LES MORALISTES FRANÇAIS
passionné, \nais qu'on sache utiliser et diriger sa passion.
Senaut ne semble pas avoir eu de goût pour Montaigne; il semble même ravoir dédaigné ; et, dans cette proscription, il a enveloppé Plutarque. Les auteurs auxquels il a emprunté sont Sénèque, Tacite, Tite-Live, et surtout saint Augustin. Nul pédaatisme dans son ouvrage : tout au plus y remarquerait-on une tendance quelque peu exagérée à développer l'idée, parfois à la délayer. Le traité est écrit dans un beau style (Gonrart, paraît-il, revoyait les ouvrages d^Senaut) ; il marque un progrès sur Coëffeteau, La Chambre, Xalzac. Certaines pages sont exquises, comme on en peut juger par\çe passage sur la Poésie :
« La Poésie, qu'on peut appeler la fille de la musique, imitait autrefois sa mère, et employait»^ toutes ses beautés pour animer les hommes aux actions glorieuses. Elle chaulait les victoires des conquérants, et, par les louanges quelle donnait ù leur valeur, elle rendait les soldats courageux : ses mensonges mêmes étaient utiles, les furies vengeresses qu'elle Vtroduisait en ses ouvrages jetaient la crainte dans l'âme des rnëchants et retenaient les peuples en leur devoir. Les nombres et V cadence agréable de ses vers avaient le pouvoir d'adoucir les hunbLeurs les plus farouches, et elle n'a point menti quand elle nous a \\ulu persuader que son Orphée apprivoisait les liotis, faisait marcher les arbres, contraignait les rochers de l'écouter et de le siiivre, puis qu'il produisait tous ces efif-^ts dans le cœur des hîwnmes, et qu'il en bannissait la colère et la stupidité ;/mais ce bei.art ne paraissait jamais plus pompeux que quand il/montait sur iV théâtre, et que, rempli d'une nouvelle fureur, i^'représentait le\ supplices des criminels, la mort tragique des -tyrans et les malKeureux succès de l'injustice ou de l'impiété/: car il intimidait î)ts princes, il étonnait les sujets, et, par de funestes exemples, \l enseignait aux uns le respect, aux autres la clémence, et à toua les deux la justice et la religion. Alors toutes les comédies étaient des instructions, on regardait les lieux où elles se récitaient comme des Académies de Philosophes, et les auditeurs n'en sortaieijl jamais qu'ils ne fussent bien persuadés de la vertu. »
Senaut écrit donc ilans une belle langue, à laquelle on \lemanderait peut-être un peu plus de concision et de vigueuA: c'est déjà Massillon ; et Bossuet s'est servi de son livre dans son Sermon sur la Justice et dans sa Politique tirée de l'Ecriture sainte. \
Arrêtons-nous ici : je ne crois pas devoir parler de cette multitude d'écrivains pités par Sorel dans sa Bibliothèque frança'jse. Nous arrivons à/ La Rochefoucauld, qui fera le sujet de la pVochaine leçon. / \
Jt'
Mais, pleiQde confiance en la loyauté de son fils, il arejeté toute Taventure sur la Samienne (ju'il accuse d'avoir séduit Moschion : il la chasse. Des incidents, que des lacunes importantes nous empêchent de connaître, lui ont démontré son erreur. L'enfant est bien de Moschion ; mais la mère est une jeune fille qu'il doit épouser le jour même. Déméa pardonne. Tout rentre dans l'ordre : le mariage va avoir lieu; la Samienne rentre au logis. Nikératos, le père de Plangon, a fini par tout apprendre de Déméa luimême... La pièce est donc finie ? Nous n'en sommes encore qu'à la moitié. Quelles péripélies laprolongent ?
Voici ce que Ménandrea imaginé pour la faire rebondir à ce moment : Moschion, le fils de Déméa, est, par un point d'honneur — je le dis tout de suite — excessif, exagéré, mais rendu vraisemblable par la fine psychologie de Ménandre, irrité contre son père. Lorsque celui-ci lui a adressé reproches et réprimandes pour s'être laissé séduire par la Samienne, il s'est conduit en filg obéissant ; il n'a point protesté, afin de ne point compromettre Plangon. Mais il garde un vif ressentiment de la conduite de son père ; il sent toute l'injustice de ces reproches ; il la sent plus fortement que nous ne nous y attendons, puisque tout est maintenant arrangé par le prochain mariage. 11 exprime ses sentiments dans le monologue suivant :
« Moschion. — Je me suis contenté de m'être lavé avec peine du reproche qu'on m'adressait, et j'ai cru que j'avais encore assez de chance; mais, à mesure que je rentre dans mes esprits, que je recommence à raisonner, je suis tout à fait hors de moi, je suis plein d'irritation en pensant à la faute dont mon père m'a cru coupable, si je n'avais eu aucun scrupule quant à la jeune fille, si tant de raisons ne m'avaient retenu, mon serment, mon amour, le passé, l'habitude, tout ce qui m'asservit, il ne m'aurait pas accusé, une seconde fois, moi présent, d'une pareille chose : j'aurais disparu de la ville ; je serais allé quelque part en Bactriane, en Carie ; j'y serais resté à jouer de la lance. Mais, à cause de toi, chère Plang.>n, je renoncerai à tous ces exploits ; je n'ai pas le droit d'y penser. Eros, qui est le maître de mon cœur ne me le permet pas. Mais je ne dois pas cependant négliger cette insulte comme un homme qui n'a ni cœur, ni honneur ; il faut que j'aie au moins l'air de la ressentir; je veux au moins l'effrayer, lui faire croire que je vais partir ; à l'avenir, il prendra mieux garde d'être injuste envers moi, quand il verra que je ne prends pas la chose en plaisanterie. Mais voici l'homme qu'il me faut, juste au bon moment I »
Survient l'esclave Parménon, qui sort de la maison. Vous
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voyez que Moschion a songé, un moment, à s'engager, à prendre du service à l'étranger, et que, par amour pour Plangon, il y a renoncé. Il veut maintenant tirer une vengeance anodine de son père, lui faire croire que, ne pouvant supporter cette injurieuse accusation, il va s'éloigner. Dt^ux choses sont à remarquer dans ce monologue : d'abord la résolution que prend Moschion de s'exiler au loin. C'est, à l'époque de la comédie nouvelle, chose banale au théâtre ; les jeunes gens y ont recours, lorsqu'ils se trouvent dans l'embarras à la suite de quelque fâcheuse affaire. Alors, en effet, les armées sont composées de mercenaires qui espèrent retirer des combats gloire et profit. Le soldat fanfaron est un type de la comédie nouvelle : nous en trouverons un dans la Belle aux Boucles coupées. Le type est passé dans la comédie latine, chez Plante, chez Térence ; il se trouve dans VEiimique. Toute une pièce de Piaule, le iWi/es ç/oriosi/s, a même pour protagoniste un de ces soldats. Une telle résolution ne doit donc pas surprendre. Depuis l'expédition d'Alexandre, depuis la conquête de Babylone, sous les diadoques encore, les armées se recrutent surtout en Grèce. Et. dans un coup de tête, les jeunes gi^ns s'engagent souvent. — D'autre part, les sentiments que manifeste Moschion méritent davantage notre intérêt. Et je tiens à les analyser de près parce qu'ils surprennent tout d'abord. N'est-ce pas là un moyen artificiel et arbitraire employé par Ménandre pour prolonger l'aciion, et donner à la pièce la longueur voulue ? Notre connaissance incomplète de l'action nous oblige cependant à certaines réserves. Nous ignorons, en effet, comment le portrait de Moschion tracé par Ménandre justifiait et, dansles scènes antérieures, préparait la résolution du jeune homme ; et nous n'en sommes peut-être si étonnés que parce que la préparation nous manque. Son caractère, tel qu'il nous apparaît alors, nous explique sa décision ; mais elle nous semble néanmoins un caprice d'enfant gâté. Comme nous voyons, pour la première fois, dans cette scène le jeune Moschion, sa conduite nous surprend. Ménandre avait dû tout arranger pour la rendre naturelle.
