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CHAPITRE IV

Unification des salaires. — Minimum de salaires. — But final : abolition du salariat. — Suppression hypocrite du travail des femmes. — Bourse du travail. — Journée de huit heures au tarif des syndicats. — Grève universelle.

Parmi les vœux du congrès socialiste de Toubs, tenu en septembre 1892. nous retenons les suivants :

Première question. — Unification des salaires.

Le congrès invite tous les travailleurs à se grouper autour des chambres syndicales et des groupes corporatifs pour obtenir : Vunification des salaires sur la hase des salaires les plus élevés de la région, cette mesure enlevant aux patrons le prétexte de la concurrence commerciale; la suppression du marchandage et du travail aux pièces; la défense de faire travailler dans les prisons au-dessous des tarifs élaborés par les syndicats ouvriers ou groupes corporatifs, et, en tout cas, Tobligation pour Tadministration péiiitenliaire de remettre aux prisonniers et prisonnières, à l'expiration de la peine, frais d'entretien déduits, le produit de leur travail ; la suppression de tout travail dans les ouvroirs et établissement religieux; la mise en demeure adressée aux municipalités par les groupes et syndicats d'élaborer, pour les cahiers des charges de toutes les adjudications, un minimum de salaire.

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présenter cent candidats. M. Jules Guesde évalua ses partisans à plus d'un demi-million. Il put s'écrier :

C'est autour de son socialisme scientifique (?), devenu l'axe de la politique, que tournent tous les partis bourgeois, les uns pour lui montrer le poing de Dupuy jouant au Bismarck, les autres pour le contrefaire ad majorem ecclesiœ gloriam, avec de Mun, d'autres encore pour lui emprunter, comme Goblet, jusqu'à la journée de huit heures, ce dernier mot de Tutopie devenu la plus urgente des questions à résoudre.

M. Guesde eut raison de pousser ce cri de triomphe. Il est certain que les socialistes qui ont engagé la lutte de classe, ceux qui ont suivi les programmes des socialistes allemands, tiennent dans la politique française une place qui n'est en rapport ni avec leur nombre, ni avec leur valeur, ni avec la qualité de leurs doctrines, mais qui est due à la faiblesse, aux complaisances des uns, à Tinsouciance des autres et à Tignorance économique générale.

Cette ignorance, M. Guesde l'exploite fort bien et de la manière la plus compréhensible. Il sépare la société en deux classes : la classe souffrante et la classe jouissante, la classe du surtravail et la classe du surloisir.

Pour supprimer la classe souffrante, il veut :

Une grande famille humaine collectivement riiaîtresse de ses forces productives et les mettant collectivement en valeur dans la paix sociale enfin réalisée.

Pour préparer cette paix sociale, les amis de M. Jules Guesde commencent par la guerre sociale. Il s'écrie ;

Est-ce à dire que nous entendions supprimer la propriété individuelle ?

Il répond :

Elle est morte.

Il ajoute que sa société collectiviste « est le seul moyen d'assurer aux producteurs la propriété ou la jouissance individuelle des fruits de leur travail ».

Il ne dit pas comment il parviendra à concilier Tantinomie du collectivisme et de la propriété des fruits du travail.

Au mois de février 1894, dans la discussion sur les droits sur le blé, M. Jules Guesde exposa à la Chambre sa doctrine socialiste.

Il invoqua « la loi d*airain des salaires » que Karl Marx a répudiée, et il affirma que tous les économistes l'avaient toujours acceptée — ce qui est faux.

Il affirma, en dépit des faits, qu'en vertu du machinisme, « tous les jours le travail est moins demandé ». Il invoqua « les souffrances auxquelles sont achetés à bon. marché les produits et leur multiplication », d'où il devrait conclure logiquement à leur cherté et à leur raréfaction. Et il en arriva à invoquer « la loi de l'Évangile ; « Aimez-vous les uns les autres », qui s'est trouvée annulée par la société capitaliste ».

