LETTRE DE M. FAUBERT A JAURÈS
i^uantum ynutatus ego ah illo! — Le silence de Jaurès. — La prodigalité de Jaurès. — L'échéance. —La fiche de consolation. — « Jaurès-Misère. » — « Liberté, garantie, droit. » — Appel à la force! — Au premier rang, mais à date indétermlBée.
3 mai 1897.
Mon cher Monsieur Jaurès,
Il y a dix-huit mois, vous étiez le maître à Carmaux. Vous faisiez tout trembler. Vous me faisiez mettre à la porte, de l'hôtel Malaterre uniquement réservé aux messieurs de la grève. Vous envoyiez des télégrammes comminatoires aux ministres. Vous et vos amis aviez un vocabulaire inépuisable de paroles de haine et de mépris contre « Taffameur » Rességuier. Que les temps sont changés !
Mélancoliquement, vous devez comparer le Jaurès de jadis au Jaurès actuel. Et rappelant vos souvenirs classiques, vous devez murmurer en ajoutant un mot à la locution de Virgile. Quantum mutatus ego ab illo!
Vous n'ôtes plus le bouillant Hector. Vous qui n'agissez que par la parole, vous voilà réduit au silence. Vous n'osez même plus essayer les effets de votre éloquence sur vos anciennes dupes.
Les paroles amusent pendant quelque temps. Vous avez accompli, en 1895, un admirable touv de iotc>Çi» Vous avez persuadé à des gens de se priver d^ %^\îyvc^'&
pendant quatre mois, sans jamais tenir aucune des promesses que vous leur faisiez, mais en masquant chaque déception quotidienne par une nouvelle promesse. Vous aviez assuré que vous donneriez 2 francs par jour à chaque gréviste. Us n'ont jamais touché que cette assurance. Vous alliez toujours, et vous affirmiez à ces malheureux que vous mettriez Hességuier à la porte de son usine, et que vous les y installeriez à la place.
Je vous le disais, mon cher monsieur Jaurès : — Vous êtes un prodigue. Vous signez des traites sans vous préoccuper de l'échéance ! Mais elle arrivera, celte échéance !
Elle est arrivée depuis longtemps déjà : et vous avez laissé protester tous vos engagements.
Lors de Tinstallation du ministère Bourgeois, Toccasion était belle pour vous de lui faire faire un acte qui justifiât au moins une partie des illusions que vous aviez provoquées chez les verriers. Il s'est borné à approuver la délibération du Conseil municipal de Paris, allouant 20,000 francs de subvention aux grévistes de Carmaux. C'était la fiche de consolation. Vous n'avez même pas demandé au cabinet ami une subvention égale. Vous prêchiez aux uns la résignation, et amusiez encore les autres en leur promettant le Paradis aux verriers, dans la verrerie aux verriers, la verrerie modèle, comme vous disiez'
Maintenant, loin d'être le maître de Carmaux, vous dites vous-même que vous êtes obligé « d'y venir par des voies détournées, et aux heures où on ne vous attend pas ».
Vous vous plaignez qu'on ait posé dans les rues des banderoles injurieuses pour vous! 11 paraît qu'elles contenaient ces simples mots : « Jaurès-Misère. » Avouez qu'elles ne faisaient que constater un fait. « L'afîameur Rességuier » a versé des millions de salaires à Carmaux, et vous, vous n'y avez prodigué que les mensonges, les calomnies, les illusions et les déceptions.
Vous dites, mon cher monsieur Jaurès, que vous êtes venu trois fois à Carmaux pour « rendre compte de votre mandat ». Vous vous êtes toujours arrangé de manière à ne pas être soumis à cette épreuve. Avec une malice d'une naïveté étonnante, vous déclarez que si vous vous