Le caractère de Moschion est celui de certains jeunes premiers amoureux. Il y a, dans la comédie de Ménandre, une grande variété de types d'amoureux. Les pièces que nous possédons de lui et leurs imitations latines en témoignent. Il y a bien des nuances dans la peinture de l'amour chez les jeunes gens. Les uns ne recherchent que le plaisir grossier des sens : ainsi Chéréas dans VEunuqm de Térence ; d'autres, au contraire, sont des dilettantes, qui aiment en connaisseurs. Chéréas lui-même s'intitule elegans formarum speclator. Ce type est évidemment emprunté à
LA COMÉDIE NOUVliLLK ~^-T^
Ménandre. D'autres, enfin, ont une âme plus délicate ; ils aiment avec sincérité et profondeur ; leur sentiment est noble ; ils se croient attachés par devoir à l'objet de leur amour ; et, s'ils ont commis quelque faute, ils ont le sentiment d'une obligation et d'une responsabilité envers celle qu'ils ont possédée. De tels amoureux se rencontrent chez Térence. Dans la plus intéressante de ses comédies, VAndrÏPMne, Pamphile en est l'exemple.
Voici une scène, de VAndrienne, où il converse avec la servante de sa maîtresse ; celle-ci a été élevée par Ghrysis, qui est morte :
« Pamphile. — Me crois-tu assez lâche, Mysis, assez ingrat, assez inhumain, assez barbare pour que ni l'habitude... »
— Consueludo,d\\. Térence, et Ménandre emploie le mot rovr^Oï-a que traduit son imitateur.
« ... Xi l'amour ni l'honneurne m'émeuvent et ne me prescrivent de garder ma foi ?
Mysis. — Je ne sais qu'une chose ; c'est qu'elle a mérité que tu ne l'oublies pas !
Pam. — L'oublier ! Mysis, j'ai encore gravé dans mon cœur les paroles de Ghrysis. A son lit de mort, elle me fit appeler : je vins ; elle vous avait éloignées : nous étions seuls ; elle me dit : « Mon bon Pamphile, tu vois sa beauté, sa jeunesse ; et tu n'ignores pas à quel point maintenant Tune et l'autie lui seront inutiles pour défendre sa pudeur et son bien. Par cette main droite, au nom de ton génie, de ta loyauté, de son isolement, je t'en supplie, ne l'abandonne pas et ne la trahis pas. Si je t'ai aimé comme un père, si elle t'a chéri uniquement, si elle a été complaisante pour toi en toutes choses, je te donne à elle pour mari, pour ami, pour tuteur, pour père. Je te laisse tous nos biens, et les confie à la foi. » Et elle me remet Glycère en mes mains ; la mort aussitôt fait son œuvre. J'ai reçu le dépôt, je saurai le conserver. »
Pamphile est plus émouvant que Moschion ; ses paroles ont plus de vivacité, ses sentiments plus de profondeur. L'histoire elle-même est aussi plus romanesque. La jeune fille ainsi livrée à elle-même, seule, sans ressources, nous touche davantage. Les jeunesgens de Ménandre ont un cœuraussi bon ; ils se disent contraints par leur devoir, ils se croient responsables du sort de celle qu'ils aiment. Moschion est, certainement, un des premiers modèles de ce lype cher à .Ménandre. 11 nous intéresse vivement déjà, et cependant il est complet. L'amour et le point d'honneur font agir Pamphile; et, pour pousser plus loin cette comparaison, le point d'honneur de Pamphile est plus émouvant que celui de Moschion vis-à-vis de son père. Moschion veut l'effrayer seulement. Dans
VAndrienne, au contraire, Famphile résiste à son père, qui, pour l'éprouver, veut le mariera une autre. A la fin de la pièce arrive un Athénien, Criton, expatrié à Andros, qui révèle toutlesecret de l'aventure : la jeune fille est de bonne famille ; rien ne s'oppose à ce que Pamphile l'épouse. Le père de Pamphile s'imagine que Criton est un personnage payé par le jeune homme pour forcer sa décision ; c'est une fourberie, dii-il à son fils. Celui-ci est très sensible à celte accusation de fausseté. Aussi lui, qui, jusque-là, a refusé d'écouter les propositions de son père, faiblil-il à ce moment : « Je veux bien, dit-il, épouser qui vous voudrez, afin de vous montrer combien vous vous trompez. » Le sentiment qui domine Pamphile est encore celui de Moschion, qui est accusé injustement par son père comme un fils indigne. Et cela nous aide à comprendre pourquoi Moschion ne peut supporter l'insulte paternelle.
Parménon apparaît, à la fin du monologue de Moschion, sur le seuil de la porte. Moschion l'appelle, afin de lui faire préparer la petite comédie projetée. Parménon réûéchil k part lui ;
« Par Zeus tout puissant, je me suis conduit d'une façon absurde et ridicule : je n'avais rien à me reprocher, et j'ai été saisi de peur ; j'ai fui mon maître. Qu'avais-je fait pour cela ? Considérons exactement les choses, une à une : mon jeune maître a eu des torts envers une jeune fille de condition libre ; ce n'est certes pas la faute à Parménon. Il l'a rendue mère ; Parménon n'en est pas responsable. L'enfant est entré dans notre maison : c'est lui qui l'a apporté ; ce n'est pas mcii. Quelque domestique a tout avoué ; encore une fois, quel mal a fait Parménon en tout cela ? Rien du tout. Alors pourquoi l'es-tu enfui, imbécile, lâche ? C'est ridicule ! Il m'avait menacé de me marquer... Quelle différence y a-t-il à l'être justement ou injustement ? C'est toujours aussi agréable !
Moschion. — Hé, toi !
Parm. — Bonjour.
Mos. — Trêve à ce bavardage ; entre vite à la maison.
Parm, — Pourquoi faire ?
Mos. — Apporte-moi une chlamyde et une épée.
