CHAPITRE XXII
I. Un 7ntnus habens. — Aztèque bien proportionné. — Un adversaire de l'humanité. — En raison inverse de sa taille.
— Un homme d'Etat ouistiti. — M. Goblet et le général Boulanger. — Après le boulangisme, le socialisme.
II. M. Goblet, la grève de Bessèges. — Son portrait de Fournière. — Son appréciation d'un manifeste socialiste. — Interdiction de la représentation de Germinal. — Refus de la proposition d'amnistie de M. Henri Rochefort. — Dissolution du Conseil municipal àe Marseille qui avait manifesté en Thon • neur de la Commune. — Appréciation de M. Basly sur
^ M. Goblet en 1890. — Echecs et amertumes de M. Goblet.
— La haine du Sénat. — La passion du pouvoir.
M. Goblet est un minus habens. Son chapeau ressemble à un coquetier. C'est un aztèque bien proportionné. Tout esl en rapport chez lui : ses pieds, ses mains et ses idées. Il n'a point pardonné à l'humanité cette infirmité individuelle. Toujours dressé sur ses ergots, il est prêt à attaquer quiconque est plus grand que lui, et tout le monde est plus grand que lui. Son ambition est en raison inverse de sa taille. Il voudrait d'autant plus escalader les sommets, qu'il est plus petit. Quand cet homme d'État ouistiti devint prési-
dent du Conseil, il choisit M. Dauphin, qu'il détestait^ comme ministre des finances, afin de se montrer aux habitants d'Amiens juché sur ses épaules.
Il s'est toujours beaucoup agité : élu membre de l'Assemblée nationale en 1871, longtemps personne ne prit ni lui, ni son agitation au sérieux. Il devint enfin ministre intermittent. Il appartint à plusieurs cabinets de nuances diverses : il finit par être président du Conseil; et ce fut avec son concours que se produisit et grandit ce danger national qui s'appela le boulangisme.
M. Goblet couvrait son ministre de la guerre : et en enviant son cheval noir, et en rageant contre la popularité que lui donnait Paulus, il essayait d'en profiter. Par son attitude, ses gestes, ses paroles, il signifiait à tous : — Quel autre président du Conseil que moi pourrait avoir un tel ministre de la guerre !
Après nous avoir conduits au boulangisme, il a complété sa gloire, en devenant, cinq ans plus tard, fondateur de l'Union socialiste.
Par ses antécédents, il ne paraissait point destiné à ce rôle. M. Goblet, ministre de Tintérieur, tenait le 10 mars 1882, à propos de la grève de Bessèges, un langage qui n'avait rien de socialiste.
Le 20 février 1882, sur l'invitation de M. Desmons, MM. Clemenceau, de Lanessan, Brousse, Laporte, Girodet, Henry Maret s'étaient rendus à Alais pour faire une enquête sur la grève de la Grand'Combe, terminée depuis un mois. Juste au moment où ils arrivèrent, la grève de Bessèges éclata. M. Goblet s'empressait de le constater :
venus pour informer sur les faits passés, ils ont cru devoir intervenir dans le fait nouveau qui se produisait. Ils n'ont pas été écoutés, et voici pourquoi : c'est qu'ils se sont trouvés en présence d'un agitateur politique, venant semer la révolution dans cette région de Bessèges, comme il l'avait fait précédemment à la Grand'Gombe... le citoyen Fournière.
Je dois le faire connaître à la Chambre, car c'est lui qui est le véritable auteur de cette grève. Fournière est un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, ancien ouvrier bijoutier, qui, aujourd'hui, ne travaille plus autrement qu'en propagande révolutionnaire.
Il appartient à ce qu'on appelle à Paris les cercles d'études sociales, et il s'appelle lui-même collectiviste révolutionnaire...
Les collectivistes révolutionnaires envoient en province des voyageurs en révolution : j'ai nommé M. Fournière ; je puis nommer MM. Malon, Guesde et la citoyenne Paule Minck.
Je vous ai dit, messieurs, que Fournière avait été l'instigateur de la grève de la Grand'Combe, en novembre dernier. J'ai entre les mains le manifeste qui a été publié à ce moment-là.
Dans ce manifeste, je lis des phrases comme celles-ci :
w En attendant l'émancipation totale de tous les exploités, en attendant que le prolétariat rentre en possession de tous ses biens injustement, détenus par la <ilasse capitaliste, il nous faut poursuivre cette lutle de classes, triompher sur un point des monopoleurs, en étendant que le parti ouvrier, solidement constilué et conscient de son but, dise à tous les citoyens : « Frères! « debout, en avant pour l'émancipation sociale! » (Sensation.)
Quelques membres à l'extrême gauche. — Très bien! Très bien !
