M. JAURÈS ET SA CUISINIÈRE
Je reçus la lettre suivante de M. Faubert, datée du 26 septembre 1895,
Mon cher Directeur,
Je viens de voir un maréchal ferrant de village refuser un congé à son ouvrier qui voulait se rendre au Congrès de Limoges et il le mit à la porte parce que, le soir, cet ouvrier avait exhalé sa colère dans un cabaret.
Je me suis demandé :
— Qu'est-ce qu'aurait fait M. Jaurès à la place du maréchal ferrant?
J'étais en proie à cette perplexité, quand une cuisinière vint se présenter chez moi, pour faire ses offres de services. Je lui adressai la deniande habituelle :
— Quelle est votre dernière place ?
— J'étais chez M. Jaurès.
— Et pourquoi Tavez-vous quitté ?
— J'étais entrée chez lui parce que je croyais pou-
M. JAURÈS ET SA CUISINIÈRE :m
voir y jouir de la liberté syndicale. Hélas ! quelle déception !
Le lendemain du jour où j'étais installée, le secrétaire et le trésorier de la chambre syndicale des cuisinières viennent me voir pour conférer avec moi sur des mesures à prendre. Il faut vous dire que je fais partie du bureau. Nous causions avec animation dans ma cuisine des intérêts du syndicat et de la manière de faire valoir nos légitimes réclamations à l'égard du droit à la danse de Tanse du panier. Tout d'un coup, H. Jaurès arrive comme un ouragan, en criant :
— Qu'est-ce que c'est ça ? Je ne veux pas de conciliabules chez moi? Quel est ce tapage?
— Nous soinmes dans l'exercice de notre liberté syndicale, Monsieur le député, lui répondis-je avec fermeté. Vous ne sauriez nous la contester,
— Je ne veux pas la gêner, au siège de votre syndicat, me répondit-il un peu interloqué, mais je n'entends pas que vous transformiez ma cuisine en lieu de réunion.
Le trésorier, le secrétaire et moi, nous trouvâmes cela dur de la part d'un homme qui revendique si ^nergiquement le droit des travailleurs contre celui des patrons. Enfin, nous nous soumettons à cell(^ tyrannie !
Le lendemain, je dis à M. Jaurès :
— Je vous préviens qu(> je vais aller aujourd'hui jouir, au siège du syndicat, de ma liberté syndicale,
puisque vous ne permettez pas que j'en use à la maison. J'ai donc l'honneur de vous demander de m^ pas vous étonner si votre dîner est en retard, parce ^ue, comme nous avons de graves résolutions à prendre, la discussion sera peut-être longue.
— Commiitit! vous croyez que je vais dîner à i'heuTf qu'il vous conviendra? éclata M. Jaurès, et pourquô donc est-ce que je vous donue des gages? Non, nefl ma fille, faites mon dîner, ou je vous mets à fi porte. i
J'étais sulToquëe d'indignation, j'étais écrasée a déception. Je me redressai et je lui dis avec dignité'
— Ah! M. Jaurès, moi qui vous croyais ua ami Ait travailleurs I vous qui dërendez, dans de si longs dî^ cours, la liberté syndicale! quoi! vous n'êtes qû'ol patron, un bourgeois comme les autres! vous suj^ primez k votre cuisinière le droit au syndicat, en m^ nagant de l'afTamerl Ah! monsieur, voQs manques | tous les devoirs que vous prêchez si bien aux grand patrous. Non ! vous n'ètps pas un vrai socialiste. Vi êtes un imposteur.
El alors, détachant mon tablier, je le lui jetai à tète comme le drapeau des libertés syndicales.
Voilà ce 'que me raconta cette cuisinière, encord sous le coup de l'indignation qui l'avait sutîoquée. l
Je lui répondis que moi, je cherchais à me feire ua^ opinion sur les libertés syndicales, et que je craignaâ qu'elle ne pfit pas plus en jouir chez moi que chiâ M. Jaurès. ',
Maiulenanl, je sais ce qu'aurait fuit M. Jaurès»!:* place du maréchal ferrant.
Recevez, mon dier Directeur, etc.
Faubert.