x. — El, mainlenaul, cjuc faul-il que je Casse
lÎABR. — Vois par loi-mème ; mais, si lu as du sens et si lu veux m'en croire, lu teras connaître la cliose à Ion maître. Car, si renfant est né d'une jcuae fille libre, pourquoi faut-il que celui-ci ignore ce qui est arrivé ? »
Ainsi, Habrotonon n'est qu'à moitié au courant, et Onéstmos recule devant une iulerrogulion directe de Charisios : il est dilllcile d'arriver ainsi i\ une solution. Mais llal)rotonon pn-pose uu [dan : elle n'a plus rien à risquer ; elle jouera le r(')Ie de la nière de l'enfant ; elle priera Oné^imos de lui coullur l'anneau et !a femme de lui coniier l'enfant. l'uis elle enlicradanb la s;i'le du Ijantjuet: .\vec ce qu'elle sait de raventure, elle aura i)ius qu'il n'en faut pour jouer convenablement son rôle. De cett(,' l'iiçon, on essaiera do savoir si Cbarisios est vraiment le père de renfant abandonné. Nous arrivons ainsi jusque vers la fin du deu.\iènie acte. Jusqu'ici l'action est très claire-, il n'en sera pas de même tiaus la suite. Enlr,^ celle scène et la scène eiicoie presque intacte (jue nous an;il)scr(jns l;i iiroçhaine fois, il y ;; une lacune considérable, qui nous fait perdre un peu le til de rinlrigue,
iS'ous avons conservé qucKpies débris que nous fie savons ni où placer ni comment com|iléler ; nous en dirons un moi, sans trop y insister toutefois. .Nous étudierons surtout la dereière pa:lic, très jjien conser'.ée, de l'Arlnii'iiiji>, et ix-us ferons connaissance avec urj personnaf^e tjui n'a pas (,'ncore paru sur la scène, Chaiisios,
Cours de M. PDECH,
Professeur à l'Université de Paris.
L'« Arbitrage » [suite).
J'ai, dans une dernière leçon, commenté en partie une scène, très intéressante à un double point de vue : elle contribue au développement de l'action, et fait apparaître un personnage nouveau, fort curieux, celui de la joueuse de luth Habrotonon. Je n'avais fait qu'indiquer le thème de la seconde partie ; je l'éludierai aujourd'hui et j'examinerai plus spécialement la fin de la scène, qui apporte à la connaissance de l'art de Ménandre un important témoignage.
Vous vous rappelez que Fanneau de Charisios, perdu par lui aux Tauropolies, resté entre les mains de Pamphilé qu'il a violée, exposé avec l'enfant que Davos a trouvé, et cédé ensuite à Syriskos, a été reconnu par Onésimos, esclave de Charisios, comme appartenant à son maître. Onésimos soupçonne tout aussitôt une aventure qu'il ne connaît point et à laquelle son jeune maître a dû prendre part. Quelle peut être cette aventure ?' Il brûle de la connaître. Mais il est fort embarrassé ; car, déjà, il a révélé à son maître l'accouchement clandestin de Pamphilé et l'exposition de l'enfant (tout cela se trouvait dans la partie de la pièce que nous avons perdue), et son zèle a eu pour beau résultat une rupture entre Charisios et sa femme. Une nouvelle intervention dans cette affaire obscure ne va-t-elle pas provoquer encore de fâcheux incidents et grossir la colère que Charisios a gardée contre lui? Aussi Onésimos hésite-t-il maintenant à montrer cet anneau à son maître ; c'est, il en est sûr, l'indice de quelque aventure. Habrotonon, la joueuse de luth, louée au mois par Charisios, dont elle est la maîtresse... honoraire, lui vient en aide ; sa malice va le tirer d'affaire :
Habkotonom. — Vois, Onésimos, si tu vas approuver ce qui me vient à l'esprit. J'ai dessein de prendre à mon compte l'aventure. Je me munirai de l'anneau et j'irai trouver le maître chez lui...
— Toute cette scène est de la meilleure manière de Ménandre, qui excelle dans les dialogues pleins de naturel et de vie. Elle est
fort amusante ; car nous y voyons l'esclave bien intentionné, mais balourd et sans finesse, opposé à la malicieuse joueuse de flûte. Les deux personnages sont bien dessinés et t'ont contraste. Mais on ne sent point une antithèse forcée : l'art de Ménandre, au contraire, «st tout en nuances. Un poète comme Victor Hugo appuie sur raniithèse, insiste, force lecontraste.Ici, au contraire, Topposition entre les deux personnages résulte de la situation dramatique •elle-même. Deux individus sont toujours différents de caractère ; autres différences dans Tàge, le sexe, etc.. Ce sont toutes ces différences qui, notées par Ménandre, créent l'opposition ; elle naît de la vie même. L'artiste ne souligne, n'insiste point.
C'étaient les mêmes qualités que nous avions goûtées déjà dans la scène propre de l'Arbitrage ; en voici un nouvel exemple. Onésimos s'oppose à Ilabrolonon, comme à Daos était opposé Syriskos. — Et Onésimos de répondre à Habrotonon :
Onés. — Explique-toi. Je commence à comprendre.
Habr. — En me voyant avec cet anneau, il me demandera de qui je le tiens. Je lui dirai que je l'ai pris à quelqu'un aux Tauropolies, quand j'étais encore fille ; et tout ce qui est arrivé à l'autre, je me l'attribuerai à moi-mê.me. J'en connais la meilleure partie.
Onés. — En effet, mieux que personne...
— Habrotonon aracontéplusbaut, en effet, que, joueuse de luth €t non pas encore courtisane, elle avait assisté aux Tauropolies et vu une partie de l'aventure ; mais elle ignore qu'il s'agit de Pamphilé.
Habrotonon. — Si c'est bien lui qui est en jeu dans l'affaire, il viendra de lui-même au-devant de la preuve -; et surtout, dans l'état d'ébriété où il est, il ne manquera pas de dire tous les détails sans réfléchir. A tout ce qu'il dira, je n'aurai qu'à ajouter : « Oui, en effet », en me gardant bien de parler avant lui, de peur de me tromper...
— Nous sommes, en effet, à la fin d'un banquet, où tous les convives sont ivres. Habrotonon s'en est échappée par dépit de se voir délaissée par Charisios, poursuivie par ses compagnons de plaisir qui la lutinent. Et voyez la finesse de cette petite courtisane ! Elle use, d'ailleurs, du même procédé qu'un personnage de Molière : Eraste aborde M. de Pourceaugnac sans le connaître, et se donne comme son vieil ami ; il lui fait dire habilement tout ce que lui-même devrait dire :
Ekaste. — Comment est-ce que vous nommez, à Limoges, ce lieu où l'on se promène?
M. DE Pourceaugnac. — Le cimetière des Arènes ?
Eraste. — Jaslement Comment se porte Monsieur votre
là... qui est si honnête homme?