Parm. — Que je t'apporte une épée.
Mos. — Oui, et vite.
Parm. — Pourquoi?
Mos. — Va et fais tout ce que je l'ai dit.
Parm. — Quelle est cette histoire ?
Mos. — Si je prends une courroie...
Pakm. — Inutile, j'y vais. (// s'arrête.)
Mos. — Qa'as-tu à tarder ? — Mon père va venir, il me suppliera de rester, inutilement, au moins pour un temps; il le faut. Puis, quand il me plaira, je céderai. Il faut seulement que je joue bien mon rôle. Par Dionysos, c'est difficile. Voilà : j'entends le bruit de la porte ; il vient. »
Moschion commence à réfléchir sur lui-même ; et son caractère, tel qu'il va se développer dans la fin de la scène, achèvera de nous faire comprendre sa surprenante résolution, son caprice d'enfant gâté. Vous voyez qu'il est déjà inquiet sur l'issue de la petite comédie : il est d'un caractère faible et sans énergie. La scène devient plus anitnée ; elle est faite sur le modèle de la scène entre Déméa et Nikératos. Elle est écrite en tétramètres trochaïques.
Parménon revient donc et s'adresse à son jeune maître :
« — Je crois que tu es en retard sur les événements ; tu ne sais rien, tu n'as rien appris et tu le fais un souci bien inutile...
Mos. — Tu n'apportes pas...
Parm. — On prépare ta noce là dedans ; on verse le vin, on brûle l'encens, on allume le feu pour le sacrifice.
Mos. — Tu m'entends, tu ne m'apportes pas...
Parm. — On t'attend depuis longtemps.
Mos. — Moi ? que me veut-on ?
Parm. — La jeune fille... {Ici le passage est mutilé.)
Mos. — Tu tardes encore?
Parm. — Tu es heureux, tu n'as rien à craindre. Courage I que veux-tu ?
Mos. — Tu veux me faire la leçon, sacrilège 1 dis ! {Il le frappe.)
Parm. — Que fais-tu, Moschion ?
Mos. — Ne vas-tu pas courir, m'apporter ce que je te dis ?
Parm. — Il m'a déchiré la lèvre !
Mos. — Tu n'as pas fini de parler ?
Parm. — J'y vais ! en voilà un malheur !
Mos. — Finiras-tu?... Dépêche-toi : rapporte quelque nouvelle. Maintenant le voilà qui va venir. Sil ne me supplie pas de rester, je vous le dis, s'il me laisse partir, dans sa colère... j'avais oublié d'y penser tout à l'heure. Alors que faire ? — Sans doute il ne fera pas cela ! Si cependant... tout arrive ! Je vais me faire moquer de moi, par Zeus ! en venant à récipiscence. »
Moschion comprend donc le ri'iicule puéril de sa conduite ; il voit le danger réel qu'il va courir, si son père le laisse partir. S'il cède, quel ridicule ! Ce trait est mis là par Ménandre, afin de rendre ce que la résolution de Moschion a d'imprévu plus vrai-
av
semblable. Ménandre aime, d'ailleurs, beaucoup les scènes de mysliHcalion: ainsi, da.nsV Arbitrage, qui, par sa conception, n'est pas sans quelque analogie avec la Samienne, l'action est prolongée par la mystification de Smikrinès, le seul personnage qui ne soit pas encore au courant du dénouement.
Le manuscrit de la Samioîne s'arrête ici. Nous ignorons la fin de la pièce. Sans doute, il devait y avoir une jolie scène entre ce fils, indécis entre son curieux point d'honneur et sa crainte d'être pris au piège, etDéméa, père au caractère faible, mais vif et primesaulier, qui aime son fils, qui est très bon, mais qui sait user joliment de l'ironie et plaisanter avec son interlocuteur. Ménandre avait dû tirer habilement parti de ces traits. Déméa comprenait aussitôt la pensée de Moschion, consentait à son départ pour l'efTrayer et, finalement, lui ouvrait ses bras. Tout finissait heureusement par le mariage de Moschion et Plangon.
Lsi S amienne n'est point une très longue pièce, surtout si le monologue de Déméa était le début même. Peut-être était-il précédé d'autres scènes, car vraiment la pièce serait bien courte. Toutefois, à s'en tenir aux indications nécessaires pour comprendre l'intrigue, il ne nous manque que peu de chose, car Déméa expose presijue toute l'action. Mais, puisque la pièce marche de façon un peu imprévue, peut-être se mettait-elle lentement en marche.
La peinture des caractères est curieuse ; mais l'art de Ménandre y est inférieur à celui que montre V Arbitrage. Il y a de l'arbitraire et du caprice dans les caractères comme dans l'action ; mais Ménandre a tout rendu vraisemblable. Les péripéties, selon l'excellente habitude de Ménandre, naissent d'une passion et ne sont pas dues au hasard. Le caractère de Moschion a, malgré tout, une unité et se comprend bien. Celte pièce de jeunesse montre, enfin, ce qui est à la fois pour Ménandre un avantage et un défaut: il n'y a pas, à vrai dire, de caractères. D'autres pièces ont pour titres des noms de vices ou de vertus ; mais nous ne les possédons pas et ne savons pas ce qu'étaient les caractères peints par Ménandre. Toutefois jamais il n'isole une qualité maîtresse à laquelle toutes les autres soient subordonnées. Aussi ses personnages sont-ils vivants ; ce sont des individus qui n'ont rien d'artificiel ni d'abstrait. Ils agissent peut-être capricieusement; mais Ménandre rend leur conduite vraisemblable. Déméa n'accuse point son fils: il rejette toute la faute sur sa maîtresse, l'innocente Samienne. Soit ; mais le contraire serait plus vraisemblable. Ménandre lui-même s'en est aperçu, puisqu'il a souligné cette conduite inattendue en la faisant expliquer directement
LA coMÉDiK Nouvelle 36*
aux spectateurs par Déméa lui-même. Le défaut que n'évite pas quelquefois Ménandre, c'est que de tels personnages, si vivants qu'ils soient, paraissent faibles et leur conduite sans suite véritable : il leur manque des traits généraux.
Le Héros.
La première comédie du recueil découvert par M. Lefebvre est /e/Te'ro^. Nous n'en avons qu'un court fragment ; mais c'est précisément le début de la pièce. Cela est d'autant plus important, que nous n'avons point le début des autres pièces retrouvées, ni de V ArbxtraQe^ ni de la Samienne, ni de la Belle aux boucles coupées. Nous pouvons donc voir, maintenant, comment commençaient lescomédies de Ménandre.
Tout d'abord la disposition est la même que dans les pièces de Plaute et de Térence : le manuscrit, dont la page est numérotée 28, carune comédie précédait celle-ci, donne un sommaire en vers iambiques, fait par un grammairien sans doute, et qui nous fournit, malgré sa sécheresse, deprécieux renseignements sur l'intrigue. Ce sont douze vers médiocres, écrits dans um^ langue terne, et qui sont un résumé fort libre de l'action. Puis suit la liste des personnages donnée, détail intéressant, dans l'ordre où ils apparaissent au cours de la pièce. Le premier est Gétas, un esclave, puis Daos, autre esclave : la pièce commence par une conversation entre ces deux personnages. Le troisième est 'Hptoc ©îô; : quel est-il ?
