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CHAPITRE XXV

ALLEMANE

Un tyran. — Perinde ac cadaver, — Les épreuves. — Votez pour un manche à balai. — Son comité électoral à la Bourse du travail. — Rien que le maître des élus. — Révoltes. — Sa discipline est un non sens. — Révoltés contre lui. — La lutte des classes. — La grève générale. — La guerre des bras croisés. — Allemane contre l'Union socialiste.

Les allemanistes ont pour titre officiel le Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire; mais en fait, ils n'existent que par M. Allemane, ancien ouvrier typographe, maintenant patron d'une imprimerie socialiste, qu'il dirige, ainsi que son parti, avec son gendre, M. Morlin, de son métier de conducteur de machine.

C'est un tyran pour son parti. Il entend que ceux qui y adhèrent poussent l'obéissance perinde ac cadaver, selon la formule des Jésuites. Il les soumet à de rudes épreuves pour montrer qu'ils ne doivent point penser par eux-mêmes, mais se soumettre â une discipline passive.

Un jour, il s'agit de faire nommer un conseiller municipal dans un quartier du XP arrondissement. Il choisit un jeune homme revenant du régiment, inconnu et ignorant, — comme il aurait pris un manche

à balai. — « Vous voterez pour lui, afin de montrer votre force ! »

Dix-huit cents allcmanistes mirent dans Turne ua bulletin au nom de Weber. Du moment que le chef avait parlé, ils se faisaient un devoir d'envoyer siéger au Conseil municipal un individu pour qui ils n'avaient aucune considération.

Âllemane mit la main sur la Bourse du travail. Ce fut là, avant 1893, son centre d'action. Rien de plus commode. Les délégués des syndicats formaient un comité permanent, dont les membres étaient payés 10 francs par jour, chauffés, éclairés, et recevaient des indemnités et des frais de voyage pour leurs déplacements.

Aux élections de 1893, les Parisiens stupéfaits virent apparaître certains noms d'élus. — Qui ça? — Groussier, Faberot, Toussaint, Dejeante, Avez. C'étaient des allcmanistes dont la candidature, à l'abri de la Bourse du travail, avait été longuement préparée.

Quant à Allemane, lui, il fit élire ses comparses. Faiseur de conseillers municipaux et de députés, il montre son mépris pour eux en daignant n'être que leur maître.

Cependant, sa tyrannie est devenue si insupportable, qu'au mois de mai 1896, MM. Dejeante, député du XX*' arrondissement, et Groussier, député du X®, donnèrent leur démission, plutôt que de continuer à la subir. M. Faguct, conseiller municipal du quartier Saint-Louis, avant les élections municipales, proclama son indépendance.

Ils voulaient s'affranchir pour une question d'argent, en refusant de continuer à verser une partie de leur indemnité à la caisse du parti. Allemane pouvait supposer qu'il battrait facilement ces créatures ingrates.

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11 se trompait. Les électeurs suivirent les députés révoltés.

Pierre. Vaux, de Dijon, qui était allemaniste, a rompu aussi. M. Allemane n'a plus maintenant que trois fidèles à la Chambre, MM. Faberot, Toussaint, Avez. Il doit voir combien est fragile cette organisation qu'il croyait si forte. Il commet un^ contresens en voulant soumettre à un tel régime un parti démagogique.

Un chef de conspiration peut imposer sa dictature pour quelque temps à quelques hommes, qui sont retenus par les dangers qu'ils courent eux-même s'ils n'obéissent pas.

Un chef d'ordre religieux peut imposer des sentiments d'abnégation à des personnes unies par une foi qui ne souffre ni examen ni discussion, séparées du inonde, et ayant, en dehors des avantages matériels qui peuvent les récompenser, l'espoir de compensations surnaturelles.

Mais M. Allemane veut traiter ses compagnons en automates, et il dit à ces hommes qu'ils doivent être des révoltés. Ils ont fini par se révolter, mais contre ce tyran.

« La lutte des classes » est la partie du programme marxiste qu'il a prise : il n'admet pas « les ouvriers des ouvriers », car il considère « que les travailleurs n'obtiendront rien pour eux, qu'avec eux et par eux-mêmes ». Il conçoit la révolution sociale par « la grève générale », qu'il appelle « la guerre des bras croisés». Il est convaincu qu'elle forcerait « les patrons à demander grâce ».