M. UE PouRCEAUGNAC. — Mon frère le consul?
Eraste. — Oui.
M. DE Pourcealgnac. — Il se porte le mieux du monde... »
— La scène est bien connue. Ici le procédé est le même; mais il est d'une gaieté moins rude et moins franche :
O.NÉs. — Parfait, on ne peut mieux, par Hélios !
IIahh. — En outre, pour ne pas manquer à mon rôle, je me donnerai l'air d'avouer malgré moi, grâce à quelques exclamations banales: « Ah! le scélérat! Quelle audace et quelle impudence tu avais ! »
Onés. — Oh 1 de mieux en mieux !
Haisr. — « Avec quelle violence tu m'as jetée à terre 1 Et ma belle robe, hélas ! en quel état je l'ai mise! » Mais, auparavant, je veux prendre l'enfant dans mes bras, pleurer, le baiser, et demander à la femme qui le garde de qui elle l'a reçu.
Onés. — Par Héraclès !
Habr, — Conclusion : « Eh ! bien, lui dirais-je, à présent, te voici père d'un enfant. » Et je lui montrerai le petit qu'on a justement trouvé.
Onés. — Ah ! quelle adresse, Habrotonon, et quelle malice !... »•
— Remarquez comment Ménandre note toutes les fines nuancesdu caractère et aussi de la condition. Ici Habrotonon, jeune débutante, parle comme une petite courtisane: ce sont des cajoleries, de petites exclamations. .. de métier :
« Habrotonon. — Et alors, si tout est vérifié et s'il est reconnu, sans doute possible, pour le père de l'enfant, nous chercherons la jeune fille tout à loisir... »
— Ainsi toutes les inquiétudes d'Onésimos seront dissipées et la moitié du problème sera résolue.
La scène, en tant qu'elle contribue au développement de l'action, se termine ici ; mais elle se continue, parce que Ménandre, bien que n'aimant pas les digressions, veut faire donner aux deux figures tout ce qu'elles peuvent, par leur opposition. Il garde néanmoins une certaine mesure, et la suite marque mieux encore les caractères et fait prévoir quelques incidents postérieurs, mais qui n'intéressent pas essentiellement l'action. Onésimos craint de ne point retirer de l'affaire, si elle réussit, tout le bénéfice qu'il peut en attendre : Habrotonon tournera tout à son profit. Maintenant qu'il a repris espoir et que ses hésitations ont disparu, il redoute de se voir frustrer:
Onés. (ré/léchissant). — Oui; mais ce que tu ne dis pas, c'est
JISSp' REVUK des COUHS et CONFÉRliNCES
que, du coup, tu deviens libre, toi. Croyant que tu es la mère du petit, il t'affranchira sans plus tarder; c'est évident. Habr. — Je ne sais trop; je le voudrais bien...
— Rappelez-vous que la jeune Habrotonon n'a débuté que l'année précédente ; qu'elle n'a point un goût marqué pour le métier auquel elle est contrainte ; elle en prévoit les peines et les misères. Elle avait espéré que Charisios s'éprendrait d'elle : elle a vu cette espérance déçue. Charisos l'a dédaignée ; il aime encore sa femme et il n'a pris une maîtresse en titre que pour avoir l'air de faire la fête.
— Ici elle trouve un autre moyen pour obtenir son affranchissement : c'est de faire découvrir la véritable mère. Son «je ne sais trop » est à demi sincère : elle veut garder son avantage sur Onésimos, et, d'autre part, elle ne sait pas comment les choses se passeront :
O.NÉs. (vivement). — Tu ne le sais pas, loi I — Mais ensuite, Habrotonon, ne me lémoignera-t-on pas à moi quelque reconnaissance de ce que j'ai fait ?
Habr. — Assurément, par les deux déesses ! C'est à toi que je me tiendrai pour redevable de tout.
OiNÉs. — Mais si, alors, tu renonces volontairement à chercher la mère, si tu me laisses là en plan après m'avoir dupé, que deviendra cette belle reconnaissance ?
Habr. — Malheureux ! Et pourquoi ferais-je cela ? Ai-je l'air d'une femme à désirer des entants. ..
— Un pareil argument a, dans la bouche d'Habrotonon, toute sa force.
Habr. — Que je devienne seulement libre, ô dieux ! Que je sois ainsi payée de ce que j'entreprends !
Onés. (rassuré). — Je le le souhaite.
Habr. — Ainsi, tu approuves ?
O.NÉS. — J'approuve superlativement. Car, si lu veux me jouer le tour, il sera temps alors de se faire la guerre : et j'en aurai les moyens. Pour le moment, tâchons de voir si ce que nous pensons est vrai...
— Onésimos sait qu'il y a fraude ; il tient par là Habrotonon. Habr. — Ainsi on est d'accord?
Onés. — Parfaitement !
Habr. — Alors, remets-moi vite l'anneau. OiNÉs. — Tiens, prens-le.
Habr. — 0 bonne Persuasion, sois mon alliée et fais que mes paroles réussissent auprès de Charisios !...
— Après celte invocation, la courtisane entre chez Charisios.
LA coMÉDiK Nouvelle ^83*
Ces deux personnages, qui sont épisodiques, retiennent l'intérêt par eux-mêmes. C'est un des mérites de Ménandre d'avoir fait également vivants les personnages secondaires. Comme ils ont le même naturel, l'intérêt ne manque jamais et se porte aussi bien sur les scènes secondaires que sur les scènes capitales.
L'analyse de la pièce devient, dès lors, difFicile à cause de ses mutilations. De l'acte 11 à l'acte IV, nous sommes réduits à de pures conjectures ; et les diflicultés sont grandes pour renouer celle scène à la scène de l'acte IV, où llabrotonon a réussi dans son projet. Voici, cependant, encore un morceau assez clair : c'est un monologue d'Onésimos. Son caractère s'y montre de façon plus lourde, plus massive; les traits sont condensés:
Onés. (seul). — Voilà une jolie invention. Comme celte petite femme s'est aperçue que, par l'amour, elle n'arrivera pas à se faire affranchir et qu'elle y perd son temps, la voici qui prend l'aulre chemin. Quant à moi, je resterai esclave toute ma vie. Je suis une brute, un lourdaud stupide, incapable de faire à l'avance aucune combinaison de ce genre...
— Onésimos n'est qu'à demi sot ; il a bien senti qu'Habrotonon l'a emporté par sa finesse : il se repent maintenant.
Onés. — Et pourtant qui sait ? peut-être tirerai-je d'elle quelque avantage, si elle réussit. Ce serait bien juste. — Hélas! quel sot et vain calcul je fais, pauvre homme que je suis I Je compte sur la reconnaissance d'une femme ! Pourvu seulement que je n'attrape pas quelque autre désagrément ! A vrai dire, il y a danger maintenantà propos de notre maîtresse; oui, danger prochain. Car, s'il se trouve que la jeune fille est d'un père libre et mère de l'enfant qui est né dernièrement, il la prendra pour femme, et il laissera l'autre, vu sa situation présente, quitter notre maison. — Pour le moment, je crois avoir fort joliment évité la complication qui va se produire. Adieu, nos autres projets. Si quelqu'un me prend à machiner quelque chose par zèle d'agir ou de parler, je consens à ce qu'on m'arrache les dents...