M. Lefebvre, lorsqu'il découvritle manuscrit, reconnut immédiatement que ces vers étaient de Ménandre; car, en tête de cette page du Héros, on lit... ENANAPûV. Le titre de la pièce manquait ; mais il supposa aussitôt que c'était la pièce, dont nous ne connaissions que le titre et un vers : le Héros. On fit quelques objections ; mais rtiypothèse a été confirmée par M. Kôrte. Celui-ci, parmi les bribes nouvelles publiées par M, Lefebvre dans sa deuxième édition, reconnaît le vers cité par ce grammairien comme étfint du Héros.
Lo litre de la pièce vient donc de ce personnage "ïïpoj; 0ïô;. Or il semble bien que le «Héros » n'apparaissait que pour dire un prologue. Ce détail mérite notre attention.
Il arrivait fréquemment, en efTet, dans les pièces de Ménandre, leurs irnilations laiines sont là pour en témoigner, que l'exposition était faite d'abord dans une scène dialoguée — et c'est ici le cas — puis dans un monologue débité par quelque personnage qui n'avait point, le plus souvent, d'autre rôle dans la pièce. Cette
sorte de prologue mettait le spectateur au courant de l'intrigue. Ainsi, chez Piaule, dans la Cistellaria, la déesse Fides intervient dans ce but. Dans le Trinummus^ ce sonlLuxuria et Inopia ; dans VAululaire, le Lar Familiaris, qui protège Euclion et sa famille. Cela rappelle tout à fait le prologue du Héros ; car le Lar Familiaris raconte au spectateur combien Euclionest avare, et annonce qu'il fera découvrir à celui-ci une marmite pleine d'or, qui sera la dot de Pliédria, fille d'Euclion. Celte jeune fille est, en effet, pleine de soins et de vénération pour le Lar Familiaris ; tandis que le vieil avare le néglige. L' "Hpw<; Oeôç est lui aussi, en quelque sorte, le Lar Familiaris de la maison où la pièce se joue. C'est l'àme divinisée du héros protecteur du y^^^'^- Son rôle dans la pièce est uniquement de compléter l'exposition par un prologue ; il est donc très, accessoire. Il donne son nom à la pièce, et cela nous prouve, une fois de plus, quel médiocre fondement sont les titres pour toute hypothèse concernant l'intrigue.
La scène se passe dans un dème pauvre de l'Âitique, le dème campagnard de Ptéléa, auprès de l'Hymetle. Les personnages sont^ en effet, de pauvres gens. Voici les éléments de l'intrigue ; vous y reconnaîtrez les incidents obligés de la comédie nouvelle. Dix-huit ans avant le jour où s'ouvre l'action, Myrrhina, mise à mal par Lâchés, aaccouché de deux jumeaux, un fils Gorgias, une fille Plangon. Plus tard Myrrhina a épousé Lâchés, sans reconnaître en lui son ancien amant. Les deux jumeaux ontété confiés à la nourrice Sophroné qui les a remis à un berger Tibeios, affranchi par Lâchés. Tibeios les élève. Jusqu'ici rien que de très banal. Tibeios est mort laissant une situation très obérée. Il a, dans une famine, emprunté deux mines à Lâchés et n'a pu les lui rendre. Gorgias, afin de rendreles honneursfunèbres à son père adoptif, a emprunté une troisième mine. Mais, pour éteindre cette dette, Gorgias et sa sœurse sont faits esclaves volontaires de Lâchés. Ils sont donc les esclaves de leur père : situation imprévue et saisissante, qui doit amener à la fin de la pièce l'inévitable reconnaissance. Plangon, à son tour, a eu deux aventures : d'abord, elle est aimée par son voisin Phidias, jeune homme de bonne famille ; elle s'est donnée à lui. Phidias a-t-il usé de violence ? La jeune fille a-t-elle consenti ? Nous n'en savons rien. D'autre part un esclave de Lâchés, Daos, veut l'épouser. Telle est la situation. A la suite d'incidents que nous ne connaissons pas, puisque nous ne possédons que les oOpremiers vers de la pièce, la paternité de Lâchés était reconnue, €t Plangon épousait Phidias.
Cette intrigue donnait lieu, sans doute, à des malentendus émouvants, surtout pour la mère, qui apprenait vraisemblable-
ment avant Lâchés quels étaient ses enfants, voyait, sans pouvoir protester, sa fille demandée en mariage par un esclave, et enfin comprenait que Plangon, elle aussi, avait été séduite. Certaines scènes devaient être très pathétiques.
Nous possédons la première scène : Daos s'entretient avec un autre esclave de Lâches, Géta. Le caractère de cet esclave amoureux est curieux. Daos a une grande délicatesse de sentiments ; son amour est très sincère. — (Dans une pièce de Plaute, la Casino, nous sommes avertis parle prologue que nous assisterons à un mariage d'esclaves ; et, comme il prévoit les protestations des spectateurs qui dédaignent de s'intéresser à de pareils êtres et de les voir se marier, Plaute a soin de nous prévenir qu'il en est ainsi en Grèce, à Carthage, en Apulie même où les noces des esclaves sont aussi somptueuses que celles des hommes libres) Voici cette scène :
« G. — Je crois, Daos, que tuas fait quelque grosse sottise, et te voilà dans l'angoisse, à la pensée de la meule et des entraves ! Cela se voit bien ! car pourquoi te frappes-tu la tête si souvent ? Pourquoi t'arrêtes-tu, l'arrachant les cheveux ? Pourquoi gémistu ?
D. — Hélas !
G. — C'est bien cela, coquin ! Ne devais-tu pas, si tu as pu ramasser un petit pécule, me le confier, pour le retrouver quand tu seras sorti d'embarras ? Maintenant, je partage ta peine.
D. — Je ne sais pas ce que tu veux dire ; mais il m'est arrivé une méchante histoire... Je suis perdu, Géta.
G. — Que dis-tu, maudit ?
D. — Ne me maudis pas, au nom des dieux : j'aime !
G. — Que dis-tu? tu aimes !
D. — Oui.
G. — Ah ! ton maître te donne plus de deux chénices (1) ! Cela ne vaut rien. Daos ! Tu dévores sans doute plus qu'à ta faim !
D. — Mon âme a été remuée à la vue d'une servante de notre maison, une bonne fille, de ma condition, Geta.
G. — Elle est esclave?
D. — A peu près, c'est tout comme. Il y avait un berger du nom de Tibéios qui habitait ici à Ptéléa ; il avait été esclave dans sa jeunesse. Il avait ces deux enfants jumeaux, à ce qu'il disait : Plangon, celle que j'aime...