Pour la rétablir, il a oublié de dire que son disciple et son théoricien, M. Gabriel Deville, avait prouvé, sous son patronage, « Timpuissance des moyens pacifiques », et avait fait appel « à toutes les ressources que la science met à la portée d^ceux qui ont quelque 'chose à détruire ».

M. Jules Guesde indiqua l'idéal de la société à laquelle il veut nous ramener, « à Taide de ces ressources » ou autres moyens, dans les termes qui suivent :

Directement, la distribution se fera entre la Société productrice et la même Société consommatrice, comme cela a existé aux époques patriarcales, à l'époque familiale, lorsque tout le travail était enfermé dans la famille.

Quand je dis que les socialistes, loin de représenter le progrès, représentent la régression, ils ne peuvent donc pas me reprocher d'inventer. Ce sont eux-mêmes qui proclament que leur idéal est le retour à la famille d'Abraham ou de Jacob. Que dit Drumont de cette confusion entre Tidéal socialiste et le passé sémitique?

M. Jules Guesde continua :

Les lois sociales n'ont qu'une raison d'être, c'est de rectifier, de supprimer toutes les lois de nature.

Les faiseurs de miracles ont la prétention aussi, de rectifier et de supprimer les lois de la nature. Josué arrêta le soleil.

M. Jules Guesde déclara ensuite

que l'État est responsable de ce que personne ne saurait contester : l'inégalité du berceau.

Ce n'est pourtant pas l'État qui fait les enfants. On ne peut pas le rendre responsable si les uns sont forts, les autres chétifs; les uns intelligents, les autres idiots.

Quel rôle veut-il donner à l'État avant la naissance des enfants? M. Jules Guesde aurait eu un vif succès en éclaircissant un peu ce mystère.

S'il veut faire intervenir l'État, ce ne sera pas au point de vue de l'égalité, car il ajoute :

Nous avons le droit de demander l'intervention de rÉtal au profit exclusif de ceux que ses lois ont déshérités:

Donc, la théorie de M. Jules Guesde aboutit à la négation de la justice. L'État doit opprimer les uns au profit des autres.

Cette déclaration faite, il s'écria :

Mais si nous réclamons et devons réclamer cette intervention, nous ne sommes pas pour cela des Étatistes.

Alors que sont-ils donc? Des gouvernementaux? Car l'État n'est qu'une entité, une abstraction dont la forme concrète est un gouvernement.

M. Jules Guesde termina :

Loin de vouloir la société en puissance d'État, nous savons que l'État est appelé à disparaître.

Dans la société de demain, les classes disparues dan» Tégalité sociale, il n'y aura plus place pour un État.

M. Guesde pourra prêcher longtemps son retour aux temps patriarcaux, à travers la révolution sociale; comme on n'y reviendra pas, il échappera toujours à la responsabilité de la mise en pratique de son socialisme. Celte impuissance fait sa force.

Comme j'avais dit que dans la société collectiviste « nul ne travaillerait que sur la réquisisition de ses ennemis », M. Henri Brissac me répondit au mois d'octobre 1896 :

Dans la société collectiviste, le petit nombre de tâches restées répugnantes qui ne trouveront pas d'ouvriers en nombre sufûsant seront exécutées obligatoirement, à tour de rôle, pendant une certaine période de la jeunesse. ,

M. Henri Brissac est tout d'abord en désaccord avec M. Jules Guesde, qui avait considéré, dans son discours du 25 juin, la réquisition comme une nécessité de la société collectiviste : cependant il Tadmet pour les jeunes gens. Ceux-ci, à tour de rôle, auront le service obligatoire de la vidange. Mais il y a d'autres travaux qui manquent d'agréments. Toute la jeunesse devra y passer à tour de rôle.

H. Henri Brissac assimile cette obligation à celle du service militaire. Le service militaire oblige les jeunes gens, les riches comme les pauvres, n'en déplaise à M. Brissac, à des fatigues et à des corvées dont quel-

ques-unes sont répugnantes : mais le service militaire est destiné à assurer le bien commun et indivis qui s'appelle la sécurité nationale. On ne peut l'assimiler au fonctionnement d'une société basée tout entière sur la production coercitive.