— Le trait essentiel d'Onésimos est d'être timoré : aussi se félicite-t-il d'avoir échappé aux dangers qui pourraient se présenter. — Alors arrive Smikrinès, qui revient d'Athènes où il est allé à la fin du premier acte :
Onés. — Ah ! quel est celui-ci qui vientde ce côté? C'est Smikrinès, qui est de retour de la ville; le voici encore hors de lui. Aurait-il appris la vérité? De chez qui peut-il bien venir? En tout cas, je veux me tirer d'ici au plus vite et me mettre à l'abri. Il faut que j'aille voir tout d'abord ce que fait llabrotonon et comment sa rase réussit. (Il rentre en hâte chez Charisios.)
fS^" REVUE UKS COUKS ET CONKÉHIiNOES
— C'est ici que commencent nos incertitudes; les lacunes sont grandes. Quelques morceaux mutilés laissent seuls faiblement entrevoir la situation.
Il y avait, sans doute, un monologue de Smikrinès, dont nous avons quelques bribes ; il y traitait son gendre de débauché et s'en prenait à sa vie; il voulait emmener sa fille.
Grâce aux habiles conjectures de Korte, nous pouvons supposer la scène suivante. — De la maison de Charisios sortait le cuisinier loué par lui que nous avons vu au premier acte, 11 y avait souvent dans les comédies de Ménandre, ainsi que nous l'atteste Athénée, des cuisiniers bouffons. Celui-ci pestait et se plaignait :
« — C'est un repas accidenté que le nôtre ! 0 infortuné que je suis, malheureux en tout ! Pour Theure, je ne sais comment, je suis en déroute ; rien ne marche. Âh ! si jamais vous avez encore besoin d'un artiste en cuisine, appelez qui vous voudrez, sans moi. Allez vous faire pendre I On ne me reverra pas ici une seconde fois... »
Le festin avait dû être troublé, en effet, par le départ d'IIabrotonon, qui, par dépit, avait quitté la salle, et aussi, je crois, par sa rentrée dans la maison. — Une dispute devait éclater alors entre Smibrinès et le cuisinier. A cette dispute se rapporte sans doute le fragment suivant d'Athénée (111, 199, E.).
« — J'ai saupoudré de sel la viande, à la bonne fortune... »
Le cuisinier apprenait, sans doute, à Smikrinès ce qui s'était passé après l'entrée d'Habrotonon dans la salle du festin. Plus tard, en elfet, nous verrons qu'il sait que Charisios a un enfant sur les bras, dont la paternité lui est révélée ; et la mère, c'est Habrotonon.
On a pensé que l'on pouvait combler en partie les lacunes par l'insertion d'un autre fragment de Ménandre, dont je vous ai déjà conté bri'-vement l'histoire. Ce sont trois feuilles de papyrus solides, mais incomplètes, mutilées, aujourd'hui à Saint-Pétersbourg, qui se trouvaient, lors de leur découverte, au couvent de Sainte-Catherine, au mont Sinaï, Ces fragments furent publiés par un évêque russe, en 1855. Ils étaient déjà connus par quelques vers dont le savant Cobet avait eu connaissance et qu'il avait publiés. Depuis, lernstedt, savant russe, les a entièrement republiés en 1891, Leur lecture est difficile, d'autant plus que l'on avait écrit du syriaque par-dessus le grec de iMénandre.
Ce fragment présente de grandes analogies de situation avec la pièce qui nous occupe. Aussi, le premier, Van Leeuwen proposat-il de l'insérer dans ['Arbitrage, mais non pas à cet endroit ; il le
sil
rapporte au 1" acte. D'autres savants suivirent Van Leeuwen, mais en insérant le passage à la fin du2e acte, où nous sommes arrivés : c'est ce que font MAI. Croiset etCapps.
Des trois feuillets du manuscrit, l'un ne se rapporte pas à V Arbitrage, le troisième est insignifiant, le second seul nous intéresse. M. Croiset n'insère que le verso de ce feuillet, tandis que M . Capps retient à la fois le recto et le verso. Il me semble qu'on peut considérer comme établi qu'il faut l'introduire en entier, car le verso et le recto se font suite. On avait soutenu, et Koch en particulier, que ces fragments provenaient d'un recueil de Morceaux choisis de Ménandre. L'idée est insoutenable. Les fragments appartenaient à des pièces complètes. — Et l'on peut être assuré, de plus, qu'il s'agit de la fin d'un acte; carie chœur apparaît après la scène qu'ils nous ont transmise.
Bref, il faut les accepter en entier, sans restriction, ou les refuser nettement.
Or la situation est à peu près la même; les noms des personnages n'y sont pas indiqués ; mais on pourrait leur donner ceux de Smikrinès, Charisios, Onésimos. Pourtant, comme le fait remarquer Kôrte, il faudrait, pour rendre nos conclusions solides, que ces analogies devinssent des identités. Car, peu soucieux de l'originalité de ses fables, Ménandre reprenait dans ses comédies les mêmes faits d'une manière souvent presque identique. Les sujets sont les mêmes, bien que différemment traités. Les noms sont peu variés, eux aussi : il y a un Moschion dans la Belle aux boucles coupées, dans la Samienne, dans le Cithariste, etc.. Il y a des Phidias, des Gorgias, dans cinq comédies. Souvent, trois ou quatre noms de personnages sont communs à plusieurs comédies. Bien des confusions sont donc possibles.
Voici, d'autre part, une intrigue de Ménandre : « Une jeune fille a, comme Pamphilé, perdu sa virginité. Elle a eu deux enfants, un fils, une fille : banale aventure que celle-là, dans les comédies antiques ! L'aîné Gorgion travaille à la campagne, et son maître est précisément son père. La fille, hélas ! est, comme sa mère, prise de force ; et cet accident va se découvrir au moment même où on va la marier.
Le même sujet se retrouve presque identique dans Le Hero et Le Campagnard, pièces pourtant très difl'érentes. On pourrait donc, en ne se fondant que sur de pareilles ressemblances, attribuer au Hero tel fragment du Campagnard.
Gardons-nous donc de présumer que le fragment de Saint- Pétersbourg doive être inséré dans V Arbitrage.
Voyons, cependant, ce qu'il contient : un vieillard, qui pourrait
"TM-" BEVUE DES COURS ET CONFÉKENCES
être Smikrinès, grognon, bougon, vient faire une scène à son gendre dont il a à se plaindre.