G. — Bien, je commence à comprendre.
(1) Chéaice, mesure de blé. Géta veut dire : on te nourrit sans doute trop bien pour que toi, pauvre esclave, tu aies des soucis amoureux.
"^Bit. HKVUE UKS COURS ET GONFÉKiïNCES
D. — ...El le garçon, Gorgias.
G. — Celui qui s'occupe des bestiaux maintenant chez vous.
D. — C'est bien cela. Devenu vieux, Tibeios, leur père, pour les nourrir emprunta une mine à mon maître, et puis, car c'était un moment de faminp, une mine encore, et il mourut.
G. — Sans doute, ton maître ne voulut pas lui prêter une troisième mine.
D. — Peut-être ! Il mourut donc. Gorgias se procura quelque monnaie, lui donna la sépulture, lui rendit les derniers devoirs et vint chez nous avec sa sœur, où il demeure pour payer sa dette en travaillant.
G. — Et que fait Plangon ?
D. — Elle travaille la laine avec ma maîtresse, et lui rend quelques services.
G. — Elle fait la suivante ?
D. — Tu te moques de moi, Gela.
G. — Non, par Apollon I
D. — Géta, elle est très sage et très bien élevée.
G. — Et toi, alors, qu'espères-tu ?
D. — Je n'ai rien essayé de faire en cachette, par Hercule ! J'ai tout dit à mon maître : il m'a promis qu'elle m'épouserait ; il en a parlé au frère.
G. — Mes compliments I
D. — Pourquoi ? Il est absent depuis trois mois pour une sienne affaire. Il est allé à Lemnos... Qu'il soit récompensé. »
Telle est la scène, où se marque bien la différence entre le théâtre latin et le théâtre grec : ici les esclaves ne sont pas uniquement des fourbes ; ils prennent part à l'action d'une façon plus élevée.
Je ne veux point m'attarder sur cettecomédie que nous connaissons si mal. La fois prochaine, nous étudierons la Belle aux boucles coupées.
Cours de M. PUECH,
Professeur à l'Université de Paris.
« La Belle aux boucles coupées. »
Des quatre comédies de Ménandre que le papyrus du Caire nous a rendues, il nous reste à étudier celle dont nous possédons, après ['Arbitrage, les fragments les plus considérables. Elle porte un titre qui, pour être facile à comprendre, n'en est pas moins délicat à rendre en français ; c'est proprement : celle qui a été tondue tout autour, TIïpi/s'.pojjLÉvr, -Je titre est habituellement traduit : « La Belle aux boucles coupées » et je me servirai de cette jolie expression que l'usage a adoptée. Vous verrez bientôt qu'elle désigne l'héroïne, mais ne laisse guère deviner l'intrigue; toutefois le titre de la pièce a ici une signification plus particulière et qui se rapporte davantage ù l'action que dans VArbitrage, le Héros ou la Samienne. 11 désigne l'héroïne principale et vient d'une situation antérieure à la pièce, ou plutôt d'un événement qui donne le branle à l'action ; ce n'est plus d'une scène ou d'un personnage accessoire. Cet événement fait partie des données primitives de l'intrigue, il n'est point mis à la scène ; mais c'est par lui que l'action s'engage, il est l'incident d'où elle naît.
Celte comédie était, autrefois, une des plus mal représentées dans le recueil de fragments de Ménandre publié par Koch ; nous n'en possédions que des bribes insignifiantes et tout à fait insuffisantes pour nous permettre d'entrevoir l'action. Lucien y fait des allusions dans un de ses dialogues tout pleins des souvenirs de la comédie nouvelle, dans le Dialogue des Courtisanes ; un rhéteur, Philostrate, parle dans ses Lettres de la Belle aux boucles coupées et de son amant Polémon. Nous pensions donc, d'après ces quelques renseignements et ces éloges, que la comédie inconnue devait être une des plus intéressantes de Ménandre, puisque des plus réputées. Cette supposition était juste ; nous pouvons juger la pièce aujourd'hui.
Sa résurrection est le résultat d'une succession de trouvailles heureuses qui s'ajoutèrent les unes aux autres et se complétèrent mutuellement. Ce furent d'abord deux savants anglais, M*" Grenfell et Hunt, qui trouvèrent dans le deuxième volume du
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sarde achève la conquête : successivement, TOmbrie et les Marches, puis le royaume de Naples, sont annexés, malgré l'opposition sourde deGaribaldi, qui, de concert a,Vec Crispi, aurait voulu établir une république à Nàples. Bientôt Capoue et Gaète capitulent ; le royaume de Naplesiout entier appartient maintenant à la Sardaigne. L'entrevue de Varsovie, entre la Russie, l'Autriche etla Prusse, ne peut que marquer son mécontentement et rompre les relations diplomatiques avec le nouveau royaume italien. Cavour ne s'en préoccupe guère.
Ainsi les résultats de l'intervention française de 1859 n'ont pas été ceux que Napoléon avait escomptés. L'Italie n'est pas une confédération, mais un royaume uni sous un seul souverain. Il a gagné Nice et la Savoie ; mais il a perdu l'alliance de l'Angleterre, mécontenté le parti catholique intransigeant. Une forte opposition le menace à l'intérieur ; ^l reste isolé en flurope.
papyrus découvert à Oxyrrhinchus un fragment assez étendu de la pièce. Ce papyrus est relativement ancien ; c'est un des plus anciens que nous possédions : il est du P"^, au plus tard du II' siècle après Jésus-Christ. Il contient 50 vers de la fin de la Perikeiromeni\ mais qui ne permettent pas de conclusions ; ils provoquaient au contraire de nouvelles questions, piquaient davantage encore notre curiosité. — En 1907, le manuscrit trouvé par M. Lefebvre à Aphroditopolis nous rendit 300 vers de cette comédie, mais en mauvais état. — Enfin, en 1908, un savant allemand acheta en Egypte, à Antinopolis, un parchemin qui renfermait un nouveau fragment de 121 vers. Une partie d'entre eux se confondait avec ceux déjà connus par le manuscrit du Caire. Ce parchemin se trouve conservé aujourd'hui à la Collection des Papyrus de Leipzig. M. Kôrte a publié ces vers dans son édition. Nous possédons donc, en tout, 430 vers environ. En restituant l'ordre des feuillets dans le papyrus du Caire, en le comparant avec les autres fragments, on peut, à l'aide de calculs que je vous épargne, apprécier Fimportance des lacunes et la longueur de la pièce. Elle avait la longueur moyenne de 1.000 ou 1.100 vers. Nous en avons donc perdu un peu plus de la moitié ; mais l'action est parfaitement saisissable dans ses grandes lignes, car nous possédons les scènes les plus importantes où apparaissent les personnages principaux, où se développent Jes caractères les plus intéressants. Il reste cependant quelque obscurité sur certains points de l'action et sur des rôles secondaires.
