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DUFRESNY

Dans les riches annales dramatiques du ivii^ siècle, parmi les figures de second plan, il n'en est pas de plus curieuse que celle de Charles Rivière Dufresny. Valet de chambre de Louis XIV, il vivait à la cour sur un pied de familiarité respectueuse qui semblait justifier, autant que l'air de son visage, sa descendance de Henri IV par la belle jardinière d'Anet, et rappeler sans cesse sa parenté de la main gauche avec le grand roi, plein d'une bienveillance inépuisable pour lui. La nature avait été prodigue de ses dons pour Dufresny. Né artiste en tous les genres, poète, musicien, dessinateur, architecte, jardinier comme Le Nôtre, mais avec

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des principes différents, car il tenait pour ce qu'on appela plus tard les jardins anglais, il ne sut ni tirer parti de ses talents, ni régler sa vie et sa fortune. Ennemi de toute contrainte, incapable de s'assujettir longtemps, il essayait de tout par saillies, et n'achevait presque rien. Dufresnyfut une sorte de bohème à l'existence décousue, toujours endetté, toujours dans la gêne, que le roi dut renoncer à enrichir et qui, suivant la légende, en vint à épouser sa blanchisseuse, tant pour n'avoir pas à lui payer sa note que pour croquer les petites économies de la brave femme. L'histoire ne fût-elle pas authentique, elle serait significative, en montrant l'idée qu'on se faisait de lui. Cet homme d'esprit, dont l'esprit était d'un tour naturellement original, se phait difficilement au travail et ne savait guère mieux diriger la conduite de ses œuvres que la sienne.

Dufresny débuta en 1692, avec Regnard, qui était alors son ami, par le Théâtre-Italien, où il resta six ou sept ans avantde monter à la Comédie-Française. Dans eette première période, on peut déjà remarquer un trait caractéristique : le parti que les autres tireront de ses pièces. L'Opéra de campagne, ouvrage d'ailleurs plein de verve, donnera à Dancourt l'idée de son Opéra du village, et les Adieux des officiers pourraient bien lui avoir inspiré également l'idée du Retour des officiers. Attendez-moi sous Vorme parut quelque temps après une pièce du même titre de Regnard, qu'il lui avait vendue, dit-on, en un besoin d'argent. Dufresny semait, d'autres récoltaient. S'il ne jetait pas absolument ses

idées par les fenêtres, il les gaspillait en croquis légers, en scènes décousues, où le manque d'haleine et aussi d'esprit de suite ne lui permettait d'en tirer parti qu'à demi.

Cependant, malgré la paresse dont on l'accuse, Dufresny, grâce à son extrême facilité et à sa verve comique, n'a pas écrit moins de douze comédies, seul ou en collaboration, pour le Théâtre-Italien, et pas moins de vingt-cinq pour le Théâtre-Français, en y comprenant celles qui ne furent point imprimées et celles aussi qui ont été brûlées après sa mort. De ce nombre, quelques-unes n'étaient que des répétitions en vers, ou des reprises sur nouveaux frais d'un thème primitif. Il y a là des pièces de toutes proportions et d'importance très diverse, depuis le petit acte en prose jusqu'aux cinq grands actes en vers ; de tous genres aussi, depuis la simple comédie d'intrigue jusqu'à la comédie de caractère.

Le Théâtre-Italien n'avait pas été une heureuse école pour Dufresny : il ne pouvait que le faire tomber du côté où il penchait déjà. Il favorisait ses défauts, parce que les qualités qui lui manquaient n'y étaient point nécessaires, et que ses caprices y trouvaient le champ le plus favorable, sans avoir besoin de se régler. Le premier ouvrage ^u'il donne au Théâtre-Français, le Négligent {i(j9'^) y se sent encore de la Comédie italienne par l'irrégularité de la conduite et la faiblesse du plan. Mais, à travers ces scènes unies l'une à l'autre par un lien trop frêle et trop lâche, se déroule une galerie^ d'originaux dessinés d'une main vive, dont quelques-uns

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sont neufs et d'autres sont heureusement renouvelés. C'est une comédie en portraits , non seulement dépourvue d'action, mais où les caractères eux-mêmes,, enlevés avec autant de naturel que d'aisance, et souvent d'une saveur piquante, ne se suivent ni ne sesoutiennent.