M. Allemane ne fait partie de l'Union socialiste que d'une manière fort indépendante. Toutes les semaines, dans le Parti ouvrier^ il dit leurs vérités à quelques-

uns de ses membres. Il no se gène point pour trer le charlatanisme de leurs formules et de actes. A ceux qui promettent le maintien de la propriété, il répond :

« Vous manquez de la plus élémentaire honn car vous savez bien que le socialisme n'admet a forme de propriété. »

Dans divers congrès, entre autres au congr Nantes, en 1895, les allemanistes ont écrasé les distes.

î. La clarté de M. Clemenceau. — Où est la thèse? — - Illusion.

— M. Clenoenceau socialiste. — Son rôle parlementaire dems les grèves. — L'arbitrage. — Vive la République sociale l — Boulanger. — « Le pacte est rompu! ». — Sa défaite électorale. — Choc en retour des procédés de ses propres collaborateurs.

IL M. Clemenceau journaliste. — Ses sympathies socialistes.

— La mêlée sociale. — Provocation à la contradiction économique. — Impossible. -:- Son pessimisme. — La résurrection de Candide. — La disparition de Thumaaité. — Çakya- Mouny, Jésus et Spinosa. — L'action des économistes plus utile. — Le phalanstère harmonique. — L'Etat médecin de tous maux. — Le prix du charbon et le mineur.

IlL L'enquête de M. Clemenceau en 1884. — En deux jours! *- Rapport. — Date de façade et date réelle. — Conclusions du rapport. — Un aveu de M. Basly.

IV. La grève de 1893. — L'arbitrage par les journaux, -r- Refus de ma part. — Ajournement indéfini.

Quelle a été la politique de M. Clemenceau pendant qu'il était au Parlement. Impossible de la définir. Qu'on relise ses discours, on y trouve des phrases claires en apparence. Mais où est la thèse? Où sont les principes? Où sont les doctrines? Rien de plus obscur. M, Clemenceau procède par série de syllo-

gismos, comme un scolastique. Une fois les prémisses admises, le syllogisme se tient; mais que valent les prémisses? L'auditeur comprend ou croit comprendre chacun d'eux au moment où il se produit. Mais entre ces syllogismes il y a des trous. L'auditepr naïf se figure que c'est de sa faute s'il ne peut pas suivre le raisonnement : et c'est le triomphe de M. Clemenceau de créer cette illusion de clarté. Son éloquence est un miroir aux alouettes.

M. Clemenceau est socialiste. Lui qui réclame « le bloc » pour la Révolution française, proclame, à ses heures, le quatrième État. Il se prétend libre-échangiste, on n'a jamais su pourquoi, ni lui non plus; mais il s'écrie « la liberté du travail n'aboutit qu'à l'oppression de l'ouvrier par le capitaliste ». Et alors que faut-il? Il s'est bien gardé de le dire. Non seulement il n'a jamais déposé une proposition de loi pour libérer le travailleur de son oppression en supprimant la liberté du travail, mais il n'a pas été candidat à la commission du travail, et il n'a jamais pris la parole sur une des nombreuses propositions de loi qu'elle a discutées, et malheureusement quelquefois fait voler.

Ce n'est pas le genre de M. Clemenceau. Il lui aurait fallu au moins faire semblant d'étudier ees questions : et cela l'ennuyait. Il avait d'autres préoccupations.

Chaque fois qu'une grève éclatait on le voyait paraître à la tribune et accuser le gouvernement. — « Comment! le gouvernement a envoyé des troupes! C'est une provocation! Les municipalités n'en avaient pas demandé! — Il y a des hommes qui ont faim! Vous invoquez Bastiat! Le gouvernement doit mettre les compagnies en demeure. » — Par quel moyen? — « Il y en a dix, il y en a cent, mais ce n'est pas mon affaire de les signaler. » (19 nov. 1891.)

Voilà la difficulté escamotée. Quand il trouva en face de lui un homme trop bienveillant comme M. Loubet, il força le ministre de se transformer en arbitre, et quand celui-ci eut rendu sa sentence, il le désavoua, l'injuria, déclara qu'il ne représentait que « les préten^ lions de la compagnie », et il s'en alla à Carmaux, se mettre à la suite de Baudin, se faire humblement son assesseur, et, accueilli par les cris de : « Vive la Révolution sociale! » il répondit par cette équivoque : « Vive la République sociale! »

Pourquoi M. Clemenceau qui, dans les questions sociales, n'a jamais pris la parole que pour les mineurs^ ne s'est-il donc jamais avisé d'aller leur demander leurs voix, à Valenciennes, à Béthune, à Saint- Etienne? Eh! c'est qu'il sait bien que, malgré toutes ses phrases, les mineurs ne le prennent pas au sérieux, pas plus que les socialistes des villes. Il préférait demander leurs voix à de petits propriétaires, à des cultivateurs dont tous les intérêts sont opposés à ceux qu'il soutenait.