C'est une excellente comédie ; l'intrigue en est amusante, les caractères naturels, vrais, individuels, comme dans les meilleures œuvres de Ménandre. Cette pièce est, avec {'Arbitrage, celle qui nous donne la plus haute idée de son talent ; elle est supérieure à la Samienne. D'ailleurs elle n'est point, comme celle-ci, une œuvre de jeunesse : vous vous rappelez par quelles déductions nous sommes, à propos de la Samienne, parvenus à cette conclusion. La Perikeiromenr est une œuvre de maturité. Ménandre avait 40 ans lorsqu'elle fut écrite, il était en pleine possession de son talent. Des allusions précises permettent de dater la pièce. Il y est question des malheurs de la Grèce ou plutôt des malheurs de Corinthe «. Ka'. -zôjv Kop'.v6ia/.(Lv /.a/.wv... » Or, à quel moment de cette période pleine de troubles qui suivit la mort d'Alexandre convient-il Je mieux de rapporter cette allusion ? En 308, Corinthe fut occupée par Ptolémée d'Egypte, qui y installa une garnison ; il garda la ville en son pouvoir jusqu'en 306. Avant de partir pour une expédition en Asie mineure et dans l'ile de Chypre, Démé-
trius Poliorcète tenta vainement de reprendre la ville en essayant de corrompre le chef de la garnison égyptienne, Léonidas. Mai& cette occupation ne justifie pas le mot de Ménandre; car, pendant ces deux années, Gorinthe fut en somme tranquille. Il dit dans le prologue de la pièce :
xaî TO'j TToXéfJLou /.al twv KoptvO'.axôjv xay.îov a'j^avofxÉvwv,...
« comme les maux de Gorinthe allaient croissant,.,. » il fait donc allusion à d'autres événements malheureux qui sont venus successivement fondre sur Gorinthe. Or, vers 306, la guerre reprit de plus belle dans la Grèce centrale et le Péloponèse ; elle était due aux menées de Gassandre, tandis que Démétrius était absent. Diodore nous l'a racontée. De 306 à 302, ce ne furent dans toute la Grèce que désordres et misères. Cette guerre est appelée, dans un décret d'Athènes en l'honneur de Démocharès. « la guerre de 4 ans », '^ zz-zpct-xr,:; -ôlzixo:; ... En 304, Gassandre menaça même l'Attique ; Athènes fut en péril. Il poussa une pointe vers l'isthme de Gorinthe et réussit à s'emparer de la ville qui, depuis 306, était aux mains de fJémétrius. En 304, celui-ci, d'un tempérament belliqueux, reprit Gorinthe et le Péloponèse. En 302, la paix fut conclue. G'est donc durant cette période de 306-302 que la guerre fut la plus violente et la Grèce surtout éprouvée. Gorinthe était par sa situation une proie que les adversaires se disputaient avec acharnement. L'action est située peu de temps après la guerre de 4 ans : la pièce est donc au plus tôt de 300. Et, comme Ménandre est né vers 343-40, il avait, lorsqu'il l'écrivit, quarante ans environ. Il devait écrire encore pendant dix ans pour le théâtre.
J'indiquerai brièvement les éléments de l'action nécessaires pour comprendre son développement dans la suite. Vous reconnaîtrez immédiatement l'éternelle aventure sans laquelle une comédie ne peut être conçue ; elle ne vous surprendra pas : il y a une exposition d'enfants et, à la fin de la pièce, l'inévitable reconnaissance. Deux enfants, un fils et une fille, ont été exposés bien que sortis d'une union légitime. Pourquoi donc onl-il& été exposés? Ge n'est pas, cette fois, pour sauvegarder l'honneur de la mère. Mais le père est trop pauvre pour les élever ; il s'en croit incapable. C'est un marchand de Gorinthe qui, coup sur coup, voit mourir sa femme aussitôt après la naissance de ses enfants, et apprend que le vaisseau qui portail sa fortune a sombré dans la mer Egée. Il est ruiné, découragé : c'est ainsi que, plus
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lard, il cherchera à excuser sa conduite. Une vieille femme trouve et recueille les deux pauvrets. Mais elle est trop misérable pour les élever tous deux ; elle garde la fille et cède le fils à une voisine qui n'a point d'enfant et dont le mari désire vivement être père. Par fraude, elle fait passer cet enfant pour le sien. Cette supposition est encore une donnée commune, ordinaire, de la comédie nouvelle. A ce propos, il convient d'examiner dans quelle mesure les poètes se conforment en cela à la réalité ou usent d'une fiction commode pour amener des situations pathétiques.
Certes, il y a dans cette donnée beaucoup de conventionnel ; mais le point de départ est une aventure très réelle, bien qu'assez rare, et qu'ils ont généralisée. Ils créent ainsi des imbroglios, des malentendus, qui sont le nœud d'une intrigue. Ce ne sont pas des fictions arbitraires. Dans la société antique où le sort de la femme mariée, sans enfants, est si peu stable, où la répudiation la menace sans cesse, les suppositions d'enfants ne devaient pas être chose inconnue ; elles étaient excusables dans de pareilles circonstances. Mais, si de telles suppositions étaient possibles, elles étaient plutôt exceptionnelles.
Le garçon est donc élevé dans une famille riche, où il passe pour le fils de la maison. Sa sœur grandit ; elle est d'une grande beauté. Et, lorsque l'action s'engage, dix-huit ans se sont écoulés depuis les premiers événements que je viens de vous raconter. La mère adoptive de la jeune fille est réduite à la misère par la guerre de 4 ans. Elle n'a point d'espoir de marier la jeune fille ; et, dans son embarras, elle laisse un galant soldat, Polémon, devenir l'amant de Glycèra. Mais, avant de mourir, elle a révélé à celle-ci le secret de sa naissance et la supercherie par laquelle son frère est élevé dans une famille qui n'est point la leur. Pourquoi celle révélation? C'est que le frère de Glycéra, Moschion, est un voisin de sa sœur. Polémon l'a installée en effet dans une maison voisine de celle de Moschion ; et le jeune homme, qui est d'un tempérament amoureux et ardent, a remarqué sa sœur et essaie de la rencontrer.
La vieille veut éviter un malheur, et ses inquiétudes sont fondées; car Moschion, qui rôde sans cesse autour de Glycéra, épiant ses actions, la trouve seule, un beau jour, sur le seuil de sa porte; il court à elle et l'embrasse. Glycéra, qui sait fort bien qu'il est son frère, se laisse faire, ne résiste point ; mais le jeu est dangereux, car survient Polémon, dont le naturel est aussi vif que celui de Moschion ; il s'emporte, Moschion s'enfuit. Polémon furieux lire son épée et, saisissant, Glycéra, lui coupe les cheveux :
n'est-ce pas la plus belle vengeance qu'on puisse tirer d'une femme belle et coquette ?
