M. JOSÉPHIN PÉLADAN
M. Joséphin Peladan a publié, entre autres livres magiques, un volume intitulé Comment on devient fée. C'est un in-8 de quatre cents pages, orné d'une couverture étrange. En tête, le nom de Fauteur imprimé à l'encre verte : Sar Mérodack Joséphin Péladan {Mérodack, terme chaldéen qui signifie homme d'État). Au-dessous une ogive surmontée de l'emblème des Rose-Croix ; à droite et à gauche, des figures assyriennes copiées au musée du Louvre. Au centre de l'ogive, ces mots : Amphithéâtre des sciences mortes^ Comment on devient fée., Erotique., avec portrait du Sar en héliogravure. Je me hâte de tourner la page. Voici le Sar. C'est bien lui. Il baisse les yeux en une attitude recueillie. Ses cheveux embroussaillés ressemblent vaguement aux Bids de cigognes plantées sur les tours des cathédrales. Par contre, sa longue barbe, divisée en pointes, est galamment taillée et sans doute parfumée. Le corps du Sar est enveloppé dans une
robe de chambre à pois noirs et ses mains se perdent dans les plis de deux vastes manches monastiques. Tel il apparaît sur ce dessin, tel on le voit dans la rue, et au théâtre, et dans les salons (moins la robe de chambre qu'il remplace par un vêtement d'ordre plus sévère mais tout aussi somptueux).
Quel est cet homme? un savant? un philosophe? un dentiste? un spirite? un psychologue mondain? Je sais qu'il a ses fidèles et que beaucoup de jolies femmes et d'hommes intelligents l'attirent chez eux, prennent plaisir à écouter sa parole et. le considèrent comme un mage et comme un sage. Je sais également que ce Sar accomplit une besogne de bénédictin, qu'il lit l'hébreu, l'assyrien, l'égyptien, et s'est assimilé tout le grimoire du moyen âge. Je parcours la liste de ses ouvrages, et je recule efl'rayé. Il n'a pas trente ans et il a produit déjà : la décadence latine (douze volumes) ; deux oraisons funèbres (celle du docteur Péladan et celle du chevalier Péladan); la décadence esthétique (vingt et un volumes); les sciences mortes (trois volumes); cinq pièces de théâtre, dont une qui eut l'honneur (c'est le Sar qui nous en instruit) d'être refusée à la Comédie-Française...
Cette majestueuse collection m'inspire un respect mêlé de crainte. L'homme qui écrit tant de choses, et des choses si graves, ne peut être qu'un apôtrô désintéressé. Il est vrai qu'au feuillet suivant le Sar