‹ La comédie socialisteChapitre 77 sur 199 · M. MILLERAND · texte numérisé non relu

M. MILLERAND

rand eut de suite sa politique personnelle. Il travailla pour son compte.

Au moment du boulangisme, la scission s'accentua. M. Millerand ménagea les boulangistes, de manière que s'ils triomphaient, il pût devenir un de leurs hommes, et s'ils échouaient, il pût se dégager de leur débâcle.

Quand, en 1889, le gouvernement déposa des demandes en autorisation de poursuites contre trois députés faisant partie de la Ligue des Patriotes, M. Millerand vota contre.

C'était six semaines après l'élection du 27 janvier, dans laquelle Paris s'était livré à Boulanger.

Dans cette séance du 2 maîrs, repoussant la demande «n autorisation de poursuites, il disait :

Le parti républicain ne doit compter pour se défendre et vaincre que sur les armes qui sont les siennes, sur ses idées, sur ses principes.

Cette déclaration lui valait l'approbation du marquis de Breteuil, qui lui criait :

C'est le langage d'un honnête homme.

Et M. Clemenceau lui posait cette question :

Alors vous ne voulez pas appliquer le Code pénal?

Le 21 avril, la Chambre des députés discutait la demande en autorisation de poursuites contre le général Boulanger. M. Millerand s'abstint sur le vote de l'ensemble de la résolution.

A la veille des élections de 1889, il fonda avec M. Goblet un journal qui se plaçait entre le boulangisme et les républicains.

Le boulangisme disparu, il prépara \a îw^Vqu ^^'s»

anciens boulangistes avec les socialistes et il inventa VUinon socialiste^ dont il fit modestement signer le manifeste par M. Goblet (20 novembre 1892).

Aux élections de 1893, il essaya d'allier la Petite République et Y Intransigeant : il mit sur sa liste avec M. Goblet, M. Jules Guesde, M. Vaillant, plus des boulangistes et exclusivement boulangistes comme M. Gousset.

M. Millerand se déclara le premier élu à Paris, parce qu'il réunit 6.446 voix, sur 11.648 votants dans la 1'*^ circonscription du XII® arrondissement. C'était de la prétention. Il ne peut y avoir de premier élu de Paris qu'au scrutin de liste.

M. Millerand a fondé l'Dnion socialiste aux élections de 1893. Le difficile c'est de la faire vivre. H s'y est appliqué avec beaucoup d'habileté; mais il est le premier à en connaître les points faibles, et l'un d'eux est le profond mépris qu'il éprouve pour le personnel avec lequel il est obligé de vivre, d'agir et de faire commerce d'amitié.

Il est suspect à ses alliés, comme bourgeois, ambitieux, politique qui veut exploiter le socialisme pour s'en faire un marchepied : bourgeois, il Test ; ambitieux il l'est; politique, il n'est que cela ; et déplus, au fond, il est parlementaire et n'est que parlementaire. Les vrais socialistes le savent bien. V Union des ouvriers mécaniciens de la Seine m'écrivait l'année dernière janvier 1896) : <c L'ex-vieux petit employé mange du Millerand. Nous te le laissons, car un jour, sans do'.ite, nous serons appelés à faire de lui comme de toi on le déclarant un ennemi irréconciliable. »

Il court des bordées dans le socialisme à droite, à

ii:;niche, cherchant sa direction. Avocat avant tout, il

jjcnso au plaidoyer du jour ; s'il a une autre affaire, ua

M. MILLERAND l«3

autre jour, il soutiendra facilement une autre thèso. La grosse question, c'est de triompher pour le moment. Les contradictions importent peu.

Il a un aplomb admirable dans ses affirmations. 11 accommode le socialisme de toutes manières, selon le goût de ses auditeurs. Jl y ajoute, il en retranche sans le moindre embarras.

Au mois de décembre 1895, il affirma à Bordeaux, à Beaucaire, à Calais dans le Réveil du Nord que « lui et ses amis étaient fidèles à leur programme ». A Paris, il resta muet.

Pour prouver cette fidélité, il commença par déclarer que jamais « le parti socialiste n'a prêché, la lutte des classes ».

M. Millerand oublie que les textes restent (1). Quand M. Millerand dit que « jamais le parti socialiste n'a prêché la lutte des classes » de deux choses l'une : ou il est de bonne foi, ou il est de mauvaise foi. Dans le premier cas. c'est une preuve que, considérant simplement le parti socialiste comme un levier politique utile à son ambition, il ne s'est même pas donné la peine quand, avec M. Goblet, il a fait l'Union socialiste, de s'inquiéter de son caractère et de son programme. Dans le second cas, c'est une preuve que M. Millerand change d'attitude selon les circonstances, et qu'il compte sur la crédulité des badauds pour dénaturer à leurs yeux lecaractère du parti socialiste.

Au mois de novembre 1894, la Petite République ayant été mise à l'index par les allemanistes, à cette question : « Oui ou non? la grève générale? » il répondit : « Puisque vous la voulez, je suis pour la grève générale. »

{\) Voir Vivre II. Les programmes.

M. Millerand n'a cessé de poursuivre les républicains de sa haine enfiévrée. Comme Robespierre, il veut se faire de la place en essayant d'abattre les hommes qui peuvent résister à lui et aux siens. Ce fut lui qui fit nommer, le 3 février 1895, la commission chargée de rechercher s'il n'y avait pas lieu de mettre M. Raynal en accusation à propos des conventions.

Appelé devant la commission, il se borna à dire que « c'était à la commission de chercher les preuves de culpabilité » et non pas à lui en fournir.

On ne pouvait avouer plus ingénument le système de calomnies, auquel ont l'habitude de se livrer socialistes, antisémistes, anciens boulangistes réunis.

Volontiers avocat de syndicats, de capitalistes et de patrons, il n'est pas sans regretter de s'être autant inféodé au socialisme. Son étiquette l'éloigné pour longtemps, peut-être pour toujours, du pooivoir; et c'est une déception. Une personne, qui le connaît bien, me disait un jour pour Texcuser :

— Si Millerand avait prévu que Clemenceau ne serait pas réélu, jamais il ne se serait mis dans le socialisme. Il eût voulu devenir le leader de l'extrême gauche.

Quand il dit que pour son compte, il ne désire pas la Révolution sociale, je suis entièrement convaincu de sa bonne foi ; car il prévoit qu'il en serait une des victimes désignées. Il se contenterait d'un bon petit socialisme d'opposition parlementaire , lui donnant des satisfactions d'amour-propre et d'influence.

Mais il est le chef des socialistes : il faut bien qu'il les suive, et ils l'entraînent de temps en temps au socialisme révolutionnaire — oh I en paroles.

Page 1