CHAPITRE XXIV
I. La nationalisation des mines. — Son projet. — Après une grève de deux mois, TEtat pourra reprendre possession de la mine. — Arbitrage obligatoire sous peine de mort. — Pas d'indemnité. — « Les successeurs des premiers concessionnaires ont assez longtemps joui. » — Prodrome de la conûscation de la propriété foncière. — Concession à vingtcinq ans. — Exploitation par TEtat rendue forcée. — M. Goblet n'est jamais allé d'Amiens à Arras. — IVlenaces aux exploitants de mines.
IL Jnqniétnde personnelle de M. Goblet. — Les amis collectivistes lui laisseront-ils sa maison? — Et son jardin? — Un petit parc? — La récitation des formules socialistes. — « L'ancienne propriété individuelle a disparu. » — « Monopole et capital. » — Une assertion mensongère. — « Excès d'individualisme. » — L'association. — Laquelle? — « La participation aux bénéfices dans les travaux du gouvernement ». — Où sont les bénéfices du gouvernement. — Mais il n'admet pas l'exploitation des industries par les municipalités.
IIL Les prétentions de M. Goblet comme réformateur. — Son ignorance des questions.
IV. Goblet contre Jaurès. — Le monopole de la raffinerie. — M. Goblet le repousse. — Pourquoi? — Banque d'Etat. — Non dans des républiques socialistes, mais dans des monarchies. — Mines d Etat en Prusse. — Chemins de fer de l'Etat en Prusse, en Autriche-Hongrie, en Belgique. — Le programme socialiste de M. Goblet est un programme rétrograde et monarchiste. — Politique socialiste : renvoyez lesraffineurs en police correctionneUe. — « Ne m'imitez pas. »
M. Goblet avait promis, dans son programme électoral, la nationalisation des mines. M. Goblet, qui fut garde des sceaux pendant neuf mois, résout en six articles la question des mines. Quand « une grève se sera prolongée pendant plus de deux mois, sans qu'une proposition diarbitrage ait été acceptée ou ait pu aboutir, l'État pourra reprendre possession de la mine ». C'est simple et net : et Tappât serait véritablement trop beau pour que les meneurs de grèves ne trouvassent pas moyen de les multiplier et de les prolonger.
Cet article rend non seulement Tarbitrage obligatoire, sous peine de mort pour les propriétaires de la mine, mais encore il faut que cet arbitrage aboutisse. Or, d'après cette rédaction, il appartient toujours à une des parties, à la partie intéressée à la prolongation de la grève, de le faire échouer, puisqu'il lui suffira de ne pas accepter les conditions qui pourraient en résulter.
Voilà les concessionnaires mis à la porte. Avec indemnité? Elle n'est pas obligatoire. Pour qu'ils y aient quelque droit, il faut que « la cessation des travaux ne soit pas résultée de leur faute ». Ce sera à eux de le prouver. Mais il est bien évident que si le conseil d'État est recruté par des gardes des sceaux comme M. Goblet, — dernière manière, -^ la cessation des travaux résultera toujours de la faute des compagnies houillères. Du moment qu'elles n'accorderont pas tout ce que demanderont les meneurs d'une grève, ne seront-elles pas dans leur tort?
Il n'y a doac pas besoin de calculer la valeur de l'indemnité que prévoit le projet de M. G^oVA^V \ \<è.^
(v^mpagnies minières dépossédées ne la toucheront jamais. Ce sera une confiscation méritée, du reste, comme l'indique la phrase suivante de Texposé des motifs :
Les successeurs des premiers concessionnaires ont assez lonf^'lemps joui de tous ces avantages pour qu'il soit juste d'en faire profiter, dans une certaine mesure, à leur tour, les familles de ceux dont le travail pénible et si mai rétribué d'abord a été le principal agent de cette prospérité.
Voilà la doctrine.
L'État, en possessi)n de la mine, pourra l'exploiter lui-môme, ou la concéder à des sociétés civiles ou à des associations ouvrières.