Le gendre mène joyeuse vie et boit trop, et du vin trop cher. Mais quel est son interlocuteur? Nous ne pouvons guère le deviner d'après le dialogue ; l'inconnu disait en aparté :
« Voilà bien ce que je sentais ; voilà qui va troubler nos amoureux... »
Ces amoureux sont, sans doule, le gendre et sa maîtresse. Cela paraît convenir à la situation de V Arbitrage ; mais il y a un obstacle : qui sont ces amoureux ? Onésimos peut-il ainsi parler de son maître et d'Habrotonon : bien au contraire, leur amour n'est qu'une feinte; et Onésimos le sait bien. Donc, ces paroles sont invraisemblables dans sabouche. Le reste pourtant semblerait concorder assez bien : le vieillard grincheux réclamait la dote de sa lille, ainsi fait Smikrinès. L'inconnu répondait à ses plaintes sur la vie de son gendre :
« Ah ! oui, alors qu'on peut vivre pour deux oboles... »
La vie était, en effet, très bon marché à Athènes. La suite de la scène est incertaine. Voici les paroles du vieillard :
ft Pas un mot de plus : va te faire pendre. Tu me paieras cela... — Je vais entrer. Il faut que je sache exactement ce qui se passe ; ensuite je verrai avec ma fille comment je dois me comporter envers ce gaillard-là... »
L'inconnu étail, alors, interpellé par un troisième personnage^, qui serait, d'après M. Croiset, le cuisinier :
Cuis. — Faut-il dire au maître que le vieux vient d'arriver?
Onés. — Allons le lui dire. En voilà un malin : il détruit luimême sa maison.
Cuis. — Je voudrais bien qu'il en détruisit d'autres en même temps.
Onés. — D'autres ?
Cuis. — Une du moins, celle d'à côté.
Onés. — La mienne ?
Cuis. — La tienne.
Onés. — Allons ici trouver Charisios... »
— Ces derniersmots sont obscurs : ils ne se comprennent que si l'on admet que Charisios s'est retiré chez Chaerestratos, son voisin.
Faut-il donc insérer là ce fragment ? Il me semble qu'il est préférable de l'ajouter à l'acte I ; car ces mots nos amoureux, ne se comprennent guère en cet endroit. En outre, il se termine par un chœur ; et cette fin très intéressante nous montre comment le chœur est introduit dans la comédie nouvelle : c'est une bande joyeuse qui sort d'un festin ou qui s'y rend.
LA COMKlilE XOVVELLl-: ^787-
(t Ciisixini:. — Alions; car voici une biuitle do joniies f^&iis quel- '.jue peu arrcsés de vin qui s'avance piir ici. Il sera bon, je crois, cil; ut pas se lue'.ti'e eu Iravors... »
Happcle/.-vous l'arrivée joj'cîuse d'Alcibiade dans le /Jan/juct de l^lalon. C'esl là, pour la nouvelle comédie, un urocédé banal, par leqiicl le chceur est introduit. Il l'est de même dans la Pi-rlhélroinené. Et un vei's obscur des /iacchidri de Plaute s'expli(iaerait encore de cette façon. — Or il serait [dus naturel que le chœur \'ùl ainsi annoncé au l*"" acte ; mais le retour périodique de ce chœur ne devnit-il {);;.«, -iit M. Croiset. être d'une ennuyeuse monotonie V I/objecliou tombe, si l'on so rappelle combien la comédie nouvelle m? cherche guère à éviter la monotonie; peut-être est-ce même une règle d'annoncer aiusi le chœur.
Enfin, à vous dire toute ma pensée, je ne crois pas qu'il faille, à tout prix, rattacher ce fragment à VArbUragc. Les ressemblances (le situations, de noms même, sont des arguments peu solides : il nous faudrait de plus grandes analogies, à défaut d'indices certains.
vt
Cours de M. PUECH,
Professeur à l'Université de Paris.
L'Arbitrage [suite).
Notre dernière leçon a élé consacrée à Tétude de la deuxième moitié du second acte de V Arbitrage. \u moment de l'action où nous nous sommes arrêté?, Habrotonon, la joueuse de luth, s'est entendue avec l'esclave Onésimospour machiner tout un petit complot : elle va se faire passer auprès de Charisios pour la mère de l'enfant ; elle est ainsi assurée d'apprendre si Charisios en est bien le père, comme elle le soupçonne ; et elle espère bientôt pouvoir reconnaître la mère véritable, étant donné l'incident des Tauropolies auquel elle a assisté. Elle est entrée dans la salle du festin, tenant l'enfant sur ses bras, avec l'anneau d'or qu'elle croit appartenir à Charisios.
L'étude de ce qui suit devient plus délicate; car les documents nous font presque entièrement défaut, et il nous est nécessaire de suppléer à ces lacunes par des conjectures. Nous nous étions demandé, la dernière fois, si le fragment conservé par le manuscri de Saint-Pétersbourg devait être rapporté à cet endroit de V Arbitrage: je vous ai montré que la situation, dans ce fragment et dans l'Arbitrage, était analogue, mais que les analogies d'intrigue — non de caractère — sont si fréquentes dans le théâtre de Ménandre que nous ne pouvions aboutir à une conclusion certaine. Il est donc impossible de donnera ce fragment et à ceux que nous avons d'autre part une commune origine. En tout cas, si le morceau est de l'Arbitrage, il convient de le rattacher au premier et non au second acte.
Je vous demande votre indulgence pour la première partie de cette leçon ; car l'étude du troisième acte est, faute de documents, pleine de difficultés, et je me contenterai de vous proposer les conjectures les plus vraisemblables qui nous sont permises.
La meilleure des reconstitutions tetitées pour ce troisième acte qui nous manque est bien celle de M. Groiset ; je vais vous l'exposer, en ajoutant quelques explications sur des points que je n'aurai plus l'occasion de toucher. Chemin faisant, nous étudierons
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LES MORALISTES FRANÇAIS ^""-St?—
ration de Charron, cherchaient dans son livre la substance de Montaigne. Charron était un auteur complet, méthodique, qui, parfois original, ouvrait des horizons nouveaux.
Ainsi finit le xvi^ siècle.
Pourtant, il nous faut mentionner encore certains moralistes versificateurs, et, en particulier, le Seigneur de Pybrac (1329- 1584), dont les quatrains philosophiques et moraux, qui remplissaient les manuels de civilité puérile et honnête, furent traduits dans toutes les langues, et mis en musique pour être chantés par les enfants :
Aime l'Etat tel que tu le vois être.
S'il est royal, aime la royauté.
S'il est de peu, ou bien communauté,
Aime-le aussi, quand Dieu t'y a fait naître.
Si ce ne sont pas là des œuvres d'un haut intérêt, c'est du moins la preuve que tout le monde, au wi" siècle, cherchait, de toutes les façons possibles, à moraliser.
Je vois une seule exception : les femmes se tiennent en dehors de ce mouvement. Nous verrons qu'il n'en sera pas de même au cours du xvii^ siècle, qui fut l'âge d'or des moralistes, et dont nous commencerons l'étude dans une prochaine leçon.
les courts fragments qui étayent cette reconstruction ; ils sont obscurs et peuvent s'interpréter ditréremment.
