LE COMTE MATHIAS VILLIERS DE L'ISLE-ADAM
grand poète leur était né. Ils résolurent de l'accompagner à Paris — seul terrain où la gloire puisse éclore. Ils vendirent à vil prix leurs champs, leurs bois, le castel des aïeux, et s'installèrent en un modeste logement de la rue Saint-Honoré; — n'espérant plus qu'en ce fils qui leur avait coûté tant de sacrifices, et comptant fermement sur son génie.
Alors commença l'existence fabuleuse de Yilliers... Pendant trente années, il erra, moderne Juif-Errant, à travers les cafés, les tavernes, les bureaux de rédaction, dînant au hasard de la fourchette, vêtu comme un loqueteux, éconduit par les libraires, méconnu du public, admiré de ses amis qu'éblouissait son âpre éloquence. Il se faufila dans un cénacle de jeunes littérateurs, qui devaient presque tous arriver à la fortune. Catulle Mendès, François Coppée, Stéphane Mallarmé, Léon Dierx, assistés de quelques camarades déjà célèbres, Banville, Léon Gozlan, Charles Monselet, venaient de fonder une revue, la Revue Fantaisiste^ qui se signala, dès le premier numéro, par son ardeur agressive. Villiers y publia son premier « conte cruel », Claire Lenori\ et devint un des piliers de la rédaction. Ce que combattait ce petit groupe... vous le devinez, c'était l'opérette d'Offenbach, le drame bourgeois, le roman feuilleton. Il proclamait les théories de l'art pour l'art et brandissait Toriflammc de la « rime millionnaire ». Chaque soir on s'assemblait chez Catulle Mendès, le Mécène de la bande,
et, durant des heures, on théorisait à perdre haleine. Villiers de TIle-Adam ne ressemblait à personne. Quand une fois on Tavait vu, on ne pouvait l'oublier. 11 déployait une verve extraordinaire, passant du pathétique au sarcasme, de Tenthousiasme à l'ironie, entremêlant ses considérations esthétiques de grotesques calembours, mais exerçant sur ceux qui l'écoutaient une fascination particulière. François Coppée a fixé sa physionomie dans un vieil et délicieux article de journal.
Soudain, dans l'assemblée des poètes, un cri joyeux est poussé par tous : « Villiers!... C'est Villiers!... » Et tout à coup un jeune homme aux yeux bleu pâle, aux jambes vacillantes, mâchonnant une cigarette, rejetant d'un geste de tête sa chevelure en désordre et tortillant sa petite moustache blonde, entre d'un air égaré, distribue des poignées de main distraites, voit le piano ouvert, s'y assied, et, crispant ses doigts sur le clavier, chante d'une voix qui tremble, mais dont aucun de nous n'oubliera jamais l'accent magique et profond, une mélodie qu'il vient d'improviser dans la rue, une vague et mystérieuse mélopée qui accompagnent, en doublant l'impression troublante, le beau sonnet de Charles Baudelaire :
Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères, Des divans profonds comme des tombeaux...
Puis, quand tout le monde est sous le charme, le chanteur, bredouillant les dernières notes de sa mélodie, ou s'inlenomj)anl brusquement, se lève, s'éloigne du piano, va comme pour se cacher dans lui coin de la chambre,
LE COMTE MATIIIAS VILLIERS DE l'iSLE-ADAM 63
et roulant une autre cigarette, jette sur l'auditoire stupéfait un regard métiant et circulaire, un regard d'Hamlet aux pieds d'Ophélia , pendant la représentation du Meurtre de Gonzague.
Tel nous apparut, dans les amicales réunions de la rue de Douai, chez Catulle Mendès, le comte Villiers de Tlsle- Adam...
Cependant les années s'écoulaient sans amener la richesse dans le pauvre logisde larueSaint-Honoré. Le marquis, la marquise, s'éteignirent, vaincus par le chagrin et la maladie. Mathias demeura seul sur la terre. Il roula jusqu'aux derniers bas-fonds de la misère. Il n'avait plus de domicile légal et logeait, à la nuit, dans les vagues hôtels garnis du quartier latin et de la butte Montmartre. Son cousin, M. du Pontavice de Heussey, a tracé un charmant et touchant tableau de cette période de sa vie. Rien n'égalait la détresse de Villiers de l'Isle-Adam, sinon son inconscience. Il marchait la tête dans les étoiles, poursuivant son rêve, semblable à un enfant, qui I ne soupçonne pas les difficultés de l'existence. Il parlait toujours de Vavenir, mais ne se préoccupait pas du lendemain. Il ne s'inquiétait jamais de savoir s'il possédait ou non une chemise, et, sans la sollicitude de quelques âmes dévouées, il en serait arrivé à sortir presque nu, à moins qu'il ne fût resté dans son lit des mois entiers. Léon Dierx, qui veillait sur lui avec une tendre affection, déposait sournoisement dans sa chambre du linge, des habits
neufs... Yilliers enfilait les habits, se servait du linge, ne se demandant pas d'où lui venait cette aubaine, n'y attachant aucune importance.