M. Goblet parle de concéder les mines à des sociétés civiles I II reconnaît par là l'assimilation que le législateur de 1810 avait voulu établir entre la mine et le champ, et que Troplong a caractérisée en ces termes :
L'exploitation de cette propriété (la mine) est un acte civil, un acte que le législateur a assimilé aux opérations du propriétaire qui vend les produits de son immeuble, ou du cultivateur qui livre à la consommation les fruits du travail agricole... En un mot, le concessionnaire d'une mine jouit de sa chose, comme le fait le maître d*uu domaine rural. Il est propriétaire, il n'est pas commerçant (1).
M. Goblet, en reconnaissant ce caractère civil à l'exploitation de la mine, lui reconnaît par cela même la qualité de propriété; et alors son projet de confiscation des mines devient le prodrome du projet de confiscation du domaine rural, qu'il laisse à M. Jaurès le soin de déposer. Il prépare la voie au collectivisme foncier.
(J) V. Aguillon. Législation des mines, t. lor, p. 224.
D'après l'article 4 :
La concession ne pourra avoir lieu que pour une durée de vingt-cinq ans ; elle sera toujours révocable dans les cas et aux conditions indiqués ci-dessus.
M. Goblet oublie de dire si ce terme pourra être prolongé avant l'échéance. Si oui, des abus et des faveurs. Si non, mauvaise exploitation; tantôt gaspillages, de manière à tirer tout le parti possible de l'exploitation dans ce court laps de temps; tantôt parcimonie dans l'outillage de la mine.
Ces conditions, y compris celles de la révocabilité, seront tout à fait propres, on le voit, à engager les capitaux à se précipiter vers l'industrie des mines. Si leur loi était votée, M. Goblet et ses amis arriveraient à ce résultat décisif, de rendre obligatoire l'exploitation par l'État, car personne ne voudrait courir de pareils risques.
Rien que le dépôt d'une pareille proposition de loi, faite par un ancien ministre de la justice, un ancien président du Conseil, n'est-il pas de nature à troubler les conditions de l'industrie houillère? Si les capitaux s'en éloignent, le beau bénéfice qu'y trouveront les ouvriers mineurs!
En dépit de toutes les légendes, avec lesquelles on entretient et on fait naître les sentiments d'envie haineuse, et dont se repaissent de braves gens qui se contentent de l'apparence des faits, il ne suffit pas de creuser un trou dans la terre pour y trouver des trésors.
Pour l'extraction annuelle des 14 millions de tonnes du Nord et du Pas-de-Calais, il a fallu dépenser un capital de 600 millions, soit près de 43 millions par million de tonnes; pour les 12 millions produits par la Loire, le Gard, l'Aveyron, etc., on estime le capital
immobilisé à plus d'un milliard, soit 83 millions par million de tonnes; et il n'est pas question des capitaux engloutis dans des concessions abandonnées. « Aucune industrie n'est plus chanceuse que celle des mines », disent tous les spécialistes. Les désastres accumulés, les gains énormes de quelques rares concessions prouvent que toute entreprise minière est une loterie. Si, aux mécomptes possibles que réserve toute mine, viennent s'ajouter non seulement les chances de grève, mais encore les chances de confiscation, les ouvriers mineurs pourront retourner au travail des champs et au grand air, à moins que TÉtat ne les maintienne dans la mine.
Il n'y a aucune probabilité, nous l'espérons, du moins, pour que le projet de M. Goblet aboutisse; mais croit-on qu'en face de pareilles menaces, les administrateurs des houillères ne se sentent pas pris d'inquiétude? Ils ont subi, du fait de grèves, des pertes considérables; maintenant, leur propriété même est contestée : sont-ce là de bonnes conditions pour qu'ils aient de l'initiative, de l'entrain, à perfectionner les moyens d'exploitation, à augmenter les outillages producteurs, à développer, en un mot, les conditions de leur industrie? Et les ouvriers devraient savoir que ce sont là les éléments essentiels des hauts salaires. Les socialistes de toutes nuances, depuis les modérés jusqu'aux dynamiteurs de théorie ou de pratique, no peuvent qu'en abaisser le taux, quand ils ne les remplacent pas par le chômage.
M. Goblet fut même pris d'une certaine inquiétude, à son point de vue personnel, sur la situation qui
pourrait lui être faite si le collectivisme venait à triompher.