« Habrotonon exécutait évidemment ce qu'elle avait projeté. Elle portail l'anneau à Charisios qui le reconnaissait pour sien, et alors elle lui présentait l'enfant, en se faisant passer pour sa mère. » Ménandre nous a raconté, au deuxième acte, comment ces deux petites comédies allaient se passer : il l'a fait de façon ppiriluelle, dans le dialogue entre Onésimos et Habrotonon. Or Ménandre ne gaspille pas ses effets: aussi « est-il peu probable que celte fausse reconnaissance eut lieu sous les yeux du spectateur. Ménandre n'aurait pas fait jouer la scène par Habrotonon, si elle avait dû la jouer une seconde fois un peu après. On admettra plutôt que cela se passait en dehors de la vue du public, qui en était instruit par des allusions plus ou moins développés. »
M. Croisel croit qu'apparaissait alors un personnage que nous n'avons point encore vu, pourtant le plus important de tous, Charisios. Nous verrons qu'au quatrième acte il paraît sur la scène : les fragments nous le prouvent, mais le voyait-on déjà au troisième ? Son apparition retardée jusqu'alors, parce que l'action se passe dans la rue, sur une place sans doute, tandis que lui festoie joyeusement à l'intérieur de la maison de Chaireslratos, ne peut être davantage différée. En effet, il y a une situation nouvelle : Habrotonon a révélé l'aventure, Charisios a avoué, le banquet a pris fin. Et comme le dit M. Croiset : « H est difficile de croire que ce personnage, si intéressant, ne parût qu'à la fin de la pièce. » La curiosité du spectateur habilement excitée, attend impatiemment sa venue. Il est donc fort probable que Charisios tient un des principaux rôles du troisième acte.
Mais quelle impression la fausse confidence d'Habrotonon et la présentation de l'enfant avaient-elles faite sur Charisios ? Une impression toute contraire à celle que Habrotonon attendait. « Bien loin de se réjouir de sa paternité imprévue, il en était à la fois humilié et embarrassé » ; même ce souvenir inattendu de son aventure aux Tauropolies le tourmentait fort. H ne savait que faire, surpris, inquiet. Karl Robert suppose que Charisios essayait d'effrayer Habrotonon, la menaçait même de tuer son enfant ; n'en croyons rien. Le caractère du jeune homme, tel que nous le verrons se développer plus loin, ne permet point celte hypothèse. Au contraire, Charisios était gêné parcelle paternité, lui qui aimait encore sa femme. Dans quelle situation se trouvait-il vis-à-vis d'elle I II taisait Faventure, indécis, attendant sans doute un événement qui arrangerait tout.
« Je croirais volontiers, dit M. Croiset, qu'il consultait à ce pro-
"60- KKVUK UliS COUUS H.T GONKÉKKNCES
pos son ami Chairestralos, qui essayait d'abord de lui faire prendre la chose plus joyeusement ; puis, le voyant mécontent de luimême et accablé de tristesse, lui conseillait au moins de garder son secret pour lui. » Le rôle de Chairestralos est peu connu. M. Croiset croit qu'il est l'ami de Charisios (d'autres le disent son père). Ce qui vient confirmer son hypothèse, c'est qu'on peut rapporter naturellementà celte scène deux fragments, anciennement connus comme appartenant à VArbil7'age, et que des grammairiens nous ont conservés.
« Tous deux expriment bien l'idée que nous prêtons ici au conseiller de Charisios. Voici le premier (Orion, Anlh., 7, 8; fr. 179 Koch) :
« Il ne t'est rien arrivé de fâcheux, si tu n'en parles pas. »
Le second n'est, en quelque sorte, que le commentaire du premier (Stobée, Floril. 89. 3 ; fr. 176 Koch) :
« Ce qu'il y a de plus humiliant pour un homme libre, c'est de prêter à rire. Quant à souffrir, c'est le propre de l'humanité. »
Ces propos répondent, sans doute, aux craintes du ridicule que Chari>ios avait exprimées.
Cette première partie des hypothèses de M. Croiset est fort acceptable ; la seconde me paraît douteuse. « Charisios se déci. dait pro*»ablement à garder chez lui l'enfant et la prétendue mère sans ébruiter la chose. Mais il ne pouvait empêcher que Smikrinès, son beau-père, et Pamphilé, sa femme, n'en fussent instruits- Et voici alors ce qu'on peut conjecturer. Smikrinès, croyant que l'entant était né d'Habrotonon, s'indignait de l'outrage intligé à sa fille, s'emportait contre Sophroné, qui n'avait rien vu ni rien su, et la chargeait avec menaces d'emmener immédiatement Pamphilé et de la conduire chez lui. Pamphilé consentait provisoirement à se retirer chez son père, mais non à rompre définitivement avec sou mari qu'elle espérait toujours ramener. Il semble qu'elle ait décidé de tenter une démarche auprès d'Habrotonon. Peut-être, à ce moment, devinait-elle, d'après certains indices ou certaines confidences, que l'enfant dont Habrotonon sedisait la mère était en réalité le sien. Il s'agissait donc de connaître au juste son dessein, de vérifier les faits, et de voir à quelles conditions on pourrait s'entendre avec elle, par des promesses ou des offres d'argent, pour l'amener à se racheter et à s'éloigner volontairement. » Sophroné, qui, comme Chairestralos, ne nous est pas très connue, se serait chargée de la démarche; et le quatrième acte s'ouvrirait par cette scène entre Sophroné et Habrotonon. » Sophroné, à qui Pamphilé communiquait son intention, en la chargeant de la démarche, s'en effrayait d'abord et cherchait à l'en dissuader. Si
LA COMÉDIE NOUVELLE -fH^
celte conjecture est vraie, il y aurait lieu de rapporter à celte parlie de la pièce un fragment que M. Van Leeuwen a rattaché, avec quelque hésitation, à \\\ibilraqe, sans trop savoir où le placer. » Il est rapporté par le diacre Palladius dans la vie de Sainl-Chrvsostome : ^
« Il est difïicile à une honnête femme, Pamphilé, de lutter contre une courtisane. Celle-ci a l'avantage de l'audace, de l'expérience ; elle ne rougit de rien, elle tlatle davantage. »
Palladius indique bien que ce passage est tiré de Ménandre ; mais, comme il ne dit point de quelle comédie, il n'est pas impossible, malgré ce nom de Pamphilé, que ces vers soient d'une autre comédie que V Arbitrage.