Le beau temps de M. Clemenceau a été la législature de 1881 à 1885. Il a attaqué sans relâche M. Ferry à propos de sa politique coloniale : mais a-t-il formulé un système? Qu'aurait-il fait, si on lui avait joué le mauvais tour de lui donner le pouvoir? Aurait-il évacué la Tunisie et le Tonkin?

M. Clemenceau parlait volontiers de son patriotisme; il a reproché deux fois au ministère de la marine d'oD manquer. Il est vrai que le directeur de l'artillerie de la marine, le 23 janvier 1893, lui répondit si .vertement que M. Clemenceau fut réduit au silence. Mais son grand acte de patriotisme, ce fut d'avoir inventé le général Boulanger.

Il suffit de rappeler ce souvenir : mais M. Clemen-

ceau ne rabandonna môme pas lors de sa chute du ministère Goblot. Il espérait alors être appelé à former un cabinol ; et il y conservait le général. Au niomont de la démission de M. Grévy, il avait rôvé aussi de sauver le président en lui redonnant un portefeuille.

En 1890 et en 1891, jusqu'au mois d'octobre, M. Clemenceau était bien malheureux. 11 se taisait. Mais la mort du général Boulanger fut la délivrance pour loi. Le 31 octobre, il s'écria avec enthousiasme : « Le pacte est rompu! » 11 est vrai qu'il ne Pavait jamais observé, car il avait toujours voté contre le gouvernement. M. Rochefort a raconté, depuis, comment M. Clemenceau était venu à Londres lui offrir un pacte d'alliance offensive qui fut mis à exéculion.

C'est que la situation devenait mauvaise pour loi* Si les choses continuaient à marcher comme elles marchaient, la majorité gouvernementale devenait de plus en plus forte, et il y avait danjçer que, dans 1^ Chambre de 1893, lui et ses amis eussent perdu toute influence. Il fallait remédier à ce péril.

Il y remédia par la chute du ministère du 18 février 1892, doù il fit expulser ceux qui avaient osé lui tenir tête. Il a peut-être eu occasion depuis de se repentir d'avoir trop bien réussi, si dominant que soit son goût pour les cascades de ministères.

M. Clemenceau fut battu aux élections de 1893. Si nous avions les mêmes procédés que M. Camille Pelletan, nous eussions dansé autour de lui la danse du scalp.

S'il a succombé sous des calomnies, il doit se rappeler que ses amis et ses collab)rateurs en ont fait courir beaucoup. C'étaient eux qui représentaient M. Jules Ferry comme le protégé de Bismarck.

Si M. Clemenceau ne s'est pas livré lui-même à ces procédés, il les a laissé employer dans le journal dont il est le directeur : et par conséquent, il a sa large part de responsabilité de leur introduction dans la politique. Il à été frappé d'un choc en retour. Des métaphysiciens parlèrent à ce propos de <( la justice immanente des choses ». D'autres, plus simplement, dirent : « Il n'a que ce qu'il mérite. »

Mais si M. Clemenceau était rentré à la Chambre des députés, quel eût été son rôle? Il n'aurait pas pu en avoir un autre que celui qu'il a toujours eu : intrigues de couloirs, coalitions avec tous les mécontents qu'il aurait pu trouver pour intimider les ministres faibles, obtenir d'eux ce qu'il eût voulu, puis les renverser. Il eût donné le panache de son éloquence aux socialistes, quand il eût s'agi d'ériger en système le désordre, de violer la loi et de paralyser l'action de la justice. Il eût été le dissolvant qu'il a toujours été. M. Clemenceau est un acide. Il détruit. C'est sa fonction. Il ne peut pas en changer.

Journaliste, M. Clemenceau n'a cessé de faire du socialisme malgré les socialistes. Il leur a rendu en bons procédés tous les mauvais qu'ils ne cessent d'avoir à son égard. Il a tenu à prouver cette sympathie dédaignée, en réunissant ses articles de la Justice dans un volume intitulé la Mêlée sociale.