— Mais si j'ai une maison, me laissera-t-on ma maison? demanda-t-il à un de ces docteurs.
Celui-ci, malin, s'empressa de répondre :
— Si vous rhabitez vous-même, ce n*est pas un capital, puisqu'elle ne rapporte pas de profit. Par conséquent, on vous laissera votre maison.
M. Goblet n'était pas encore complètement rassuré.
— Et s'il y a un jardin?
— Oh! un jardin... Oui, nous acceptons le jardin. M. Goblet voulait encore plus.
— Et s'il y a un parc?
— Ah! un parc? C'est différent. Vous comprenez, il y a des parcs de cent hectares.
— Ah! non, s'empressa de dire M. Goblet, je parle d'un petit parc.
— Un petit parc? Oui, un petit parc, quelques arbres. On pourra vous les laisser.
M. Goblet, soulagé, soupira, et ne vit plus aucune objection à convier les collectivistes à former l'Union socialiste, « si hardies que pussent être leurs théories ».
Quand il parle de ces questions, il démontre immédiatement qu'il les ignore. Il se borne à répéter quelques phrases toutes faites, empruntées surtout aux socialistes.
Il considère que « l'ancienne propriété individuelle, mettant l'outil entre les mains de l'individu qui l'exploitait, a disparu ». Quel outil? M. Goblet serait bien embarrassé de le dire. Remonte-t-il à Tancien régime? Sous les corporations et les maîtrises, )ù était donc la pro{)riété individuelle de l'outil? Veut-il dire que le mécanicien de chemin de fer n'est pas proprié-
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Comme remède, il indique «rassociation». Laquelle? Celle des personnes? c'est la congrégation. Celle des capitaux? C'est la Société commerciale, le plus grand élément de progrès et le plus puissant agent économique que rhumanité ait découvert. On n'a pas attendu M. Goblet pour la mettre en œuvre. C'est elle qui possède les grands outillages que M. Goblet suppose avoir été enlevés à la propriété individuelle. Il semble les lui reprocher. Alors, pourquoi conseille-t-il Tassociation? Au lieu de cette association de capitaux qui laisse libres les personnes, veut-il revenir aux corporations, détruites en 89, prenant chacune le monopole de telle et telle branche de production?
M. Goblet indique un autre progrès à réaliser; mais il n'est pas plus clair. Je copie sa phrase textuelle :
Ce qu'il (le gouvernement) peut faire, c'est d'admettre l'ouvrier à participer aux bénéfices dans les travaux qui sont exécutés par lui...
Pour que le gouvernement pût admettre les ouvriers qui travaillent pour lui « à participer à ses bénéfices »j il faudrait que le gouvernement pût faire des bénéfices. Or, M. Goblet pourrait-il dire où, quand, comment, le gouvernement peut faire des bénéfices?
M. René Goblet a unjoli aplomb quand il attribue à lui et à ses amis le monopole des essais de réformesfiscales, la suppression des octrois, la réforme de l'impôt des boissons. Et quand donc M. Goblet s'en est-il Occupé? où sont ses travaux sur ces questions? La réforme des octrois? mais l'initiative en est due à M. Menier en 1880, à ma campagne continue depuis cette époque;
20 i LA COMEDIE SOCIALISTE
et, si ollo a été deux fois votée en 1889 et en 1893, à la Chambre des députés, est-ce à M. Goblet ou à moi qu'en revient le mérite? Il a été ministre de Tiatérieur : il aurait pu s'en occuper. Il ne s'est même pas aperçu qu'elle existait.
Quant à la réforme des boissons, est-ce que le pre* mier pas décisif en sa faveur n'a pas été fait, grâce à à moi, quand, rapporteur général du budget en 1887, j'ai saisi la Chambre de cette question, j'ai fait voter la suppression du privilège des bouilleurs de cru? Qu'a fait M. Goblet pour elles? Où sont ses travaux? ses rapports? ses discours? Qu'en connaît-il?
Ce qu'il connaît des questions fiscales, c'est le côté politique. Il a pris comme plate-forme, sans s'inquiéter de ses conséquences, l'impôt progressif sur le revenu, parce que c'est la fofmule socialiste.