J'avais pris l'habitude (dit M. du Pontavice de Ileussey) d'aller chez lui entre trois et quatre heures de l'aprèsinidi. Je le trouvais généralement assis dans son lit, accoté par plusieurs oreillers, travaillant et ne s'interrompant que pour allumer une cigarette qu'il n'allumait pas le plus souvent.
Dès qu'il m'apercevait (il y avait parfois dix minutes que je me tenais debout devant lui sans qu'il se doutât de ina présence, tant son travail l'absorbait), il faisait un bond en s'écriant :
« Ah! toi, cousin! Quelle heure donc?... La fenêtre... la fenêtre ! » et, avant que j'eusse le temps de m'opposer à quoi que ce soit, il sautait hors du lit, se précipitait à la croisée qu'il ouvrait toute grande, sans se préoccuper du temps ou de la température; puis il se recouchait, passait sa main dans sa grande mèche frontale, me regardait d'un air ahuri et finissait par éclater de rire. Habituellement ces évolutions avaient pour résultat d'envoyer à travers la chambre tabac, cigarettes et feuilles volantes qui, pour peu qu'il fit de Tair, se mettaient à tourbillonner autour de la table. Je m'élançais au secours de la précieuse prose du poète dont s'amusait une bise peu littéraire, et lorsque j'avais recueilli et remis en ordre tant bien que mal les maïuiscrits épars, je m'asseyais dans l'unique fauteuil et commençaient nos bavardages. Enfin, vers six heures, à force de persécutions, je parvenais à le tirer des draps et nous descendions dans la rue.
La rue! c'était le vrai domicile de Yilliers do risle-Adam; il s'y plaisait, il y était comme chez
LE COMTE MATHIAS VILLIERS DE L'iSLE-ADA.M G5
lui ; il y battait la semelle du soir jusqu'au matin ; il connaissait les pires coins de Paris, et il connaissait aussi des secrets qui le rendaient redoutable. Lorsqu'il débouchait, au moment de l'absinthe, sur le boulevard Montmartre, plus d'un de ses confrères l'évitaient, sachant combien il avait la dent cruelle et fuyant son coup de boutoir. Et Villiers passait tranquillement, exposant à tous les yeux, comme Don César de Bazan,
Sa cape en dents de scie et ses bas en spirale.
Il n'avait qu'un point sensible : l'orgueil de son blason. Il n'admettait pas que l'on touchât à l'honneur d'un Villiers de l'Isle-Adam, ce Villiers fût-il contemporain de Philippe-Auguste. Peut-être se rappelle-t-on le bizarre procès qu'il intenta à Paul Clèves qui dirigeait, en 1876, le théâtre de la Porte- Saint-Martin. Notre poète passe un soir devant le théâtre; il regarde machinalement l'affiche et voit annoncé Périnet Leclerc^ drame en 5 actes, de MM. Lockroy et Anicet Bourgeois, et, parmi les personnages du drame, il aperçoit, se détachant en vedette, le nom de son illustre ancêtre, le maréchal Jean de Villiers de l'Isle-Adam. Très ému, il pénètre dans la salle et constate, avec horreur, que les auteurs font jouer au maréchal Jean un abominable rùle, un rôle de traître, contraire, d'ailleurs, à la vérité. Dès le lendemain, il envoie auxjournaux une
lettre indignée; il somme M. Paul Clèves d'interrompre les représentations de la pièce; il traîne devant les juges MM. Anicet et Lockroy qui, naturellement, obtiennent gain de cause. Et Yilliers, furieux, quitte Paris et se réfugie chez un ami à Bordeaux, où il arrive en pleine canicule, ayant sur le dos un paletot gann de fourrures^ son unique vêtement!
L'écrivain mena encore pendant treize ans cette existence incohérente. Vers la fin de sa vie il parut se régler. Sa situation matérielle s'améliora, sa réputation grossit; le public commençait à goûter ses livres. On lui demandait à Bruxelles et à Londres des conférences. Peut-être Yilliers fût-il mort dans la peau d'un bourgeois propriétaire (on a vu de ces miracles !) si la mort n'était venue le prendre en 1889.