Voici encore d'autres fragments, qui se rapportent au troisième acte. Us sont donnés par M. Lefebvre dans sa deuxième édition de Ménandre, qui, sur beaucoup de points, complète ou rectifie heureusement la première et contraint de modifier les premières conjectures. Aussi devrons-nous ne pas accepter tout entières celles de M. Croiset, qui ne s'était appuyé que sur la première édition de M. Lefebvre. Le plus important de ces fragments était donné déjà dans celle-ci ; il est désigné par R. Il ne comprenait alors que la marge d'un feuillet. En revoyant les menus débris du papyrus, M. Lefebvre a retrouvé un fragment Y, qui, par la forme, la couleur, les caractères, semble s'adapter au fragment R et le complète ; ce serait l'autre marge. Les vers sont mutiles ; mais, par leur commencement et leur tin, nous pouvons comprendre leur sens. C'était un dialogue; car nous relevons la marque du changement des personnages.il est marqué par : et un trait (paragraphos), qui souligne le premier mot que prononce l'interlocuteur. Le sens môme suffirait, d'ailleurs, à nous montrer que c'est bien là un dialogue. Un personnage parlait de Charisios et de son état d'àme et disait: « Il déteste celle vie qu'on appelle la vie joyeuse... » Nous savons, en effet, que Charisios fait la fêle malgré lui, pour se distraire, mais qu'au fond il aime toujours Pamphilé. Quel est le personnage qui parle : est-ce Onésimos ou Chairestratos, père ou ami de Charisios? M. Lefebvre croit voir en marge Chairestratos. Quand un personnage nouveau prend la parole, il y a, en effet, en marge du manuscrit les premières lettres de son nom. D'après le fac-similé, il est facile de reconnaître uaC; mais on peut lire aussi bien Charisios que Chairestratos. Ce qui suit semble pourtant confirmer l'hypothèse de M. Lefebvre. L autre interlocuteur était Smikrinès, qui disait :
« Ainsi, en se débauchant, il passera sa vie dans un mauvais lieu avec la fille qu'il fait venir, avec Habrolonon. »
~^)i— KEVUE UES COUKS ET CONKÉKENCES
Il continuait ses plaintes ; un vers commence ainsi : Votre compagnon...
Il ne peut donc s'agir icid'Onésimos, mais bien de Chairestratos, qui serait, comme le dit M. Groiset, un ami de Charisios,un de ses camarades de plaisir. Et Smikrinès sait le succès d'Habrotonon ; il sait qu'on a découvert que Charisios avait eu un enfant d'Habrotonon ; quelques mots, au début d'un vers, nous l'apprennent. Il discutait avec son interlocuteur; puis, à la fin, s'impatientant :
(( Pourquoi faire tant d'afîaireset laisser l'essentiel, quand je n'ai qu'à prendre ma fille et à l'emmener avec moi ». Smikrinès entrait alors dans la maison, mais non seul, accompagné sans doute d'amis, comme dans la comédie antique, comme chez Plante et Térence.
Voilà tout ce que nous savons du troisième acte : ajoutez encore les fragments B et X, sur lesquels je passerai rapidement, parce qu'ils sont plus mutilés encore. Ils proviennent d'un dialogue entre Charisios et Smikrinès, et appuient la restitution conjecturale de M. Groiset. Charisios apparaissait au troisième acte. La situation était alors nettement établie, en effet ; et, d'autre part, le banquet était terminé.
Nous avons presque en entier le quatrième acte ; il contient deux belles scènes, qui nous montreront encore mieux l'art et le talent de Ménandre. La première scène de cet acte est mutilée, mais fort intéressante, parce qu'elle nous permet la restitution de la moitié du troisième acte.
Je n'ai pas encore parlé de la mise en scène ; je l'étudierai dans une prochaine leçon. Mais je vous exposerai, dès aujourd'hui, les deux conclusions auxquelles on est arrivé. D'après les uns, il y aurait trois maisons l'une auprès de l'autre: celle de Chairestratos, celle de Charisios, celle de Smikrinès ; ces deux dernières, très rapprochées, communiquent par un jardin, une cour, ce qui permet d'entendre de l'une ce qui se dit dans l'autre. De là des jeux de scène qui se retrouvent chez Plante et Térence et qui viennent à l'appui de cette hypothèse. La maison de Smikrinès a un balcon, une terrasse, d'où une personne peut être visible pour celles qui se trouvent sur la scène, dans la rue. Au contraire, d'après MM. Bodin et Mazon, il n'y aurait que deux maisons : celle de Charisios où habite Pamphilé, celle de Chairestratos qui, suivant eux, serait un hôtelier. Smikrinès habite à la ville.
Ces détails ont leur importance, parce qu'il nous faut nous de-
mander si, comme le croit M. Groisel, Pamphilé s'est retirée chez son père. Je ne le pense pas ; le texle de la deuxième édition de M. Lefebvre va contre cette hypothèse. Il n'est pas probable que Pamphilé soit partie et ait pris l'initiative d'une démarche près d'Habrotonon.
Voici la première scène de l'acte IV ; le début manque :
Habrotonon (lenatit renfant dans ses bras, sort de chez C/irtrîsio.s). — Voilà pourquoi je sors avec l'enfant. Il ne fait que pleurer, c'est ennuyeux. Je ne sais ce qu'il a depuis un bon moment déjà...
Ces vers, insignifiants en apparence, ont une intention : ils moti^'ent la sortie d'Habrotonon. Elle sort pour apaiser l'enfant en le promenant : elle vient donc sans avoir été appelée ; elle sort d'elle-même. Sophroné entre alors en scène ; Habrotonon ne la voit pas. La rencontre qui va avoir lieu n'est donc pas préméditée, mais due au hasard. Sophroné sort d'une maison : nous verrons de laquelle ; elle vient d'assister à un entretien animé entre Smikrinès et Pamphilé ; elle est agitée et craintive, elle a peur que celui-ci ne réussisse à détacher sa maîtresse de Charisios.
Habrotonon, de son côté, veut aller voir Pamphilé pour lui dire la vérité, lui révéler que son aventure avec Charisios est fausse et la rassurer ainsi. Grâce aux lectures nouvelles de M. Lefebvre, le texte de la conversation qui s'engage entre Habrotonon et Sophroné est différent de celui de la première édition :
Sophroné. — Quel dieu, hélas ! aura pitié de moi ?
Habrotonon. — 0 bonnes divinités, oui, j'irai la trouver ; je saurai ce que je dois faire ; allons, j'y vais.
Ici Habrotonon, apercevant Sophroné, reconnaît en elle une des femmes du groupe auquel elle était mêlée aux Tauropolies. Elle s'écrie :
— « A.tlenr!s un moment.
Sophroné (se reiournanO — C'est moi que tu appelles?... » Donc Sophroné est surprise d'être interpellée ainsi ; leur rencontre ne peut par suite être voulue : elle est accidentelle :
Habrotonon. — C'est bien la femme que je connais !