M. Karl Robert imagine un châtiment plus raffiné. S'appuyant sur un texte d'Aristophane {Thesm. 836 suiv.) et de son scholiaste, il veut que Polémon ait donné à la coitTure de Glycéra une forme spéciale, qu'il lui ait coupé les cheveux en -/.zotov, qui est la coiffure des courtisanes. Polémon aurait donc, comble de vengeance, noté Glycéra de débauche. Mais il n'est pas sûr que les textes invoqués puissent être pris dans ce sens précis. Il est plus naturel de penser que Polémon s'est vengé de Glycéra comme il pouvait le mieux le faire, en la rendant ridicule et laide. Ce trait de brutalité grossière est courant de la part d'un soldat ; on en remarque de nombreux exemples dans la comédie ancienne. Dans Y Eunuque de Térence, Thrason fait le siège de la maison de son amie Thaïs, comme Polémonfera celui de lamaison deGlycéra. — Une autre fois. Thaïs, voyant son amant se mettre en colère, passe subrepticement ses bijoux à sa suivante, afin qu'elle les mettre en sûreté ; elle craint que Thrason, se jetant sur elle, ne les brise. Voici un autre exemple de cette brutalité pris dans les dialogues où Lucien s'est inspiré le plus de la comédie nouvelle. Dans le Dialogue des Courlisanes, un soldat force la porte d'un banquet où il sait que se trouve sa maîtresse et il la bat. Deux femmes se plaignent d'avoir été souffletées, battues ; leurs beaux vêtements sont déchirés. Une pièce de Ménandre a pour titre 'P3:-!^o;jLÉvT,, celle qui a reçu des soufflets : il s'agit, sans doute, des violences faites à quelque joueuse de flûte.
Mais où se passe l'action ? Sur ce point, on n'est pas d'accord. Les uns disent à Athènes, les autres à Corinthe. Les allusions, que nous avons relevées, aux malheurs de Corinthe datent la pièce. Faut-il en conclure aussi que la pièce se passe à Corinthe ? Polémon est Corinthien de race ; nous l'apprenons au début de la pièce. Mais ces malheurs de Corinthe ne désignent-ils pas les malheurs de la Grèce en général ; rien n'indique, en effet, que la guerre de 4 ans ait été dite guerre de Corinthe. Je crois pourtant que Ménandre a dû placer la scène dans cette ville. Le fait ne serait pas exceptionnel et n'aurait rien qui dût nous étonner. Les pièces grecques imitées par les auteurs latins ont dû être jouées ailleurs qu'à Athènes et non à Athènes seulement. La scène des Captifs de Plante est en Etoile ; peut-être l'original y a-il été représenté. Le Curculio se passe dans l'Asclépeion d'Epidaure. Psut-être l'original a-t-il été représenté dans le beau théâtre d'Epidaure, donlles ruines ont été si bien étudiées et la restitution tentée par M. Lechat. — Beaucoup de pièces de la comédie an-
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tique ne se passaient pas à Athènes. Les Ménechmes, qui ont été tant imités (et tout récemment encore par M. Tristan Bernard), n'ont point leur action à Athènes, ni le liudens. Diphile avait fait une comédie qui se passait à Corinthe ; ce vers nous le montre (fr. 32 Koch) :
VjfJL'.JJLOV 'CO'JT' Èïxi, ^ï/.T'.Tx', £vOàO£ KoOlvOlOlTlV.
Il n'y a donc, dans cette conjecture, aucune invraisemblance ; le fait n'est pas rare.
Mais quelles raisons aurait eu Ménandre de placer la scène ailleurs qu'à Athènes ? On en a proposé de nombreuses ; il y a quelque intérêt à vous en présenter quelques-unes. D'abord ce n'est certainement pas par un souci de couleur locale et d'exotisme, qui sont totalement indifférents au public athénien et aux auteurs mêmes. Les mœurs, que l'action soit ici ou là, sont toujours sensiblement les mêmes. Le décor n'est point un élément d'intérêt ; la mise en scène n'intéresse pas. Il n'y a qu'un exemple dans le théâtre de Plante où un personnage carthaginois ou persan soit intéressant parce qu'il est étranger. — Ménandre, a-t-on dit, aurait obéi ici à une autre tendance : la situation de Polémon et Glycéra est plus conforme à la législation de Corinthe qu'à celle d'Athènes, Polémon a Glycéra pour maîtresse régulière, il vit avec elle : c'est un concubinage ; il l'a toujours traitée comme sa femme légitime ; il a dû s'engager, pour calmer les inquiétudes de la vieille femme, à assurer le sort de Glycéra. Celle-ci sait qu'elle est de naissance libre, et veut être sans doute traitée comme telle. Mais les Athéniens admettaient parfaitement cet état de concubinage. Il y avait même des lois qui le réglaient : on avait le droit de prendre une maîtresse pour avoir des enfants; nous possédons sur ce point des textes qui nous ont été gardés par les orateurs. Cette situation était presque régularisée, légalisée, et quiconque trouvait sa maîtresse en flagrant délit d'adultère pouvait la tuer pour la punir. Daos la Perikeiromenè, un ami de Polémon, Pataicos, essaie d'apaiser la colère de Polémon en lui représentant qu'il n'a pas le droit de se venger lui-même ; qu'il peut porter une plainte civile, mais non exercer un châtiment corporel. Il s'agirait alors d'une autre législation que celle d'Athènes, et, par un souci de vraisemblance, Ménandre aurait porté l'action à Corinthe. — Mais vous voyez qu'en fait il n'y a pas eu flagrant délit : il a vu Moschion lutiner Glycéra, et Glycéra se laisser faire, voilà tout. Et puis, lorsque Pataicos parle ainsi, nous sommes au lendemain du jour où la chose s'est passée. II n'y a
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donc plus flagrant délit. Donc la raison invoquée n'est pas suffisante. Pourtant je crois que l'on doit placer l'action à Corinthe.
Il manque environ 110 vers avant les premiers que nous possédons. Le papyrus nous présente d'abord un prologue débité par une divinité allégorique. C'est la méthode habituelle d'exposition dans la comédie antique ; les exemples dans les imitations latines en témoignent. Nous en avons nous-mêmes trouvé un exemple dans le //eros. La pièce commence par un dialogue entre Géta et Daos, deux esclaves dont l'un joue un rôle important ; et, d'après la liste des personnages donnés dans l'ordre où ils apparaissent sur la scène, il devait y avoir une tirade de Héros, personnage allégorique, qui représentait le génie de la famille, sorte de Lai- Familiaris. Un prologue devait donc compléter l'exposition. C'est un procédé constant dans les imitations latines : ou bien il n'y a qu'un prologue, ou une scène d'exposition, puis un prologue.