M. Henri Brissac se révolte à ce dernier mot.

Cependant, jusqu'à présent, dans l'humanité, le tra- ' vail ne s'est manifesté que sous deux formes :

Le travail servile ; le travail libre.

Dans le travail servile, la tâche est imposée d'autorité : l'individu doit l'accomplir par crainte d'un châtiment.

Dans le travail libre, l'individu choisit la tâche qui lui convient, et il l'accomplit librement en vue d'un gain, déterminé par la loi de l'offre et de la demande,

La société collectiviste supprimant la rémunération débattue et consentie, le travail ne peut y revêtir que la forme du travail servile.

Ce sont les gouvernants qui l'imposeront comme ils l'entendront, selon leurs conceptions plus ou moins justes, plus ou moins exactes, plus ou moinp intéressées, plus ou moins passionnées. M. Henri Brissac dit que ces gouvernants seront « des membres de commissions élues des statistiques du travail ». Gomme ancien président de la Société de statistique, je suis très flatté de rimportance que M. Henri Brissac donne à la statistique; mais la statistique est sujette à erreur dans l'enregistrement des faits, et a fortiori dans ses prévisions. « Ces membres des commissions élues des statistiques du travail » pourront donc se tromper dans la répartition du travail. Ils pourront provoquer tantôt la surproduction et tantôt la disette. L'élection n'est pas une garantie de sang-froid, de perspicacité et encore moins d'impartialité.

Mais «ces membres des commissions élues des .statistiques du travail » ne pourront agir que s'il y a une sanction à leurs ordres. Us pourront donc employer la contrainte à Tégard des récalcitrants : M. Henri Brissac croit-il qu'ils ne favoriseront jamais leurs amis et n'écraseront point leurs adversaires?

Est-ce que les socialistes se montrent au-dessus des passions humaines? Les majorités y respectent-elles toujours les minorités? Jules Guesde et Allemane iféchangent-ils que de bons procédés l'un à l'égard de Tautre?

M. Henri Brissac dit que « chacun s'adonnera. aux tâches conformes à ses vocations ». Soit : mais M. Henri Brissac sait que beaucoup de gens ont la vocation de la pêche à la ligne. Si elle ne suffit pas à nourrir son homme, le reste de la société devra-t-elle le nourrir? M. Henri Brissac croit-il qu'il n'y aura pas des résistances de la part de ceux qui devront labourer, moissonner et moudre au profit de ceux qui passeront leur journée à surveiller les mouvements de leur bouchon de liège?

M. Henri Brissac ajoute qu' « il m'avait mis en demeure de répondre au sujet des bons de travail personnels devant remplacer la monnaie impersonnelle ». Il prétend que « la question m'embarrasse ». En effet, elle m'embarrasse. Si M. Henri Brissac veut bien préciser le fonctionnement de ces bons personnels, il peut être certain qu'il ne pourra pas prendre mon silence pour un acquiescement.

Quelques jours après, M. Brissac déclara que le jour oii les commissions seraient établies, leurs membres ne participeraient plus aux faiblesses humaines. J'avais avancé qu'il pourrait y avoir des récalcitrants aux tâches qu'elles imposeraient.

H. Henri Brissac ajouta avec détachement :

Les récalcitrants, d'ailleurs (s'il s'en présentait), on pourrait se borner à les laisser récatei^rcr; où trouveraientils des ressources pour vivre ?

Il nous semble que, sous ce rapport, la société collectiviste aura quelque analogie avec la société actuelle. Seulement chacun peut adopter actuellement la forme de travail qui convient le mieux à ses apti* tudes et à ses goûts, tandis que, dans la société collectiviste, elle sera imposée à Tindividu d'après la conception des administrateurs et des gouvernants.

Dans un régime de liberté du travail, la concurrence est économique : dans la société collectiviste, la concurrence sera politique; car ceux qui auront pour unique tâche d'imposer le travail aux autres auront tous les droits et leurs subordonnés auront toutes les sujétions, y compris la condamnation à la famine, s'ils sont récalcitrants.

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