CHAPITRE XXIII
I. M. Goblet, instrument de M. Miilerand. — La joie des socialistes. — Conquête d'un bourgeois, ancien président du Conseil.
— Goblet-panache. — Leur caution. — M. Goblet rassurant.
— Candidat du parti ouvrier et de M. Odelin, fidéicommissaire des Jésuites,
II. Député, bien; encore mieux, ministre. — Son abandon de rUnion socialiste. — Son isolement à la Chambre. — M. Groblet et la grève de Carmaux. — Le banquet de Toulouse. — Menaces contre les patrons. — L'union des radicaux socialistes et des socialistes. — Contre « la coalition des républicains avec le centre gauche et les ralliés ».
M. Miilerand, malin, sentait qu'il était trop jeune, trop discuté pour fonder à lui tout seul l'Union socialiste. Il mit en avant M. Goblet, avec qui il avait fait déjà campagne lors des élections de 1889.
Les socialistes de toutes nuances furent ravis d'avoir fait la conquête d'un bourgeois comme M. Goblet, ancien ministre, ancien président du Conseil. Ils sentirent tous le prestige que leur donnait un pareil prisonnier. Ils en firent un panache. Jamais M. Goblet n'avait été porté si haut.
Les Guesde, les Vaillant, les Groussier, les Faberol, les Chauvin, tous les socialistes marxistes, blanquistes, allemanistes, possibilistes, anarchistes et autres fumistes le présentèrent au monde électoral, comme une caution de leur valeur, de leur sérieux, de leur autorité et de leur qualité, et la preuve vivante que, près d'arriver au pouvoir, on devait compter avec eux. M. Goblet, ancien président du Conseil, était un répondant auprès des indécis qui ont de la méfiance et hésitent à se laisser exproprier par persuasion, et des faibles qui sont toujours prêts à adhérer au gouvernement de demain.
Ils leur disaient : — Nous avons avec M. Goblet, un ancien avocat d'Amiens, un homme qui a pignon sur rue, un homme qui allait à l'église tous les dimanches avec un livre de messe gros comme sa tête sous le bras...
— Mais...
— Qui a une voiture!...
— Ah!
— Qui a été un ministre bourgeois.
— Vraiment!
— Un ancien centre gauche qui ne voulait pas de Tamnistie, pour les condamnés de la Commune.
— C'est sûr? Oui, voyez un article de Pelletan sur lui à ce propos.
— Oui.
— Et maintenant il est avec vous?
— Oui. Tenez, il a publié le 20 novembre 1892, le manifeste de TUnion socialiste, il invite à s'y grouper tous les hommes « quelque hardies que soient leurs opinions ». Vous voyez donc bien que nous ne sommes pas les premiers venus.
Et de bons propriétaires, -des commerçants, "sans
compter quelques fonctionnaires qui, en gens avisés et prudents, voulaient se ménager Tavenir, votèrent pour des socialistes, y compris M. Goblet.
M. Goblet, le 7 juillet 1893, présidait, rue Serpente, i'Union des comités socialistes. Aux élections du 20 août, il se présentait comme lé fondateur de l'Union socialiste. Il était soutenu dans le premier arrondissement par un comité qui avait pour président l'ancien président du comité du parti ouvrier, M. Tourreil. Il se laissait mettre en tête des listes de la Petite Repu- 6%Me et de Y Intransigeant^ ioxxX en étant activement €t ouvertement patronné dans les réunions publiques par M. Odelin, ancien conseiller municipal du quartier Saint-Germain-l'Auxerrois, représentant des Jésuites, ayant leur signature, pour leur collège de la rue des Postes, président du conseil d'administration de la Libre Parole.
M. Goblet voulait rentrer à la Chambre des députés, mais il voulait surtout rentrer au ministère.
La qualité de président de l'Union socialiste était peut être gênante. Les soixante socialistes élus ne représentaient pas une majorité.
Alors après avoir donné ses services à l'Union socialiste et avoir obtenu les siens, il se dégagea en déclarant qu'il ne ferait pas à la Chambre partie de l'Union socialiste. Il laissait nager dans les eaux rouges les canards qu'il avait couvés : lui se plaçait sur le tremplin radical.
Il ne bondit pas jusqu'au portefeuille. Les portefeuilles sont passés devant lui sans que jamais il eût le l)ras assez long pour en atteindre un. Il est à la Chambre
19 i LA COMÉDIE SOCIALISTE
méprisé i)ar tous les honimes sérieux, et dédaigné par les socialistes qui Tonl pris pour porte-veine.
Cependant ils s'en servent encore à l'occasion. Ite ont en^^afîé à leur suite, dans la grève de Carmaux, Tancien ministre qui avait prononcé le discours sur Fournière. Ils lui ont fait refaire à Toulouse, au mois d'octobre 1895, sa théorie de TUnion socialiste, dan& un banquet qui lui fut offert h ce propos et qui dut sembler une anière ironie aux grévistes qui, depuis l& mois d'août, r<^ctîvaient 0 fr. 20 par jour, quand ilsle^ recevaient.
Il comnionça par parler des ouvriers, réduits à la grève par un véritable abus de la force patronale; « célébra la généreuse campagne soutenue par la Dépêche, qui lui a fait Thonneur de lui confier sa défense ». Il ajouta :
Il ne faut pas dr^florer rinterpellation : mais il faudra bien que ron cU^mande compte au gouvernement de son étran^^' altitude, de son inertie au début en face du refus (lu patron, de se conformer à la loi sur l'arbitrage et de son intervention ensuite au protit du fort contre le faible, intervention par la force armée, intervention par la justice, intervention par son agent direct, le préfet. Eh! quoi, toutes les forces sociales liguées contre des ouvriers qui ne font qu'user de la loi ! Voilà le spectacle qu'on nous donne sous hi République!
Dans cette réunion, M. Goblet déclara, « que le parti radical et le parti radical-socialiste devaient faire union avec le parti socialiste pur, car c'était là le meilleur moyen de former, à la Chambre, la véritable majorité républicaine! »
Cette majorité serait représentée par un ministère ayant pour président du Conseil M. Goblet; pour ministre de l'intérieur, M. Jaurès; pour garde des
sceaux, M. Millerand; pour ministre du commerce et <le l'industrie, M. Jules Guesde ; pour ministre de la guerre, M. Mirman ou M. G. Rouanet; pour ministre <ie l'instruction publique, M. Chauvin; pour ministre <iela marine, M. Pelletan; pour ministre des travaux publics, M. Basly; pour ministre des affaires étrangères, M. Paschal Grousset; et pour ministre des finances, M. Calvinhac.
Il développa en effet cette thèse à la Chambre des députés lors de l'interpellation de la grève de Carmaux (24-26 octobre 1895), et il opposa l'Union socialiste à la coalition des opportunistes avec le centre gauche et les ralliés.
Il semble que c'est au premier groupement qu'on devrait appliquer le nom de « coalition » et au second le nom « d'union ».
M. Goblet parla, dans son discours « d'anarchie gouvernementale ».
Nous voudrions bien savoir ce que représenterait un gouvernement qui aurait pour chef un homme que M. Bourgeois n'osa même pas introduire dans son ministère.