TOUS
Jules Guesde.
Il paraît que je ne refusai pas et que je fis vite, car M. Jules Guesde m'écrivait quelques jours après :
Lugano, 24 septembre.
Mon cher Guyot,
Vous êtes le meilleur des amis. Je vous prie de croire que je n'oublierai jamais ce que vous faites pour moi, quoi qu'il arrive.
S'il ne survient aucun empêchement, je partirai aprèsdemain pour Bruxelles. C'est dans cette ville, poste restante, que j'attendrai le résultat de nos efforts.
Bien à vous,
Jules Guesde.
En ma qualité^e proche parent de M. Perrichon, je continuai, à diverses reprises, de venir au secours de M. Jules Guesde. Quand je pris la rédaction en chef du Bien public^ il me demanda la place de correspondant à Rome. Il m'envoya des correspondances très bourgeoises, dans ce journal très bourgeois, payées 150 francs par mois; et elles ne les valaient pas.
Les cinq ans de prescription passés, il \\ï\\, ew ^^^-
tembre 1876, à Paris, en homme décidé à conquérir la France. Il apportait avec lui toutes les formules marxistes qu'il avait tenues en réserve : et le quatrième État, et la conquête des pouvoirs publics, et Texpropriation capitaliste. Il parlait, parlait, enfilant des mots sans suite. De temps en temps, il s'arrêtait, perdu dans sa logomachie, disant : — « Je suis atteint d'anémie cérébrale. » Il n'est pas guéri.
Je dois reconnaître qu'il m'offrit d'être son principal collaborateur; mais après une entrevue et un déjeuner chez un ami, il s'aperçut avec dédain que je ne serais jamais qu'un vil économiste, infâme suppôt du capital. Je ne l'ai pas revu depuis.
Il fonda un journal, V Egalité^ quelque temps après; et, depuis, il n'a cessé de me prouver qu'il tenait sa parole « de ne m'oublier jamais », en me couvrant d'outrages et de calomnies.
Lui-même, cependant, a été fortement malmené, et l'est encore, de temps en temps, par les autres socialistes. Au congrès de Saint-Étienne, en 1882, Guesde, avec Lafargue, Bazin, Massard, Deville et Fréjac, furent mis en accusation, et allèrent former un congrès rival à Roanne. Glovis Hugues, qui était le représentant du parti ouvrier à la Chambre des députés et le délégué des chaisiers de Marseille au congrès, salua leur départ de ces paroles méprisantes :
« On ne fait pas un parti sérieux avec des gens menés par un Torquemada en lorgnon... Ils sont Basile de nom et Basiie par leurs actes; mais dévoilés, effrayés par la lumière qui allait se faire sur eux, ils se sont enfuis, ils se sont sauvés, ils ont quitté Saint-Étienne. »
Pendant son émigration, Jules Guesde avait fait un commerce d'amitié très intime avec les socialistes allemands. Engels était riche, Karl Marx avait des ressources; les socialistes allemands ont une caisse pour frais de propagande, comme on Ta vu aux élections de 1893. Jules Guesde s'était mis à la tête de cette nouvelle invasion germanique. C'est ainsi qu'il entend la revanche. Cette manière de la comprendre est tout à fait digne de son héroïsme de Montpellier. En 1880, le programme du congrès du Havre qu'il fit adopter avait été rédigé par Karl Marx et son gendre Pablo Lafargue. Celui-ci disait, en parlant de Guesde avec un atticisme tout à fait digne de la cause qu'ils soutiennent : « Le parti n'a encore qu'une gueule, mais elle en vaut quatre. » Tous les deux combattirent avec acharnement les« broussistes «dont ils appelaient le groupement « la fédération des lâcheurs socialistes de France ». Les allemanistes échangent avec eux des paroles de haine et de mépris chaque fois que l'occasion s'en présente. Les uns et les autres reprochent à Guesde les variations de ses programmes (1). Il concentra tous ses efforts sur Roubaix qu'il a pu appeler, au lendemain des élections de 1893, « la ville sainte » du socialisme. Le conseil national du parti est composé de MM. Guesde, Lafargue, Chauvin, Dereure, Ferroul, Roussel, Prévost, Aline Valette, Carnaud... Que représente ce comité de façade? Quelles troupes a-t-il derrière lui? M. Jules Guesde attribue à son parti 250,000 voix en 1893 sur les 600,000 voix que
(1) Léon de Seilhac. Le Monde socialiste^ p. 3i.
réclament les socialistes. À Paris, il a le conseil local de la fédération des syndicats; mais on prétend « qu'il ne comprend qu'un seul syndicat, la couture, dans lequel se trouvent M. Roussel père, M. Roussel fils, enfin toute la famille Roussel, composant à elle seule ce syndicat ».
De 1878 à 1883, les raisins étaient trop verts. Les guesdistes méprisaient les résultats de l'action électorale.
Le parti ouvrier entre dans les élections non pas pour s'y tailler des sièges de conseillers et de députés, qu'il abandonne aux hémorroïdes des bourgeois, mais pour que les périodes électorales livrent à notre action éducatrice la poche de la masse la plus indifférente et la plus réfractaire aux réunions dans les temps ordinaires (1).
M. Dormoy, dans les rapports et résolutions des congrès ouvriers, disait : .
Repoussant comme une trahison l'idée seule de parlementariser le parti ouvrier et de faire dépendre le salut du prolétariat de la conquête pacifique et graduelle du pouvoir municipal et législatif, le congrès maintient que pour l'expropriation de la classe capitaliste qui est notre but, il n'y a qu'un moyen : l'action révolutionnaire (2).
Question électorale, — Certains prêchent l'abstention absolue. Les meneurs possibilistes ne voient dans les élections que la timbale à décrocher. Notre but n'est pas de fabriquer des élus, mais des socialistes révolutionnaires.
Action individuelle. Action collective, — Des révolutionnaires croient hâler l'heure de la révolution par des actes
(1) V. livre II, Les programmes socialistes,
(2) V. id., p. 41.
individuels : cependant, nous ne conseillons pas les actes de propagande par le fait.
Depuis que M. Carette est devenu maire et M. Jules Guesde député de Roubaix, les guesdistes n'éprouvent plus un pareil dédain pour les fonctions électives ; et leur chef déclare hautement que le parti ouvrier ne doit plus être qu'une machine électorale :
Transporter sur le terrain politique, où la victoire est inévitable parce que là Touvrier est l'égal du patron, supérieur au patron même par le nombre, ce combat qui ne peut être qu'une défaite sur le terrain économique, tel est le but, l'unique but du socialisme.
Nous avons vu (1. II, chap. ii) que ce n'est pas seulement au point de vue de l'action politique que H. Jules Guesde a changé le programme du parti ouvrier.
Au point de vue de la propriété, M. Jules Guesde a deux programmes simultanés.
Dans l'un, il s'agit de reprendre toute propriété, ceux qui la détiennent étant considérés comme des voleurs. Mais en même temps, il ajoute : « Jamais nous ne socialiserons malgré lui le paysan. » (17 mai 1894.) Simple question électorale. M. Jules Guesde considère qu'il faut subordonner les moyens à la fin; et il le déclare, il n'y a plus pour lui qu'une fin : l'élection. Jamais républicains n'ont poussé aussi loin l'opportunisme que ce socialiste.