M. GoBLET, ministre de l'intérieur. — Messieurs, il n'est personne de vous qui puisse approuver ces paroles.
Si depuis 1892, c'est de paroles de ce genre que M. Goblet se rend solidaire, alors, il envoyait des soldats, il envoyait le préfet, il mettait en mouvement la
Ig8 LA COMÉDIE SOCIALISTE
justice pour protéger les bâtiments, les installations et le personnel directeur de la mine contre les meneurs de la grève. Il « liguait toutes les forces sociales contre les ouvriers », selon ses propres expressions, et il faisait exactement ce qu'il reproche aujourd'hui au gouvernement de faire.
 ce moment, les députés qui s'occupaient de grèves manifestaient tout au moins l'intention de les apaiser • ou de les empêcher. M. Goblet reprochait alors aux députés si timides leur intervention; qu'aurait-il donc dit s'il s'était trouvé en face de députés qui, comme M. Jaurès et ses collègues, affirment hautement qu'ils viennent les entretenir et les exciter?
Ministre de l'intérieur en 1885, M. Goblet interdit la représentation de Germinal; en 1886, il combattit la proposition d'amnistie proposée par M. Henri Rochefort; et en 1887, il prononça la dissolution du Conseil jnunicipal de Marseille, qui, le 18 mars, avait levé sa séance en rhonneur et commémoration de la Commune.
Nous avons vu comment M. Goblet appréciait M. Fournière. Voici comment M. Basly appréciait M. Goblet dans un article de la République sociale^ journal de Vierzon, du 10 juillet 1890, intitulé « Paroles d'ancien ministre ».
M. Goblet, dans le discours ({u'il a prononcé à Versailles devant la statue du général Hoche, a déploré de voir le parti radical sans orientation aucune et essayé de tracer la route qu'on devrait suivre...
Parlant de la République, l'éloquent avocat amiénois a dit : « Comment Fentendons-nous? Bourgeoise ou réactionnaire, ou démocratique et réformatrice, c'est-àdire soumise à l'influence de l'Église ou affranchie de cette influence? »
Mais comment se fait-il donc que le môme M. Goblet,
étant ministre des cuites, ait montré une ardeur si grande à défendre <( l'influence » du clergé? Dans la séance du 29 janvier 1887, répondant à M. Pichon qui demandait la suppression des crédits affectés aux cultes, il déclara que celte mesure était « injuste et violente », et il ajouta qu'il n'y avait pas de majorité dans le pays pour cette réforme.
Deux jours après, il demanda et obtint de la Chambre le rétablissement d'un crédit supprimé s'élevant à la rondelette somme de 989,600 francs pour le salaire de 604 chanoines. Le 13 novembre 1888, le groupe ouvrier demanda la radiation de la fonction d'ambassadeur auprès "du Vatican. M. Goblet, ayant permuté, était devenu ministre des affaires étrangères. 11 mit tout son talent à défendre le Saint-Siège et termina son discours par cette péroraison :
« Dans cette situation confuse et troublée où vit l'Europe, le pape a aussi ses amertumes. Est-ce à nous d'y ajouter? »
Enfin, le 42 juillet 1889, à l'issue des scandales de Citeaux, la gauche radicale, Fextrème-gaucbe et le groupe socialiste réclamèrent, par l'organe de M. René Laffon, la suppression immédiate des congrégations religieuses.
... L'ancien ministre des cultes, redevenu simple député, s'abstint de prendre part au vote...
Considérons maintenant le démocrate réformateur, pour savoir quel fonds les travailleurs peuvent faire sur sa sincérité. A la Chambre, nous l'avons vu lutter contre ou s'abstenir, lorsque les ordres du jour ou les projets de loi en discussion étaient nettement démocratiques. Le 7 mars 1889, il s'abstenait notamment sur la création proposée d'une commission, pour recevoir les dépositions des délégués des chambres syndicales et des groupes corporatifs, etc.
j'appréciation de M. Basly sur M. Goblet, était non __ ins exacte que Tappréciation de M. Goblet sur M. Fournière.
Mais M. Goblet n'avait pas été réélu dèçxxlfe ^n \Sftft •
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Il n'admettait pas que le Parlement et encore moins le ministère pût se passer de lui. Après avoir échoué à Amiens, il échoua encore dans l'arrondissement de Sceaux. Il se fit inscrire au barreau de Paris et alla promener sa robe dans les couloirs du Palais de Justice. Dans un moment où le découragement donne de la franchise, il dit à un de nos anciens collègues : « Comme clients, il ne me vient que des fous. » Enfin, à grand'peine, après deux ans d'attente, il rentra au Sénat. Là, il fut traité avec quelque dédain et fut exaspéré. 11 prononça contre l'Assemblée du Luxembourg un Delenda Carihago et pensa que, pour revenir au pouvoir, il devait retourner à la Chambre des députés. Mais il se garda bien de donner sa démission de sénateur avant d'être élu.