CHAPITRE XVni
ou SONT LES MORTS?
M. Jaurès vienjt de Carmaux an Palais-Bourbon. — Ses procédés oratoires. — Mise en scène. — Les Châtiments et la vermine. — La lettre de sa mère. — Victime expiatoire. — Où sont les morts? — Le boucan. — Qu'il reste seul avec ses électeurs.
M. Jaurès aurait pris sa revanche de la conduite de Carmaux, et prouvé que le gouvernement seul était la cause du mauvais accueil qui lui avait été fait en allant deux jours après, tout seul, à Carmaux, et en demandant au ministère de l'intérieur d'en éloigner la police et la gendarmerie.
Il se garda de se soumettre à cette expérience décisive. Plutôt que d'aller voir ses électeurs, il préféra leur parler du haut de la tribune de la Chambre (5 novembre 1896), à 720 kilomètres des huées et des sifflets qui l'avaient accueilli le 26 octobre.
Au bout du pont de la Concorde, il était à l'aise pour user de ses procédés habituels : toujours le plus profond mépris des faits; un ronron perpétuel de phrases coulées dans le même moule; des affirmations sans autre preuve que le témoignage du maire de Carmaux, le célèbre Calvignac, dont l'élection venait d'être annulée par le Conseil d*Èlal.
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II fut un metteur en scène que Mangin eût félicité.
II inventa des petits tableaux qui ne sont que des prétextes à couplets. Quand il raconta l'histoire de la perquisition faite à l'hôtel Malaterre, il présenta un volume des Châtiments. Ce volume était là pour l'effet, afin de lui permettre d'en citer deux vers et de les faire suivre d'une injure appliquée aux fonctionnaires et aux magistrats de la République :
Nous n'avons jamais eu la pensée d'écraser sous cette massue cette vermine.
11 exhiba aussi une lettre de sa mère, la pauvre femme! qu'il oublie, paraît-il, dans les circonstances ordinaires de la vie.
Il fil un couplet sur la mort. Il se désigna comme la victime expiatoire socialiste de la société capitaliste.
Quand M. Barthou lui répondit, il remarqua que les affirmations de M. Jaurès à la tribune allaient beaucoup moins loin que les récits des journaux socialistes. Il ne parlait plus des assassinats. M. Barthou demanda :
— Où sont les morts?
Ils étaient disparus, évanouis au grand jour de la discussion publique. Qu'importe? Depuis dix jours, la légende était faite, condensée déjà dans les cerveaux naïfs. Il y a eu des morts à Carmaux,*il n'y en a pas eu au Palais-Bourbon.
Seulement, les socialistes sont gênés quand ils sont pris ainsi en flagrant délit de mensonge. Répondre? pas possible. Mais il y a un moyen ; faire du tapage! Ils en firent, et M. Brisson, une fois de plus, comprit l'agrément qu'il y avait à présider ses électeurs à la présidence. Il put mesurer, du haut de son fauteuil, la hauteur du prestige dont ils relevaient la représentation natioflaJe. lî dut se féliciter qu'il tfeùV ^^^s» feV^
donné « à Sa Majesté l'Empereur de Russie », comme il dit si bien, d'assister à ce « magnifique boucan >>.
Le « boucan » fut magnifique ; mais cependant, M. Jaurès n'osa entonner la Carmagnole. Il manqua là une belle occasion pour renouveler sa manifestation d'Âlbi, car ses amis socialistes en connaissaient le refrain et l'auraient repris en chœur.
Cependant, malgré toute la fertilité d'imagination des socialistes en général et de M. Jaurès en particulier, ils n'osèrent pas dire que c'étaient les gendarmes et les agents de police qui les avaient accueillis par des huées et par des sifflets, ni qui leur avaient jeté quelques trognons de choux. Pandore ne connaît pas cet exercice.
Mais je suis prêt à reconnaître que le ministre de l'intérieur et le préfet du Tarn ont eu un grand tort. Puisque M. Jaurès voulait être seul face à face avec ses électeurs, il fallait l'y laisser. Je trouve absurde qu'on lui ait donné une escorte de gendarmes.
M. Barthou aurait beaucoup mieux fait de ne pas s'occuper de la présence de M. Jaurès à Carmaux et de le laisser se débrouiller,' comme il l'aurait pu, avec ses anciens électeurs.
M. Jaurès et les autres socialistes déclarent volontiers et donnent tous les jours la preuve qu'ils ne sont qu'un parti de désordre.
Seulement, ils voudraient avoir tous les privilèges de l'ordre, tandis que leurs adversaires devraient subir tranquillement tous les inconvénients des désordres qu'ils fomentent. C'est un rôle trop avantageux et trop facile, dans lequel no doit pas les aider la collaboration du gouvernement. Si M. Barthou avait laissé M. Jaurès faire un cavalier seul, au lieu de l'entourer de gendarmerie à cheval, celui-ci n'aurait pas pu pré-
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tendre qu'elle avait pour but de changer en désordre le triomphe qu'il attendait.
Certes, je crois qu'il est du devoir du gouvernement de maintenir la sécurité pour tout le monde, même pour ses pires ennemis; mais il ne faut pas qu'il fasse de zèle. M. Jaurès peut se considérer comme chez lui à Garmaux, puisque c'est le centre de sa circonscription électorale. Le gouvernement n'a donc pas à s'occuper des voyages et des séjours qu'il peut y faire. Son tort a été de supposer que M. Jaurès ne recevrait pas les ovations qui, prétend-il, lui étaient destinées.
S'il s'était abstenu, M. Jaurès n'aurait pas pu crier, le 5 octobre 1896, que le ministère lui avait volé un triomphe*