CHORÈGE
Claudicator ayant découvert qu'il existe
Des comtesses ailleurs qu'aux romans de Balzac,
A chaussé des gants paille et revêtu le frac :
On le prendrait, tant il est beau, pour un dentiste.
Jadis potard, expert à triturer les bols,
Il rêvait, dédaignant le nom d'apothicaire,
A des in-folios connus d'Upsal au Caire.
— Et ses dormirs furent hantés par les Kobolds.
Maintenant, l'œil féroce et la bouche crispée, Il récite devant l'indulgence attroupée Des vieilles dames aux appas gélatineux :
Et, surprenant effet des rimes qu'il accole. Nonobstant la rigueur des corsets et des nœuds, Sa voix fait tressaillir tous ces baquets de colle.
Ici, nous n'en sommes plus à rindifférence ni même au simple dédain. Chacun de ces vers distille le fiel. L'auteur veut être méchant; — et il y arrive, le monstre! Il enfonce de sournoises épingles dans la chair du patient; il va jusqu'à lui reprocher ses difformités physiques [claudicator). Et avec quelle volupté rageuse, avec quel ûpre plaisir il outrage les auditrices aux appas gclalincuxl II s'acharne
M. LAIRENT TAILHADE 00
après elles, il les voue à la risée publique, il les égratigne, il les piétine... Et nous croyons entendre son ricanement, lorsqu'il posa la plume, ayant accouché de ces insolences. Je suppose que M. Jean Rameau n'y a pas attaché une importance excessive, et qu'il ne s'est pas senti déshonoré par l'épithète de « potard » accolée à son nom. Peut-être même at-il eu l'esprit de complimenter M. Laurent Tailhade sur la truculence de ses. vers... Peut-être s'est-il vengé en relisant de près les vers de M. Laurent Tailhade...
Car, n'en déplaise à ce superbe poète, il n'est pas au-dessus de la critique. Et si l'on voulait passer au crible ses meilleures pièces, on y relèverait aisément quelques tares : incohérence d'images, chevilles, excès de préciosités, mots vides de sens, accouplés uniquement pour la rime. Je note dans sa Ballade à mes amis de Toulouse :
Raca sur l'huître de Marenne Sur l'huître pareille au molard Sur la bonane et la migraine...
Que vient faire ici cette migraine^ suivant de près cette bonane'!
Et dans la ballade du Petit Centre :
Tout renaît! Sur le tympanon, Sur l'ophicléide assassine, Sur la peau de zèbre ou d'ânon, Et sur le hautbois qui dessine
Maints phantasmes de bécasines, Hurlons! — iel Pompignan Le fi-anc, Tel un hulor dans sa piscine, — Le commerce des veaux reprend.
Ne trouvez-vous pas que ce Pompignan Lefranc surgit d'une façon très inattendue, et que si l'auteur place son butor dans une piscine^ et non ailleurs, c'est qu'il avait absolument besoin d'une rime en ssine et que le nombre des rimes en ssine n'est pas illimité.
M. Laurent Tailhade repousse -avec véhémence (nous l'avons vu plus haut) le pathos moyenâgeux et les réminiscences de la pléiade. Et il n'hésite pas à composer cette strophe :
Le verbe sesquipédalier,
Ce discours mitre, la féconde
Navarroise du chevalier
A Poissy comme dans Golconde,
Essouillent le pleutre immonde.
Mais, loin de tous bourgeois nigaud,
Hurle ta palabre féconde :
Sois grandiloque et bousingot.
A coté de ces fantaisies calamiteuses, M. Laurent Tailhade a composé des vers très simples et d'une couleur délicate. Je ne sais rien de plus pur que la silhouette de cette vierge du vitrail, nimbée d'or par les rayons du soleil couchant :
Sous le brocart rigide et lourd de pierreries, Vos bras pour la prit-re cutr'ouvcrts lentement. Dans le cadre léger des ogives fleuries, Se tendent en un geste indécis et charmant.
M. LAURENT TAILIIADE S7
Et calme en attendant le Dieu promis, sans trêve,
Morle par le désir, avanl d'avoir aimé,
Sur les vitraux dorés vous lisez votre rêve,
Et votro cœur s'oudorl comme un jardin ferme.
M. Laurent Tailhade partage le sort de tous les poètes de second rang. Il a fait quelques beaux vers, il en a fait d'exécrables. Ses meilleurs sont ceux où il a mis le plus de méchanceté. Mais ce perpétuel ricanement agace les nerfs. Et puis en vérjté, M. Laurent Tailhade est trop immodeste. Il ne reconnaît de talent en ce siècle, où le talent abonde, qu'à deux ou trois poètes. Encore ceux-là sont-ils morts depuis longtemps. Il reconnaît aussi du talent à M. Jules Huret qui est venu l'interviewer...