SopuRONÉ. — Ah ! il me semble te reconnaître. Salut, ma chère !... »
Habrotonon pense bien que Sophroné a peur et se défie d'elle, ne connaissant pas ses bonnes intentions. Elle apercevait, sans doute, alors, Pamphilé sur la terrasse d'une maison; elle continuait alors ainsi :
— « Regarde ici, cette femme dans la maison... Parle, l'année dernière, n'étais-tu pas, dis-moi, aux Tauropolies pour la danse ? »
~"64- RKVUE DES COUKS ET CONKÊHENCES
SopaRONÉ reconnaissait alors l'enfant à ses bijoux :
— « Mais toi, femme, dis-moi, de qui tiens-tu cet enfant? Haiîk. — Vois-tu sur lui, chère amie, quelque chose qui te soit
connu ? N'aie pas peur de moi, femme.
SoPUR. (avec hésitation). — Ce n'est pas toi qui es sa mère?
Habr. — J'ai fait semblant : non pas pour faire tort à la mère, mais pour gagner du temps, afm de la trouver. Et maintenant...
SoPHR. — Tu l'as trouvée ?
Habr. [montrant Pamphilé). — Oui ; car je vois celle que j'ai vue alors.
SoPHR. — Et le père, qui est-il ?
Habr. — C'est Charisios... »
— Le mot est prononcé. Nous sentons bien que, dès lors, nous allons marcher vers le dénouement :
SoPHR. — Tu en es bien sûre, chère amie ?
Habr. — Je suis sûre que le père est l'homme dont je vois ici la jeune femme, celle qui est dans la »naison.
SoPHR. — C'est donc vrai ?
Habr. — Bienheureuse femme, un Dieu a eu pitié de vous! — Mais quelqu'un a fait du bruit à la porte de vos voisins, en sortant. Prends-moi avec toi, couduis-moi dans ta maison, afin que je le dise le reste tout au long.
Ainsi cette conversation, commencée au dehors, se continuait à l'intérieur : Habrotonon révélait tout à Sophroné.
La scène II est mieux conservée ; elle provoque moins de doutes. Elle est fort intéressante, parce qu'elle décrit l'état d'âme de Charisios et prépare son entrée en scène. C'est un monologue d'Onésimos, troublé par la vive douleur de son maître et l'exaltation de sa passion.
Onésimos {sortant de chez Charisios). — Il perd la tête par Apollon : il est fou : oui, c'est un véritable accès de folie. Il est fou, par les dieux. Je parle de mon mailre, de Charisios. Une humeur noire s'est emparée de lui, ou quelque autre mal du même genre. Car, en vérité, que supposer? Tout à l'heure, il était près de la porte en dedans de la maison ; il se penchait dans la cour, et là il regardait au hasard. Or le père de la jeune femme s'entretenait avec elle de leur affaire, sans doute. Lui, cependant, changeait de couleur ; combien de fois, spectateurs, je ne saurais vous le dire. « Ah! chérie, s'écriait-il, quel langage lu tiens ! » En même temps il se frappait la tète à grands coups. Puis plus rien. Et de nouveau : « Quelle femme j'ai épousée, et que j'ai été malheureux ! » A la fin, quand il eut tout entendu, et qu'il se fut enfin éloigné,
LA COMEDIK NOUVELLE
il rugissait à l'inlérieur, il s'arrachait les cheveux ; un transport succédait à un autre. »
M. Croiset suppose, dans cetîe traduction, que les maisons sont voisines. Mais pourquoi ne pas penser qu'Onésimos parle de lui : M J'étais près de la porte, je voyais... »? Charisios se trouvait dans la cour, Onésimos dans le vestibule qui laprécède, surveillant son maître. — Et voyez l'ingénieux procédé de Ménandre : nous n'assistons pas à celte scène entre Pamphilé et Smikrinès. Pamphilé est, d'ailleurs, un personnage muet; nulle part, elle ne parle dans la pièce. Son caractère est pourtant très intéressant : elle reste attachée à son mari, elle résiste aux instances de son père, malgré les torts apparents de Charisios. Ménandre nous fait voir la scène à travers le récit pathétique d'Onésimos.
Je vous ai rapporté le mot de César sur Térence : « 0 dimidiate Menander » ; César regrettait de ne pas trouver en lui la force de son modèle. Quelle force est celle de iapassion deCharisios; combien elle est, en effet, plus vive que chez Térence !
OxNÉs. — « C'est moi le misérable » ! répétait-il à chaque instant. « Quoi ! j'ai commis moi-même une si mauvaise action, j'ai donné le jour à un enfant naturel ; et je n'ai pas eu, je n'ai pas témoigné la moindre indulgence pour elle, dont le malheur est le même : je suis un barbare, un sans pitié ! » Il s'injuriait ainsi lui-même de toutes ses forces ; et maintenant il a les yeux injectés de sang, il est furieux : j'en ai le frisson ; je sèche de peur. Car, en cet état, s'il m'aperçoit, moi qui ai fait sur elle ce mauvais rapport, il pourrait me tuer. Voilà pourquoi je me suis faufilé dehors furtivement. A présent quel recours, quel parti prendre '' Je suis perdu, c'en est fait de moi : il a fait claquer la porte, il sort ; Zeus sauveur, si tu as un moyen, sauve-moi !...
(// se blottit dans un coin, près de la porte.)
La passion de Charisios s'exprime avec une telle violence, que ce n'est plus de la comédie : le ton devient vraiment dramatique.
Les vers qui suivent sont les plus précieux du manuscrit du Caire : c'est un monologue de Charisios. Certes, les types de « jeunes premiers » aux sentiments délicats ne sont pas rares dans la comédie nouvelle et dans ses imitations latines. Dans V/Iccyre, le jeune homme, amant de Bacchis,la courtisane, a pour sa femme les mêmes sentiments que Charisios : attachement, pitié, tendresse. Térence les a fort bien exprimés dans la scène entre Pamphilé et Parménon. Mais, chez Ménandre, il y a plus d'animation, plus de vie et aussi plus de hnesse et de délicatesse:
~B&^ KliVOK DES COUHS ET COINFÉKENCES
CiiARiSios {sortant de chez lui sans voir Onésimos). — Moi l'homme impeccable, si préoccupé de considération, qui étudiais en quoi consiste l'honnête et son contraire, moi, exempt de vices, irréprochable dans ma conduite, ah ! la divinité m'a bien traité et suivant mes principes ! et j'ai bien montré, ici, que je suis homme !...
— On sent nettement l'influence stoïcienne dans de tels propos. Les mots mêmes sont ceux de l'école : impeccable, par exemple, àvaijLaoTTjtjLa-os. Ces traits du caractère de Charisios devaient, d'ailleurs, avoir été indiqués déjà à l'acte III.
Alors Charisios fait parler la divinité, qui lui dit : « 0 pauvre misérable, tu fais l'orgueilleux en ton éme et en tes discours. Ce malheur de ta femme, où sa volonté n'est pour rien, tu ne peux le supporter; eh I bien, toi-même, je veux qu'on te voie donner sur le même écueil. El elle, alors, elle sera douce envers toi ; mais toi, tu veux l'humilier. Et il sera ainsi prouvé que tu es à la fois malheureux, brutal et ingrat. Certes, le langage qu'elle a tenu à son père ressemblait vraiment bien à ce que, toi, tu méditais ! Elle disait qu'elle était venue ici pour partager la vie et que, maintenant, elle n'avait pas le droit de se dérober au partage de la peine commune qui est advenue. Mais toi, tu n'es qu'un orgueilleux... »
Ici s'arrête le fragment ; le manuscrit est malheureusement de nouveau mutilé. Il y a, dans ce monologue, une rare délicatesse de sentiments et une haute élévation morale. La comédie devient touchante, émouvante, dramatique. Térence reste loin de son modèle.
