‹ La comédie socialisteChapitre 117 sur 199 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

0(i»ur rayonnant. — Parole de sensibilité. — Le vertaOTX Robespierre. — Subordination de la justice à la politique. — Le pauvre et le rôveur. — Les tribataîres. — « C'est le châtelain qui paiera. >» — Expropriation de la sowété capitaliste. — Solidarité de la politique socialiste.

Nous savions que le cœur de M. Bourgeois débordait. M. Bourgeois ne peut pas contenir dans sa poitrine ce cœur trop gonflé. Chaque fois qu'il parle, il est obligé de Tétaler vSur la tablette de la tribune ou sur la table du banquet. Ce cœur palpite à toutes les soufl'rancos humaines. Ce cœur rayonne de sympathies. Ce [cœur est solidaire de tous les cœurs. La politique de M. Bourgeois n'est que la docile servante de ce viscère. Quand il parle, ce n'est pas son cerveau qui fonctionne, c'est son cœur. Il s'ouvre la poitrine et il montre un cœur rayonnant comme on en voit tant d'images aux devantures des boutiques de la rue Saint-Sulpice.

Dans les manuels du Parfait secrétah^ que vendaient les colporteurs pour apprendre aux jeunes gens et aux jeunes filles l'art de la correspondance, le mot cœur se trouvait ainsi répété à chaque ligne. Les amoureux n'écrivaient ni avec leur main ni avec une plume,

mais avec leur cœur. Les cœurs des enfants devaient être déposés aux pieds de leurs parents. Le cœur était enlevé de sa fonction véritable pour être mis à tous les usages.

M. Bourgeois a repris pour son compte ce genre de rhétorique.

On se méfie de toute personne qui a Thabitude de dire : « Je ne mens jamais » et on a raison, car celui qui n'a pas l'habitude de mentir, ne soupçonne môme pas qu'on puisse supposer qu'il mente. On soupçonne aussi ceux qui font parade de la générosité de leurs sentiments, à tout propos et hors de propos. Ce n'est pas seulement au théâtre que Tartufe nous a appris ce qu'il en fallait penser.

Au club des Jacobins, dans la Convention, en entendait le vertueux Robespierre et ses vertueux amis invoquer à tout propos leur sensibilité, verser des larmes au nom de l'humanité, gémir sur les calomnies dont ils étaient l'objet, alors qu'ils ne reculaient devant aucune calomnie pour envoyer leurs victimes à Téchafaud. Ces âmes sensibles ont épouvanté le monde de leurs atrocités; et qu'est-ce que la phraséologie de M. Bourgeois? sinon une réminiscence de la phraséologie jacobine.

Elle me donne d'autant plus de méfiance que nous pouvons la juger par ses actes. Ne s'est-il pas fait l'exécuteur de toutes les haines des socialistes et. des radicaux-socialistes? Quand il a pris le ministère, il y était entré avec son Fouquier-Tinville ; et les débats du Sénat ont montré que M. Ricard subordonnait la justice à la politique.

Nous ne savons dans quel état était alors le cœur de M. Bourgeois, mais la politique de son cabinet était une politique de fiel.

M. Bourgeois a déclaré qu'il n'entrerait pas dans les détails de son programme ni de ses projets. Je le crois bien, car partout on aurait aperçu la même contradiction.

11 parle de son respect pour la propriété individuelle. Mais comment semanifeste-t-il? Par son projet d'impôt progressif sur le revenu personnel. Pourquoi ce projet était-il si bien vu des collectivistes et pourquoi M. Bourgeois avait-il conquis leur appui? C'est qu'il leur livrait Tinventaire des fortunes. De plus, il leur donnait l'instrument de confiscation. M. Bourgeois embrayait la mécanique. Ils n'avaient qu'à la serrer un peu, en accélérer la vitesse, et ils confisquaient la société capitaliste. Le taux de la progression dépend du caprice et de la fantaisie du gouvernement. Rapidement il peut rélever à 100, à 200, à 300 p. 100. C'est la loi du maximum établi sur les capitaux au lieu de Tétre sur les denrées. L'expérience universelle prouve que cette politique aboutirait à la ruine de ceux qu'elle atteindrait, sans enrichir ceux au profit de qui elle semblerait faite.

L'impôt pour M. Bourgeois n'est pas le moyen d'assurer à l'Etat des ressources pour pourvoir aux dépenses d'intérêt public, il est un moyen de répartir les fortunes. Le gouvernement du jour trouve que les uns ont trop : il les dépouille pour donner à ses amis. D'après celte conception, le gouvernement qui reviendrait le lendemain pourrait refaire l'opération en sens contraire. L'un et l'autre seraient généreux avec les dépouilles qu'ils auraient prises alternativement. C'est le système fiscal de M. Bourgeois.

M. Bourgeois l'appelle le « devoir social ». Ce serait le droit social dans ce qu'il a de plus tyranjiique. Et M. Bourgeois croit-il donc qu'il développerait par de

pareil procédés la notion « du devoir » ? Ceux qu'il aurait spoliés réclameraient justice pour eux; ceux qu'il aurait habitués à recevoir réclameraient comme un droit le panent et le circences des peuples habitués à vivre des aumônes de leurs maîtres.

Cette politique, c'est celle qui a conduit Rome au césarisme et a transformé les descendants des vainqueurs du monde en une populace de mendiants. C'est la politique de Byzance. C'est la politique des kalifes orientaux. Elle place des tourbes de fainéants dans la main des agitateurs politiques qui leur font les promesses les plus généreuses et leur donnent le plus de largesses.

Cette politique pouvait exister quand les civilisations étaient basées sur la conauète. Alors si Sylla ou César prenait aux autres pour donner à la foule du forum, c'était à l'étranger, à Tennemi. au vaincu, au peuple conquis. Mais il n'en est plus de même. Il ne s'agit pas de dépouiller l'Asie ou l'Amérique de ses richesses pour les distribuer aux petits propriétaires ou prolétaires français. Ce que promettent les partisans de l'impôt progressif et personnel sur le revenu, c'est de dépouiller leurs compatriotes riches pour en donner la fortune à leur clientèle politique. « C'est le châtelain qui paiera, a dit M. Doumer. » Cette opération s'appelle l'expropriation de la société capitaliste. C'est la lutte des classes, c'est la révolution sociale.

Que M. Léon Bourgeois veuille se défendre d'être collectiviste, qu'importe, puisque sa politique est celle de l'opportunisme socialiste. Il série les questions au profit des socialistes. Il leur promet de leur livrer leurs adversaires; il leur met en main l'instrument légal de la confiscation par l'impôt. Ils

avaient bien raison de considérer que M. Bourgeois était leur homme; quelques efforts qu'il fasse, lui qui répète sur tous les tons le mot de solidarité, il en a une à coup sûr, c'est la solidarité de leur politique.

Page 1