Ce procédé nous surprend : l'exposition est ainsi faite en dehors de l'action par un personnage étranger. Nous trouvons celte méthode trop facile. Pourquoi Ménandre l'emploie-t-il, se faisant ainsi la tâche par trop belle ? Pourquoi un homme de métier comme lui ne fait-il pas l'exposition uniquement en action? Déjà, avant lui, Euripide, qu'il a beaucoup imité, dont il dépend le plus, avait commencé ses tragédies par une longue tirade monotone où un personnage nous raconte la légende, le lieu de l'action, la généalogie des personnages, etc.. Aristophane s'était moqué de ce procédé dans les Grenouilles. M. Desriviers, de l'Université de Montpellier, a étudié récemment les prologues d'Euripide ; il y a reconnu un art croissant avec les années ; mais, toujours, leur emploi a subsisté. Comment l'expliquer ? Il est difficile d'en donner une explication simple ; car Euripide est un esprit divers, complexe, et je ne veux point tenter ici de résoudre ce problème. En fait, c'était un procédé admis par le public de Ménandre. Dans la tragédie, on ne cherchait point d'intérêt dans la fable qui était connue de tous les lettrés ; elle n'excitait aucune curiosité ; mais on demandait à l'auteur de peindre des caractères ; mais il fallait mettre les gens peu instruits au courant des données de l'action. Et c'est à quoi tendait le prologue : on trouvait plus commode de résumer ainsi leséléments de l'intrigue, on attachait peu d'importance à cet exposé. Chez Ménandre et dans la comédie nouvelle, on pourrait sans inconvénient supprimer le prologue ; on comprendrait encore parfaitement l'action avec les données fournies par les premières scènes. Ce n'est donc pas pour se dé-
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■charger d'une tâche qu'il aurait trouvée trop lourde que Ménandre a usé du prologue. Mais il était préférable, étant donné le public auquel il avait affaire, de lui exposer préalablement et franchement le sujet.
C'est un usage que Ménandre a surtout adopté dans les pièces où l'action est plus compliquée. Elle n'est pourtant jamais très compliquée, embrouillée, ni chez Ménandre ni dans la comédie antique. Les Latins la trouvaient même trop simple, trop peu chargée. Aussi, incapables qu'ils étaient de tirer de leur propre fond une intrigue plus nourrie, employaient-ils la contaminatio . Ils fondaient deux pièces en une seule en mêlant les intrigues afin •de renforcer l'action. C'est une méthode avouée par Térence, défendue par lui. Ainsi VAndrienne est imitée de V Andrie^ine et de la Périnthienne. V Eunuque du KôXat et de l'Eùvoù/^o; de Ménandre, les Adelphes de comédies de Ménandre et de Diphile,etc... Mais, si l'action est simple, les données en sont toujours compliquées ; elles sont en dehors de la pièce et souvent peu claires. Vous vous souvenez de l'intrigue compliquée du Héros.
Le personnage qui débite le prologue peut varier : c'est tantôt une divinité, comme dans le Héros, \e Rudens (Arcturus), VAulularia (Lar Familiaris) ; tantôt un personnage allégorique : dans Cistellaria {^.u\\li\lm) le Trinummus (Luxuriaet Inopia). C'estun mode usité au temps de Ménandre ; car, sur un fragment de prologue, conservé par un papyrus qui se trouve à Strasbourg, Dionysos qui parle fait allusion à d'autres divinités ou personnages auxquelles on fait prendre la parole : lui, au moins, est un dieu véritable ; il faut le croire. Les témoignages que nous possédons prouvent que Ménandre use des deux modes. C'était dans une pièce perdue, EX£Yxoc,lai*reMue, Lucien, dans un de ses opuscules, imite Ménandre sur ce point : la Preuve, dit-il, est bienle prologue incarné ; en elTet ne se produit-il pas toujours à la fin une inévitable reconnaissance. D'autre part, voici un autre aspect du prologue : c'est "Avvoca, la Méprise, ainsi qu'il faut traduire ; c'est en effet ce qui est impliqué par les données préliminaires de l'action. C'est la Méprise qui débite le prologue de la Perikeiromené.
Qu'y avait-il dans les vers aujourd'hui perdus qui le précédaient? Les conjectures sont diverses. On se plairait à imaginer que Ménandre a représenté sur la scène Glycère sur le seuil de sa porte, le baiser de Moschion, la vengeance de Polémon : c'eùtété un joli début et plein de vivacité ; mais il ne l'a pas fait. On l'avait prétendu en se fondant sur un vers restitué du prologue, qui disait : « Vous avez vu la scène. » C'est de celle-là qu'il se serait
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agi. Mais le texte a été revu, et on lit sur le manuscrit àoToç. non àoz'A, Il faut restituer non « ce que vous avez vu », mais « ce qu'il vous a dit ». Il est donc certain que la scène où la Belle voyait ses boucles coupées n'était point représentée. Avant Agnoia apparaissaient Polémon et Glycéra ; mais la vengeance avait eu déjà lieu. D'après certaines allusions, elle avait dû être accomplie la veille au soir. Cette scène qu'on aurait désiré trouver au début de la pièce ne s'y rencontre donc pas. D'ailleurs, les anciens n'aiment point de pareils coups de théâtre au commencement d'une pièce. Ils préfèrent des scènes de calme dialogue, surtout si elles doivent être suivies d'un prologue nécessairement froid et peu mouvementé ; le contraste aurait été trop violent.
Cours de M. PDEGH.
Professeur à l'Universilé de Paris.
La Belle aux boucles coupées (sui^c).
J'ai commencé dans ma dernière leçon l'élude de la Belle aux boucles coupées, la dernière des pièces qui nous ont été restituées par la découverte de M. Lefebvre. Je m'étais borné à vous donner un aperçu général du sujet de celle comédie et je vous avais montré quel devait être, selon toute vraisemblance, le début de la pièce. Je vous ai expliqué le procédé dont Ménandre s'est servi d'ordinaire dans l'exposition de ses pièces et dans quelle mesure il nous paraissait aujourd'hui artificiel et froid. Mais il résulte de la tradition ancienne et en particulier de l'influence d'Euripide. Après une scène de dialogue entre les deux principaux acteurs, Polémon et Giycère, etpeut-êlre aussi l'esclave de celui-là, Sosias, apparaît Agnoia, la Méprise, qui prononce le prologue.
Il est extrêmement curieux, et permettez-moi encore, avant de vous le lire, quelques réflexions qu'il provoque ; il mérite d'être examiné de très près. Ménandre s'y révèle disciple d'Euripide ; nous avons déjàrelevé les traces de cette influencedansledialogue et dans les caractères. Mais il y a dans l'emploi que Ménandre et Euripide font du prologue de sensibles différences, qui, je me hâte de le dire, sont tout à l'avantage de Ménandre. Euripide a, de parti pris, ôté toute vie à ses prologues ; il les a privés d'intérêt ; et plus il s'avance dans sa carrière, plus on est frappé de voir qu'il s'applique à leur donner une sécheresse plus grande. Ils sont de plus en plus froids et méthodiques. Il n'en est pas ainsi dans la comédie ancienne : les prologues de la comédie latine imités de ceux de la comédie grecque ne sont pas sans vie ni sans intérêt, et ceux qui nous sont parvenus, dont plusieurs ont été faits pour des reprises, donnent au personnage qui les prononce une physionomie originale et une vie particulière. Happelez-vous l'Arcturus dans le liudens et le Lar Familiaris dans VAulularia. Plauleparlesouvent, danslesprologues, de ses propres aflaires ; il essaie de capter la bienveillance de son public en accu-