Remarquez la ferme et belle attitude de Pamphilé qui ne veut pas abandonner son mari, parce que son devoir est de rester près de lui ; et elle refuse, maintenant surtout qu'il est malheureux et tourmenté. C'est donc qu'elle n'a pas cédé aux sollicitations paternelles; elle n'a pas quitté la maison de Charisios pour celle de son père : tout se passe par conséquent dans la maison de Charisios.
Aussi, suivant l'hypothèse de M. Legrand, faut-il penser que la maison où habite Pamphilé est bâtie comme celle où se passe l'action du Trinumvius. De même que, dans cette pièce, un jeune homme habite au fond de la maison dont il est propriétaire, dans une dépendance; de même, ici, Charisios habite dans une dépendance de sa propre maison, qu'il a cédée tout entière à sa femme. Ainsi la scène qu'Onésimos a racontée se comprend plus facilement : elle se passait dans la maison même de Charisios. C'est du vestibule situé dans le premier corps de bâtiment qu'Oné-
LA r,ùMi;iJlFî NOUVELLF-
Si
simos suit des yeux sou nuiîLre ; celui-ci assiste ainsi lorl bion à la discus:;iûn enlrc Pauipliilc cl Suukrinès. ImiIIu el suiLoul ralliludu delà jeune femme doit nous décider pour celle Ijypolhèse, qui s'accorde le mieux avec son l)eau dévoueni'inl.
Cours de M. PUECH,
Professeur à l'Université de Paris.
L' « Arbitrage » {fin).
Dans la dernière leçon, nous avons étudié le quatrième acte de cette pièce charmante qu'est V Arbitrage ; avant d'aller plus loin, je voudrais revenir encore sur ce quatrième acte, dont la fin provoque de nombreuses observations.
Nous avons appris à connaître le personnage principal Charisios, qui, au troisième acte, joue un rôle assez effacé, mais qui apparaît au quatrième en pleine lumière. Nous avons perdu la partie du troisième acte où Charisios faisait son entrée sur la scène : Ménandre avait dû la soigner particulièrement. Quand Charisios réapparaît au quatrième acte, son apparition suscite le plus haut intérêt, en raison de la crise violente qu'il traverse et qui est à son paroxysme. La comparaison qui s'établit d'elle-même entre l'aventure de sa femme et la sienne propre le trouble profondément. Secoué, bouleversé par ce malheur inattendu, il laisse éclater sa douleur dans son monologue d'une expression si franche. Comme safemme,ilestcoupable; maisill'estplus qu'elle, puisque safemme a été surprise et que sa volonté n'a point eu de part dans cet accident, tandis que lui a failli volontairement. Comparant sa conduite à la sienne, il se rappelle la triste douceur de Pamphilé et se reproche son odieuse barbarie. J'insiste particulièrement sur cet aspect de l'art de Ménandre ; car il est le plus caractéristique et le moins connu, et ce sont les fragments du Caire qui nous l'ont révélé. Dans une ou deux situations analogues, du reste, le même art se retrouvera.
La vraie originalité de notre poète se comprend donc mieux, et mieux aussi les ressemblances et les différences qui rapprochent ou éloignent de luiTérence. La différence est essentielle ; en passant, je vous l'ai déjà montrée ; je vous la ferai voir aujourd'hui plus profonde.
Le ton delà comédie de Térence est celui d'une comédie bourgeoise et sentimentale ; mais c'est parce qu'elle est sentimentale, qu'elle a parfois quelque chose d'un peu conventionnel. Or il
'ihk- REVUE DES COURS ET CONFÉKliNCES
n'y a rien de pareil chez Ménandre, qui, au contraire, a plus de vie, plus de naturel, plus de force. J'ai déjà rapproché, en étudiant VArl/ilrage, VHrnjve de Térence de la pièce de Ménandre. Comparons-les aujourd'hui.
Il y a, dans VBrcyre, deux personnages qui répondent tout à fait à Habrotonon et à Charisios : ce sont Bacchis et Pamphile. Mais je ne voudrais point que mes paroles fussent mal interprétées : je ne prétends diminuer en rien ni l'originalité de Térence ni le mérite de VlJrriji'e, qui demeure, cela est certain, une pièce remarquable. Elle échoua pourtant deux fois à la représentation et ne connut le succès qu'à la troisième. C'est une des plus curieuses du théâtre antique, et ce ne sera diminuer en rien son intérêt que de montrer en quoi Ménandre possède une supériorité réelle. Dans les deux pièces, une courtisane amène le dénouement, qui est la réconciliation d'un mari et de sa femme brouillés par une aventure analogue à celle de V Arbitrage. Mais la différence est que, dans VBrryre, la courtisane Bacchis est experte en son métier, qu'elle pratique depuis quelques années : Pamphile, le jeune premier de \'H'''cyre, Ta passionnément aimée. Puis, malgré lui, il a été marié par son père : il a consenti « à force de persécutions », dit un esclave. 11 a donc épousé Philomène, sans l'aimer : ce mariage a été un mariage blanc. Il est retourné chez son ancienne maîtresse et continue la vie du passé. Or, comme dans l'Arbitrage, Philomème a une aventure ; le même accident se produit. Mais, dans les deux pièces, on reconnaît que le coupable est le mari, et le dénouement est amené par la courtisane.
L'Habrotonon de Ménandre a un caractère plus franc, plus naturel ; et surtout elle est toute jeune, elle débute à peine dans la carrière : depuis un an seulement, elle exerce. Aussi a-t-elle une fraîcheur de jeunesse que le rôle de Bacchis n'a plus. En outre, elle n'est pas aimée par Charisios ; bien au contraire,, elle n'a d'une maîtresse que l'apparence : elle est même dépitée du dédain de Charisios, qui, malgré ses efforts, nepeut oublier sa femme. La Bacchis de Térence est pourtant, il faut le reconnaître, une courtisane peu banale; elle le dit elle-même; elle n'a pas les mœurs, mores, de ses amies. Son rôle, bien que préparé, n'est pas, à la fin de la pièce, aussi naturellement amené que l'intervention si simple d'Habrotonon. Celle-ci agit dans l'espoir de recouvrer sa liberté ; être affranchie, tel est son mobile intéressé. Sa psychologie est plus franche: elle a plus de vie, plus de naturel.
Même supériorité de Ménandre quant aux deux jeunes maris. Le mérite de Térence est grand et aussi celui de son modèle.