Si Dufresny avait pu trouver en lui-même le type,, ou du moins l'idée du Négligent, il avait pu mieux encore y trouver celui du Chevalier joueur et le peindre* d'après nature. On sait la grande querelle qui s'éleva, à cette occasion, entre Regnard et lui. Il ne paraît pas contestable que le mérite de l'invention ne revienne à Dufresny, et que Regnard ne lui ait pris tout au moins le fond de sa pièce. Les deux écrivains: avaient collaboré plusieurs fois et étaient alors très liés. On peut admettre que Dufresny eût causé avec lui de son idée, de son plan, de quelques-unes dBS situations qu'il avait imaginées; que, plein de son sujet», ne se défiant pas d'un ami, rêvant peut-être de l'associer à son œuvre, il se soit laissé aller à des confidences ou même à des lectures dang^ereuses. Dufresny s'est plaint trop hautement et en termes trop positifs d'avoirété dévalisé par Regnard, et celui-ci s'en est trop mollement défendu pour que l'accusation ne repose sur aucun fondement. Mais il ne faut pas oublier que le Chevalier joueur est en prose, et qu'il a été devancé de plus de deux mois sur la scène par le Joueur, qui est en vers. Si Regnard avait eu communication directe* de la pièce écrite, outre qu'il faudrait étendre l'accusation d'indélicatesse jusqu'à celle de plagiat, ou plutôt

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de vol, comment croire qu'il eût pu se flatter de prendre les devants sur un homme déjà connu au théâtre el qui avait ses entrées à la Comédie, non seulement en écrivant un grand ouvrage en cinq actes après le sien, mais en récrivant en vers ?

On raconte, il est vrai, que, « pour accélérer sa pièce, il se servit de Gacon, à qui il en fit faire la plus grande partie », en l'enfermant dans une chambre d'où celuici n'avait la liberté de sortir qu'après avoir indiqué par la fenêtre le nombre de vers qu'il avait faits sur la prose de Regnard ; mais il n'y a là qu'une légende. Gacon ne demandait pas mieux sans doute que d'y laisser croire, ou même de la colporter, et nous ne sommes pas étonnés enapprenant que c'estdelui qu'on tient cette anecdote(l). Ah ! le bon billet !... Que Gacon ait rimé quelques passages du Joueur, c'est possible à la ri- ' gueur, et encore est-ce assez peu probable, car rien ne sent plus son Regnard que les vers de cette comédie, et il faut n'avoir pas le moindre sens littéraire pour admettre que, dans leur ensemble, ils soient d'un autre, et traduits de la prose. Mais ce qu'on peut dire encore de mieux à la décharge de Regnard, c'est que, suivant le mot de l'épigramme, il a été « le bon larron », et qu'il a légitimé jusqu'à un certain point le sans-façon avec lequel il coupa l'herbe sous le pied à son ami, en écrivant un chef-d'œuvre là où Dufresny n'avait trouvé qu'une comédie agréable. Cela valait mieux que de répondre aux plaintes de celui-ci en le qualifiant à son

(1) De Léris, Dictionnaire des théâtres, article du Joueur.

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tour de plagiaire, dans la préface qu'il mit en tête de sa première édition (1).

II est certain que ces ouvrages ont une origine commune, et il est probable que Regnard et Dufresny devaient en avoir souvent conféré ensemble, peut-être dans un but de collaboration. Non seulement le fond est le même, mais beaucoup de détails se ressemblent. Les deux pièces s'ouvrent par une conversation entre le valet de Tun et la suivante de Fautre, conversation semblable ; dans toutes deux on retrouve le mémoire des dettes du joueur présenté par le valet, ici à son père, là à la comtesse. Chez Valère comme chez le chevalier, Fétiage de l'amour hausse ou baisse suivant les résultats du jeu : indifférents et oublieux dès qu'ils gagnent , ils redeviennent amoureux aussitôt qu'ils ont perdu. L'entrée du personnage principal est à peu près la même ici et là. Lorsqu'il rentre décavé, les scènes avec le valet ont beaucoup de traits communs. « Je te loue , 6 destin , de tes coups redoublés » , s'écrie Yalère ; et le chevalier: « Juste ciel, je te loue! » D'un côté, Hector lit à son maître une page de Sénèque sur le mépris des richesses ; de Fautre, Frontin lui Itt un quatrain sur la pauvreté, et un second sur la mort. Quand ils reviennent après avoir gagné, tous deux comptent leur argent dans

(1) « Il y avait contre elle une cabale très forte,... suscitée par les injustes plaintes d'un plagiaire qui produisait une autre pièce en prose sous le même titre, et qui la lisait tous les jours dans les cafés de Paris. » t .

leur chapeau, sans faire attention à ce qu'on leur dit. Angélique et Nérine se retrouvent dans Tune et l'autre pièce. Je pourrais multiplier ces rapprochements de détail. Il est vrai qu'il n'y a aucune trace du Marquis ridicule, de Toutabas, de M. Galonier, ni de M"^^ la Ressource dans le Chevalier joueur ; mais il est vrai aussi que Regnard pourrait bien avoir pris dans deux scènes de la comédie précédente de Dufresny, le Négligent^ Fidée de la scène de M. Galonier et de celle du marquis fanfaron avec Valère(l).