M. Goblet a déclaré qu' « il ne peut pas admettre qu'il appartienne a une municipalité de créer et d'exploiter une industrie quelconque ». Le voilà du coup brouillé avec l'Union socialiste, qu'il a conduite à l'assaut électoral. Mais s'il ne peut admettre cette qualité d'industriel pour une municipalité, l'admet-il pour l'État? Autrement, que deviennent ses projets sur les chemins de fer et les mines?
Le 25 janvier 1897, M. Goblet a refusé aussi d'adopter le projet de M. Jaurès sur le monopole de la raffinerie. Il a déclaré qu'il ne comprenait pas l'organisation de jurys destinés à déterminer le prix de la betterave et des salaires. Il ne voit pas non plus i'Etat vendeur et exportateur de sucre.
Et pourquoi M. Goblet ne voit-il pas tout cela?
Quand, dans son manifeste du 20 novembre 1892, il a appelé à lui « tous les socialistes, si hardies que pussent être leurs opinions », ne savait-il, pas que leur programme avait pour objet de confisquer tous les intérêts particuliers, d'annihiler toutes les initiatives personnelles au profit des pouvoirs publics? Et parce que les socialistes proposent un essai relativement timide, si timide que, d'après eux-mêmes, il n'a nême pas un caractère socialiste, voilà M. Goblet qui 'ecule, et parle comme un simple économiste!
Mais s'il ne veut pas que l'État soit vendeur et exportateur de sucre, pourquoi, dans son programme électoral de 1893, demandait-il que l'État fût marchand de crédit? Il voulait alors que la Banque fût une institution régie par l'État. S'il y a des inconvénients i ce que l'État vende et exporte du sucre, M. Goblet croit-il donc qu'il n'y en a pas à ce que l'État prenne ou refuse à son gré du papier de commerce? Si M. Goblet se méfie de l'État pour fixer le cours du sucre, comment ne s'en méfi^-t-il pas pour fixer le taux de l'escompte?
Pourquoi ne s'en méfie-t-il pas comme extracteur et vendeur de charbon?
Pourquoi M. Goblet admet-il la compétence de l'État pour les moyens de transport, et la lui refuse-t-il pour le sucre?
Ce bourgeois, 'dans un but de politique plus ou moins personnelle, a persuadé aux socialistes qu'il était des leurs en leur offrant la main-mise de l'État sur la Banque, les mines et les chemins de fer.
Mais ces expériences ont été faites, et non pas par les républiques socialistes, mais par des monarchies lans lesquelles le souverain se considère comme le )ère de ses sujets. Il n'y a que deux banques d'État en îurope, l'une en Suède, l'autre en Russie.
Quunt aux ininos d'État, il y en a en Prusse. G* une tradition de l'époque où la propriété privée et le domaine royal se confondaient volontiers. Il y a des chemins de fer de l'État en Prusse, en Autriche-HoiH' grie, en Belgique. Il n'y en a point en Angleterre, ni aux États-Unis. Ce n'est donc point une preuve de progrès politique. On les conçoit beaucoup mieux dans une autocratie comme la Russie que dans un régime de discussion et de délégations reposant sur le suffrage universel.
M. Goblet abusait donc les socialistes, en présentant rexidoitution de la Banque, des mines et des chemins de fer par l'État, comme un programme minimum socialiste. Cotait par un programme rétrograde et monarchiste qu'il les séduisait.
S'il a reculé devant le monopole de la raffinerie, pour montrer aux socialistes qu'il méritait toujours leur cuniiaiice, il reprit la thèse de M. Rouanet, et s'adressant au gouvernement, il lui dit :
— La solution de la question des sucres est bien simple. Envoyez les raffineurs en police correctionnelle, et tout sera dit.
MM. Méline et Boucher lui répondirent :
— Que no l'avez-vous fait quand vous étiez ministre?
M. Goblet se fâcha alors en disant :
— C'est une question personnelle ! Mais « mon exemple ne justifierait pas d'autres abus ».
L'aveu est grave. M. Goblet engage les ministres actuels à ne pas Timiter. 11 a bien raison : car son exemple n'est à suivre par quiconque aime la préci' sion dans les idées et la probité dans la politique.