté supérieure; il peint à petits coups de pinceau; et ces touches innombrables, rassemblées et fondues, arrivent à simuler la nature... Reste à insuffler la vie à ces figures peintes, et c'est ici qu'intervient la seconde qualité de M. Daudet, le don de V émotion.., 11 entre, par un efl'ort de pénétration très remarquable, dans l'âme même du héros qu'il veut évoquer, il se substitue à lui, il souffre de ses peines, jouit de ses joies, croit ressentir ses impressions, ses sensations et les ressent en effet, accomplit le travail du bon comédien qui s'introduit dans la peau de son personnage^ avec cette différence que l'acteur récite un rôle et n'a à chercher que des intonations et des gestes, tandis que lui, romancier et poète, 'crée le rôle, trouve les discours par où se traduit la passion intérieure... Il y a donc deux hommes en M. Daudet, V observateur et le sensitif] celui qui peint et celui qui anime la peinture. Le peintre n'a jamais été plus adroit et plus savant que dans la Petite

Paroisse. Je crois que le sensitif s'est affaibli. Je ne sais si cette éclipse est volontaire ou inconsciente; elle est assurément regrettable. Lorsque M. Daudet retraçait les mélancolies de Désirée Delobelle, ou Tenfance chétive du petit Chose, il était touché de son sujet, il vibrait comme une harpe et nous faisait vibrer avec lui. Il regarde impassiblement agir Richard et Lydie; il les examine avec une curiosité dépourvue de sympathie : la curiosité du naturaliste qui dissèque des fibres et plonge son scalpel dans les chairs vivantes, sans compatir aux douleurs du patient... Par une étrange anomalie, ce livre qui s'achève sur des mots de miséricorde, qui est un plaidoyer en faveur de la clémence, nous laisse froids comme glacé. C'est qu'il n'a pas jailli du cœur de M. Daudet, c'est un fruit d'intelligence, non d'inspiration... Pour tout dire en un mot, la Petite Paroisse est une œuvre de vivisection, extrêmement distinguée...

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