Assurément, le Chevalier joueur est loin d'avoir la valeur littéraire, l'art de conduite et la saveur comique du Joueur. Le dénouement en est très faible, mais il s'en faut de beaucoup que ce soit une pièce aussi nulle qu'ont été entraînés parfois à le dire les avocats de Regnard. Dufresny a eu le tort de faire de son chevalier un personnage méprisable, auquel il est difficile de s'intéresser : au lieu d'être simplement emporté par une passion sans frein, c'est un fripon qui pousse l'absence de tout scrupule jusqu'à courtiser une vieille femme pour avoir son argent. Mais, cette réserve faite, avec quelle vérité et souvent quelle force^ Dufresny a établi son caractère î Avec quel feu le chevalier retrace sa partie, pareil à l'Alcippe des Fâcheux] Gomme il sait les puérilités et les superstitions des^ joueurs! Quels mots d'excellente comédie,pris sur le vif, jaillissant de nature et toujours en situation ! Le rôle de Nérine est plein de traits piquants, encore qu'un

(1) Parfaict, Histoire du théâtre franc, xiii, 268.

peu cherchés. Plus hardi queRegnard, il n'a pas craint de nous montrer une scène, ou du moin* la fin d'une scène de jeu. Et comme son chevalier est insultant dans la bonne fortune ! Quel excellent monologue de dépit et de rage dans l'adversité !

Malgré la précaution qu'il avait eue de la faire précéder d'un prologue spirituel, où un spectateur rai- >s,onnable discute sur la scène avec un étourneau qui ne veut pas entendre la pièce, sous prétexte que c'est une vieillerie et qu'il l'a déjà vue, Dufresny n'obtint ,pour son œuvre qu'une seule représentation. Le sujet était défloré, et par un écrivain supérieur. Lui qui revendiquait le mérite de l'invention et d'un grand nombre de détails, il avait l'air d'un copiste subalterne. Déboire affreux ! Une s^y résigna jamais. Plus de douze ans après, ^il s'efforçait de sauver quelques débris, en les transportant dans la Joueuse^ qui n'eut ^ère un meilleur succès, car elle ne dépassa pas la -cinquième représentation. Et avec une persévérance d'autant plus digne d'un meilleur sort que son caractère semblait Ten rendre incapable, il reprenait encore sdi Joueuse en prose pour la mettre en vers, dans l'espoir acharné d'arriver au succès définitif qu'il rêvait; mais \di Joueuse en vers n'a jamais été ni imprimée, ni représentée.

La Noce interrompue et la Malade sans maladie, qui parurent la même année (1699), diffèrent beaucoup d'étendue, puisque la première n'a qu'un acte, tandis que la seconde en a cinq, mais ne diffèrent pas beaucoup d'importance, et présentent ce caractère com-

jnun d'avoir d'excellentes parties dans un ensemble faible, dans une intrigue irrégulière et mal conduite. Dufresny esquisse au passage quelques jolies scènes et -quelques bons originaux. L'idée de la seconde, beaucoup trop longue pour le sujet et où la matière disparaît à force d'être diluée, lui a été vraisemblablement :suggérée par le Malade imaginaire de Molière, à qui il eût bien dû prendre la franchise et le naturel de son comique. Dufresny a beaucoup d'esprit, mais il en fait; •c'est lui qui parle par la bouche de ses personnages, ,dont les mots sont trop souvent des mots d'auteur. Quant à la première, elle appartient à une catégorie /de sujets pour lesquels il avait une prédilection marquée, et qui lui ont inspiré encore le Double veu- .vage et le Mariage fait et rompu !

La Harpe a rangé ces deux dernières pièces parmi les meilleures de Dufresny, Les saillies, les détails jplaisants et les scènes ingénieuses abondent dans le Double veuvage (1702), aimable comédie d'action, dont toutefois l'intrigue n'est ni bien vigoureuse, ni bien liée, ni supérieurement conduite, car nous avons assez dit que ce n'était pas le fort de Dufresny. C'est un joli, spirituel et amusant vaudeville, y compris les couplets, avec des caractères très vivement esquissés, des quiproquos bien filés et des situations piquantes. Comment ne pas sourire au contraste de l'amant sensible, passionné, mélancolique, avec la folle petite Thérèse qu'il adore, mais dontla jeunesse verdissante, toujours riante, chantante et dansante, fait son désespoir tout en le charmant ? Et comment ne pas s'égayer

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de cet intendant qui se répand en lamentations et en louanges sur sa femme, en apprenant qu'elle est morte de chagrina la fausse nouvelle de son propre décès, •puis qui, de la meilleure foi, lorsqu'on lui dit que c'est d'allégresse, au contraire, qu'elle a rendu l'âme, lui trouve tous les défauts du monde ? L'entrevue nocturne du mari et de la femme, se croyant l'un et l'autre défunts, a pour complément naturel la scène où, enrageant de se retrouver, ils protestent de leur ravissement.