Il a bien voulu m'envoyer son livre avec ces mots : « Dans l'espoir de la contradiction économique. »

Je n'aurais pas mieux demandé : mais pour qu'il y eût matière à contradiction, il faudrait qu'il y eût une thèse dans le volume de M. Clemenceau.

M. Clemenceau multiplie les phrases, les images, les points d^exclamation et d'interrogation, pour prouver, quoi? Qu'il n'y a pas que des heureux sur la terre ; que tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes possible. Mais il n'y a que Pangloss qui ait eu la conviction contraire ; et encore quelquefois il fut bien embarrassé pour la justifier, malgré tout l'esprit que lui donna Voltaire.

- Candide, malgré sa docilité, n'a jamais été complètement convaincu par son bon maître, quelque déférence qu'il eût pour lui. S'il revenait de nos jours, il trouverait encore des tremblements de terre, mais il ne risquerait plus d'être mis à mort, en expiation, par la Sainte Inquisition; il pourrait sans doute encore voir des batailles, môme plus épouvantables que de son temps ; mais il risquerait moins souvent de mourir de faim, d'être réduit en esclavage, ruiné, emprisonné, mis à la question ou pendu. Il trouverait que le paquebot qui l'amènerait en trois semaines de Rio- Janeiro n'a aucun rapport avec le bateau sur lequel il mourait de soif et de faim. Il se servirait des chemins de fer et du télégraphe ; il verrait en France tous les gens portant des souliers et des bas; il trouverait qu'il n'y a plus d'ordres privilégiés et d'ordres exclus des privilèges et astreints aux charges ; il verrait le principe de la loi une et égale pour tous, au-dessus de toute discussion, sinon toujours mis en pratique; il apprendrait que la torture et la roue sont abolies; il penserait que les prisons sont des paradis, comparées aux enfers de«on temps ; il trouverait que la sécurité, la justice et le bien-être ont fait de grands progrès, et s'il n'en arrivait pas à la conclusion de Pangloss, il dirait du moins : « Si tout n'est pas aussi parfait que dans l'Eldorado où nous avions passé quelques instâiits, du

moins tout est mieux qu'au temps où j'entraînais avec moi Pangloss à la recherche de ma chère Cunégonde. » M. Clemenceau, lui, est pessimiste. Il trouve que tout est mal. Il fait du schopenhauérisme exaspéré. Il déclare que « notre destinée ne comporte point de remède pour le mal qui fait la dignité de notre joie. Il faut savoir regarder le malheur de notre espèce en face, comme nous faisons de notre propre sort »... Et il évoque une vision apocalyptique de la destruction finale : « Un jour, après des gestes inconnus, l'humanité ayant gravi sa cime, pour un temps de raison, immobile entre deux impulsions contraires, verra le gouffre devant elle, et douloureusement subira la noire descente de rAverne... Et le soleil éteint, suivi de son cortège, précipitera dans la nuit sa course incalculée vers l'inconnu. »

Comme économiste, je n'ai rien à dire : quand l'humanité aura disparu, l'économie politique aura perdu tous ses droits. Je ne contredis point la vision macabre de M. Clemenceau, mais je crois que nous avons mieux à faire que de nous absorber dans la contemplation lugubre de ces destructions cosmogoniques. Le nirvana n'a jamais servi qu'à engourdir et réduire à l'impuissance ceux qui s'y abandonnent.

M. Clemenceau, après avoir jeté l'avenir dans ce gouffre noir, évoque Çakya-Mouni et Jésus qu'il réunit àSpinosa, quoiqu'il n'y ait pas de rapports entre le lunettier de La Haye et le père du bouddhisme, et il entonne un hymne confus d'amour et de bonté.

« Plus de guerre, plus de faim sur la terre, plus de froidj à tous l'abri assuré contre les intempéries, plus de pauvreté, plus de misère. Quel emploi de l'activité humaine! » Ce n'est pas là que M. Clemenceau rencontrera « la contradiction économique ». Seulement^

218 LA COMKDIK SOCIALISTE

tanilis q\u' «l^^s f;ons crient, s'«»xclament, se lamentent^ frt'misseiit sur l<»s maux de rhumanité, M souvent s'afçilent si bion qu'ils les aggravent, les économistes ««rissent.