Il est utile de connaître l'histoire de Yilliers de risle-Adam pour apprécier la saveur de ses ouvrages. On l'y retrouve tout entier avec ses inégalités, ses obscurités, ses absurdités, et ses élans d'éloquence et ses éclairs de génie. Pour ne parler que à'Axel^ où il a mis le meilleur de sa pensée, je ne crois pas qu'il soit possible de pousser plus loin la magnificence et l'étrangeté du rêve. Ce drame fantastique se déroule en quatre tableaux, qui sont comme autant de fresques largement brossées. Le sujet n'est pas d'une surprenante nouveauté. Axel d'Auersperg vit isolé dans un bourg moyenâgeux,
LE COMTE MATIIIAS VILLIERS DE L'iSLE- ADAM 07
et possède, enfouies sous les murs de son château, de colossales richesses. Il refuse de livrer ces trésors à l'empereur d'Allemagne et tue l'ambassadeur qui vient les lui demander. Après quoi, pour calmer ses remords, il se consacre aux sciences hermétiques. C'est alors qu'apparaît réternellc tentatrice sous les traits d'une vierge, Sara, qui lui inspire un ardent amour. Elle cherche à l'entraîner vers le monde, elle lui montre les mille délices qui leur sont promises. Axel est sur le point de céder. Mais sa sagesse le retient sur les bords du gouffre. Il repousse les matérialités de la passion; il veut mourir dans la pure joie de l'extase et entraîner dans la tombe celle qui lui est chère :
Tu vois, lui dit-il, le monde extérieur à travers ton âme : il t'éblouit! mais il ne peut nous donner une seule heure comparable, en intensité d'existence, à une seconde de celles que nous venons de vivre. L'accomplissement réel, absolu, parfait, c'est le moment intérieur que nous avons éprouvé l'un et l'autre, dans la splendeur funèbre de ce caveau. Ce moment idéal, nous Tavons subi : le voici donc irrévocable , de quelque nom que tu le nommes! Essayer de le revivre, en modelant chaque jour à son image, une poussière, toujours décevante, d'apparences extérieures, ne serait que risquer de le dénaturer, d'en amoindrir l'impression divine, de l'anéantir au plus pur de nous-mêmes. Prenons garde de ne pas savoir mourir pendant qu'il en est temps encore.
Les deux amants s'empoisonnent; ils expirent apès avoir échangé un chaste baiser. Et la scène
s'achève dans un admirable élan de poésie. L'écrivain y traduit, sous une forme éclatante, des idées éparses dans Schiller, dans Goethe, dans Schopenhauer, dans Hegel. Il les fait siennes, il les anime de son enthousiasme. Le lecteur est désarmé, tant il sent que l'écrivain est sincère.
Je parlais tout à l'heure des contradictions de Yilliers de llsle-Adam. Il est difficile, en effet, de concilier le dénouement d'Axel avec les convictions catholiques de l'auteur. Son catholicisme, à vrai dire, était d'une essence particulière. Il y mêlait de criminelles audaces. Il était catholique à la façon de Chateaubriand, de Baudelaire, de Barbey d'Aurevilly, en qui M. Anatole France a raison de voir des « dilettantes du mysticisme » : sa piété, comme la leur, pouvait passer pour impie. Il goûtait le charme douloureux du péché et considérait que le sacrilège n'est pas dépourvu de majesté.
Et puis, tout cela lui était prétexte à rhétorique... C'est le point faible de Yilliers et la raison pour laquelle ses livres s'écrouleront; ils sont écrits avec un souci trop constamment précieux de la forme. L'écrivain se rattache étroitement à l'école romantique. Il a le culte du mot et de l'épithète; il recherche l'éclat de la phrase et se laisse bercer à sa musique; il croit au prestige des sonorités; il allonge démesurément les descriptions et ne sait pas être sobre, sauf en de rares passages, où la pensée domine et contient l'expression. Ce sont de
LE COMTE MATIIIAS VILLIERS DE l'iSLE-ADAM 69
fâcheux excès. Mais on les pardonne au pauvre Villiers en faveur de sa belle âme. Il aimait Fart, il n'aimait que Fart. Il portait en lui des splendeurs d'illusions. Quand il s'asseyait à la table d'un café, dans la foule stupide des consommateurs, joueurs de dominos et fumeurs de pipes, son imagination le séparait des laideurs environnantes, l'entraînait en un monde féerique. Et, grâce à cette faculté surprenante d'isolement, on peut dire de lui ce qu'on ne saurait dire de beaucoup d'hommes : Il vécut misérable et il fut heureux