CHAPITRE V
It.,
Manifestation socialiste. — Un petit crédit de 2 millions. — Variation de la Commission. — Inconséquences de M. Léon Bourgeois. — La récompense de la prévoyance des autres.
— Prime au placement sur TÉtat contre riuitiative individuelle. — Les surenchères. — De 100 à 600 millions. — L'obligation exclut la solidarité morale. — Pangermanisme.
— Méphistophélès peut rire.
Selon le procédé de Timmortel Gribouille, la Chambre des députés, pour combattre la politique socialiste, a voulu faire une manifestation socialiste (avril 1894) .
Elle inscrit au ministère du commerce, au chapitre 37, un crédit de 2 millions qui pourra se monter à des centaines de millions sous ce titre; « Bonification aux pensions de retraite. Allocation à la vieillesse. » H est évident que c'est une excellente manière de dégoûter les gens du socialisme que de leur dire : — N'écoutez pas Jaurès et Guesde ; nous qui sommes leurs adversaires et de bons bourgeois appartenant à la société capitaliste qu'ils veulent exproprier, nous sommes aussi socialistes qu'eux, et la preuve, c'est que nous avons inscrit au budget du ministère du commerce un crédit de 2 millions pour faire quelque chose qui le prouvera.
C'était sur la demande de la commission de prévoyance sociale, présidée par M. Léon Bourgeois, que la commission du budget avait inscrit ce chiffre qui est à peu près'égal au déficit du projet de budget que la Chambre des députés a envoyé au Sénat.
On a les deux millions : il ne reste plus qu'une question à examiner : c'est leur emploi. La commission avait apporté un projet appliquant ce crédit à majorer les petites pensions de la Caisse nationale des retraites, à doubler les petites au-dessous de 75 francs, à augmenter de 75 francs les pensions de 75 à 285 francs, et à porter à 360 francs les pensions qui dépasseraient le chiffre de 285 francs. Je crois que c'est là le dernier système : car la commission en a varié plusieurs fois.
De plus, pour que les pensionnaires eussent droit à ces majorations, ils devraient justifier qu'ils n'ont pas, par ailleurs, plus de 360 francs de ressources.
Le président de la commission de prévoyance sociale, appelée ainsi par antiphrase, M. Léon Bourgeois, célébra pompeusement les vues élevées de la commission. A celui qui n'a rien placé à la Caisse nationale des retraites, rien. Il n'a pas « fait d'effort», et la majoration doit récompenser l'effort.
On lui fit doucement observer qu'il récompensait d'autant plus l'effort qu'il était plus limité, puisqu'il doublait la pension au-dessous de 75 francs, tandis qu'il donnait moins à celui qui était parvenu à s'assurer une pension supérieure. On lui fit encore observer que celui qui se serait assuré une pension supérieure à 360 francs, quelque effort qu'il eût fait, était complètement dédaigné par son système, qui semblait donner une prime en progression du moindre effort.
On lui fit encore doucement observer que s'il voulait récompenser ceux qui avaient fait un effort personnel
de prévoyance, il se trompait complètement : car pas un ouvrier n'avait placé pour son compte à la Caisse des retraites ; c'étaient Tadniinistration qui plaçait pour les cantonniers, de grandes usines et de grandes compagnies qui agissaient pour le compte des titulaires des livrets. M. Léon Bourgeois récompensait donc la prévoyance des assureurs dans la personne des assurés^ mais non pas l'effort de ceux-ci.
On continua de lui faire observer qu'il excluait du bénéfice de ses libéralités des gens qui avaient fait, eux, de véritables sacrifices personnels; des paysans qui avaient peiné toute leur vie pour se procurer une hutte et un lopin de terre; des pères de nombreuses familles qui avaient pris sur leur salaire pour instruire et établir leurs fils, marier leurs filles. A ceux-là qui avaient fait acte d'initiative, rien; à celui pour qui on avait déposé dans une caisse d'Etat, tout. C'était une prime au placement sur l'Etat et contre l'action individuelle.
Cette majoration avait un caractère censitaire : — A celui qui n'a rien, rien!
Pour que l'Etat vînt au secours du vieillard, il fallait qu'il eût commencé par être assuré d'une petite pension. On demanda au président de la commission de prévoyance si celui qui n'a rien n'est pas encore plus malheureux que celui qui a quelques petites renies. M. Léon Bourgeois répondit noblement que l'Etat [ne devait pas être l'Etat providence, sans réfléchir qu'il lui donnait ce caractère, pour les vieillards qui avaient eu la chance de verser, de gré ou de force, dans une caisse qui a déjà coûté plus de cent millions de sacrifices aux contribuables qui ont voulu s'assurer des ressources par eux-mêmes.
Par la force des choses, des projets de ce genre sont
toujours susceptibles de surenchères. Si l'Etat doit assurer à tous les cit)yens un minimum d'existence, ce qui est la vraie formule socialiste, on peut toujours augmenter les dépenses. Le gouvernement avait d'abord fixé la limite d'âge à soixante-dix ans ; la commission l'abaissa à soixante-cinq ans. D'autres l'abaisseront encore. La commission avait limité' les subventions aux pensit)nnés de la Caisse des retraites. M. Leydel deirnainda que l'Etat vînt au secours de tous les vieillards n'ayant pas de moyens de subsistance acquis. II fait participer à cette charge pour moitié les départements et les communes : mais ce seront toujours les contribuables qui la supporteront. A combien se monteront ces charges? Ces évaluations varient autant que les systèmes. L'expérience de la loi de 1853 sur les retraites nous permet d'affirmer qu'elles seront toujours au-dessous de la réalité. On va de 100, de 180 millions à 500 ou 600 millions. Ces cHiffres n'ont, en réalité, d'autre mérite que la fantaisie du législateur.
Mais le législateur ne pourra s'arrêter. L'expérience qu'il tente l'engage pour l'avenir. Il crée une nouvelle dette viagère; il ajoute des créanciers à tous ceux qui obèrent déjàTEtat; il prend des engagements, tels que, s'il les trouvait un jour trop onéreux, il ne pourrait s'y dérober sans être, ajuste titre, accusé de banqueroute. On a beaucoup parlé de solidarité, à propos de ce projet. Je ferai observer à M. Bourgeois que la solidarité obligatoire qu'il impose aux contribuables n'a point pour résultat de développer leurs vertus morales : la contrainte provoque la résistance chez ceux qui sont forcés de payer ; la proclamation du droit à l'assistance développe l'esprit de mendicité chez ceux qui se croient appelés à recevoir.
32fi LA COMÉDIE SOCIALISTE
Je sais qu^il y a quelqu*ua qai encourage et approuve complètement ces tentatives de socialisme d^Ëtat : c'est M. Bœdiker, le président de l'office impérial des assurances allemandes ; il est venu à Paris pour assister à rinaaguration du Musée social, et, dans une interview, il nous a donné des leçons de fraternité !
Le pangermanisme fait son œuvre; les socialistes révolutionnaires nous dominent avec TEvangile de Karl Marx ; les socialistes bourgeois — avec )u sans jeu de mots — nous infectent de socialisme bismarckien.
Méphistophélès peut rire.