Par le seul titre de son livre, M. Clemenceau fait uaitro dans l'imagination de ses lecteurs rillusion qu ils trouveraient le bonheur dans une société bien ri^glée, alignée au cordeau, où toutes les actions de Ihomme seraient prévues : et il montre comme idéal le phalanstère harmonique de Fourier en opposition à la MâU*o. sorifib'l

Cependant, M. Clemenceau a fait de la biologie : et il doit sav(»ir que les organismes ne se développent que par la concurrence; que là où ils sont protégés, ils s'atrophient; que là où ils ne sont pas obligés à Taction, ils sV»tiolent et disparaissent. Si la concurrence venait à èivo éliminée comme facteur social, Thumanité hirnberait dans la somnolence, l'ennui et les vices de la paresse.

L'humanité n'a ^Tandi et ne s'est développée que par la concurrence, guerrière dans les âges lointains, niainteiianl de |>lus en plus économique.

.]{' Voudrais bien voir M. Clemenceau condamné "k rinimobililé régulière dans la société conventuelle qu'il oppose à la « mêlée sociales ». Il s'y ennuierait de telle sorte qu'il regretterait le bon temps où il échan- ;ieait «les cou]>s avec ses adversaires. .

M. Clemenceau a siégé, pendant vingt ans, dans les assemblées ]>arlemeniaires. Que n'a-t-il essayé par quelques propositions de loi de mettre fin à la Mêlée

M. Glemenc<Nni a reproduit un article clans lequel il disait en s'adressant à un mineur : « Cette année, le prix du charbon a diminué, le prix de l'homme doit

M. CLEMENCEAU 2lî)

iaisser... Je t'enverrai là-dessus une certaine brochure d'ÏT'es Guyot, dont tu te lécheras les doigts... »

Démon côté, je dis à ce mineur: «Je t'enverrai aussi, moi, un certain rapport de Clemenceau de 1884, sur la grève d'Anzin, dont tu te lécheras les doigts. Aujourd'hui, j'y ajouterai le livre de Clemenceau, et quand ta auras savouré ses réminiscences de Vallès et de Séverine, tu me diras si tu t'en trouves réconforté, et si tu vois plus clair dans les conditions de ton existence. »

D'abord, quelques mots sur l'origine de, ce rapport.

Le 24 janvier 1883, M. Langlois interpellait le gouvernement sur sa politique économique. Le débat dura sept séances, et on y proposa onze panacées.

M. Clemenceau émit alors l'idée d'une enquête; c'était un procédé qui avait pour résultat de mettre tout le monde d'accord en supprimant toute obligation de décision précise. Avec sa turbulence et sa méthode accoutumées, M. Clemenceau déclara que u la commission serait en mesure de dresser dans les huit jours, dans les deux jours même, un premier rapport sur la crise parisienne ».

« Mais, ajoute M. Spuller dans son rapport général, fait au nom de la commission, dès les premières séances, il apparut très clairement que ce premier rapport sur la crise parisienne ne serait' pas aussi facile à établir. »

Nous n'avons pas de peine à le croire (1).

(1) Voir pour les détails le f^rand Dictionnaire de Géof/raphie de la Fra/ice de Joanne, arti<-le Paris : Industrie et covvvav^Y^î.^^ par Yves Guyot.

La grève d'Anzin éclata sur ces entrefaites; le 9 avril 1884, MM. Clovis Hugues et Giard interpellèrent le gouvernement qui est toujours considéré, par des gens avisés, comme responsable de l'idée qui prend à des ouvriers de se mettre en chômage. Pour tirer tout le monde d'embarras, le président de la commission déclara qu'elle s'enquerrait de la situation des ouvriers. Une sous-commission, dans sa séance du 18 juin, décida qu'elle commencerait son enquête par Anzin. Seulement, elle ne la commençait que le 7 octobre. On ne sait pas au juste quand elle finit ni quand le rapport de M. Clemenceau fut achevé : il porte la date du 11 mars 1884, d'où il résulterait qu'il aurait été déposé avant l'enquête à laquelle il est consacré. Il y a une date de façade qu')n voit; une date réelle qu'on cherche en vain : et c'est là tout l'esprit du rapport. Il y a une apparence et, derrière, il n'y a rien.

Il comprend 198 pages : c'est une monographie d'Anzin, avec des détails fournis par la Compagnie et par l'administration des mines, des procès-verbaux de dépositions d'ingénieurs et de mineurs. Quant au rapport lui-même, il compte 8 pages.

J'y trouve cette phrase, que j'approuve complètement :

L'essence même du régime républicain, c'est de donner à tous la liberté, en réprimant les atteintes au droit individuel.

Par conséquent, M. Clemenceau devait être aussi ennemi que moi de la tyrannie des syndicats et des procédés de boycottage employés par les grévistes à l'égard 'des camarades suspects de vouloir travailler.

Pour empêcher les grèves, M. Clemenceau demande que les concessions de mines ne soient que tempo-

raires. Croit-il augmenter les salaires par ce moyen? Les Compagnies seront obligées de calculer l'amortissement de leur capital, d'après la durée de leur concession. Elles devront l'ajouter à leur prix de revient; et elles n'auront qu'une alternative : ou augmenter en proportion le prix du charbon, et elles risqueront, dans ce cas, de voir se restreindre leurs débouchés; ou diminuer les salaires.

M. Clemenceau constate lui-même que les salaires comptent pour 70 p. 100 dans le prix de revient de l'extraction du charbon; ce serait donc à ce dernier procédé que les Compagnies devraient avoir recours. •

Du reste, si M. Clemenceau a formulé cette conclusion en une phrase, il s'est bien gardé d'essayer de la transformer en proposition de loi dont on pût discuter les détails. Cependant, depuis 1884, il aurait eu le temps.

Cette solution de M. Clemenceau doit paraître bien insuffisante aux vrais socialistes.

Le mineur qui lirait le rapport de M. Clemenceau, trouverait dans les annexes (pi. 180) un compte rendu de la séance de la sous-commission, du 12 octobre, que je lui recommande.

M. Basly dépose.

« M. Clemenceau demande si le système suivi actuellement dans les mines de la Compagnie n'est pas le système qui a provoqué la grève?

« Et M. Basly, après quelques tergiversations, est obligé de dire : « Si on avait proposé le système actuel, la grève n'aurait pas éclaté. »

Et la grève a éclaté à propos de ce système : merveilleuse logique, pleine d'enseignements. M. Clemenceau voit qu'il fera bien à'eii\o^^^ ^^^

rapport au mineur à qui il enverra mon livre. G& mineur apprendra quelque chose dans les deux.

Lors de la grève des mineurs du Pas-de-Calais, en octobre et novembre 1893, M. Clemenceau, ne pouvant plus proposer à la Chambre des députés l'arbitrage qui avait si bien réussi à Carmaux, en 1892, eut l'idée de convoquer les directeurs de journaux quotidiens de Paris, pour se charger de se constituer en arbitres , entre les exploitants de mines et les grévistes !

Je répondis à cette convocation par la lettre suivante adressée à M. Adrien Hébrard, président du Syndicat de la presse parisienne.

Mon cher Président,

J'ai l'honneur de vous accuser réception de la lettre de convocation que j'ai reçue, comme directeur politique du Siècle, à lia réunion des directeurs de journaux, qui a lieu aujourd'hui.

Je vous prie de vouloir bien m'excuser auprès de nos confrères, si je ne m'y rends pas.

Je ne vois pas l'utilité d'aller renouveler avec M. Clemenceau une discussion orale, au Grand-Hôtel, à défaut,, pour lui et pour moi, du Palais Bourbon.

A la Chambre des députés, je blâmais l'intervention des dépulés et je refusais l'intervention du gouvernement dans des discussions relatives à des contrais privés. A plus forte raison, je ne reconnais à la presse ni droit, ni compétence, pour venir s'immiscer dans desdiscussions entre employeurs et employés.

Si des journalistes veulent imposer leur arbitrage à. des directeurs de mines et à des ouvriers, pourquoi les mineurs ne demanderaient-ils pas à régler les discussions qui peuvent s'élever entre rédacteurs et directeurs de journaux ? •

î peut être la sanction d'une réunion comme Grand-Hôtel? Un vole, s'il était favorable à la ion de M. Clemenceau, pourrait-il m'inlerdire nuer de la criliquer et de la blâmer?

at garder toute ma liberté d'action, et trouvant Luion inutile, je m'abstiens.

ez, mon cher confrère, etc.

Yves Guyot.

3urnaux de toutes couleurs étaient représentés

réunion qui se termina par une note ainsi

: « M. Clemenceau a demandé rajournement

iscussion. Cet ajournement a été voté à Tuna-

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