, Le Mariage fait et rompu^ qui appartient en plein au règne de Louis XV (1721), est encore une pure comédie d'intrigue, mais l'une des mieux conduites do •Dufresny, et, cliemin faisant, la physionomie du flegmatique et adroit Glacignac, la fausse pruderie de la présidente, menant par le bout du nez le président, qui fait grand étalage de son autorité personnelle, sans jamais rien oser décider par lui-même, sont dessinés d'un trait net et vif. Pourvu qu'on passe sur l'invraisemblance de la donnée et de certains détails, c'est une excellente pièce, avec cette pointe d'originalité qui imprime un caractère particulier aux œuvres do Dufresny.

Nulle part notre auteur ne s'est livré à un effort plus soutenu et plus prolongé que dans la Réconciliation «ormanc?e, grande comédie en cinq actes, en vers (1719). Il avait l'intention visible d'en faire son chef-d'œuvre, mais il n'y a point réussi. Il lui donna d'abord le titre de Procès de famille^ qui n'annonce pas une œuvre d'un intérêt bien vif ni d'une observation bien pro-

ciide ;le titre qu'il substitua au premier sent davantage sa comédie, mais n'indique pas une portée plus haute. Cest toujours l'ensemble qui pèche. Si le tableau ne manque pas de vigueur, il paraît à la longue d'un ton monotone et peu séduisant. Pénible d'abord et assez obscure, Fintrigue languit à la fin. Dufresny s'y répète, comme si la matière lui manquait et qu'il eût dû l'allonger pour atteindre à la mesure des cinq actes. Ces défauts rendent la pièce un peu fatigante à lire. J'avoue avoir eu quelque peine à démêler et à suivre l'action, aussi bien qu'à m'y intéresser, dans les premiers actes ; elle se dégagerait mieux sans doute à la représentation La Réconciliation normande est restée, en effel, assez longtemps au répertoire. Le rôle de Nérine est vraiment un premier rôle de soubrette ; ceux du frère et de la sœur, le comte et la marquise, sont bien tracés et bien soutenus. Enfin les traits heureux, les morceaux brillants abondent. Tel est le couplet de Nérine sur les plaisirs de la haine, qui eut sa célébrité, qui mériterait de l'avoir encore :

aussi bien que l'amour, la haine a sa douceur : Un tiel bien ménagé coule de veine en veine, Part du cœur, y retourne ; on fait filer la haine A longs traits, avec art, comme Faraour enfin. Chez les femmes surtout, où le plaisir malin Prend racine, s'étend (la terre en est si bonne !) Cette maligne haine, outre qu'elle y foisonne, Y dure beaucoup plus que le goût d'un amant. C'est en passant qu'on aime ; on hait plus constamment,

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Le plaisir d'aimer fuit, passe ayec la jeunesse, Et celui de haïr croît avec la vieillesse...

(II, se. vil.)

Cet air de bravoure peut se rapprocher, en son genre, de la tirade de Bazile sur la calomnie. Et quelle scène piquante entre le chevalier et Angélique, jouant lejeu de Tamour pour tromper la marquise qui les observe et qu'ils feignent de n'avoir pas vue :

LE CHEVALIER (haut).

Ah ! charmante Angéhque ! (Bas.) Attendrissez cesyeux. [Haut) Votre tendre douleur augmente encor vos charmes. On va nous séparer ! [Bas.) Il faut ici des larmes ; • Feignez de pleurer.

ANGÉLIQUE {haut).

Ah ! je suis au désespoir.

LE CHEVALIER (AaM<).

Je vois couler vos pleurs. (Bas.) Tirez donc le mouchoir ; Faudra-t-il tout vous dire ? [Haut.) Ah ! je perds Angélique !

Il lui prend la main pour la baiser.

Du moins... (BaSi) La main en est : il faut du pathétique.

ANGÉLIQUE (hus, retirant sa main).

Mais...

LE CHEVALIER (bas).

La tante nous voit : il ne faut point tricher. . Ainsi va la scène, avec ses apartés et ses mots à voix

basse qui se jettent à travers les paroles d'amour prononcées tout haut. On peut détacher ainsi de la Réconciliation normande vingt passages fort jolis ; mais ce ne sont jamais que des fragments, et dans son ensemble la pièce marche cahin-caha.

Il faut plutôt chercher Dufresny dans les ouvrages moins ambitieux et de moins longue haleine. Tout d'abord dans la Coquette de village^ ou le Lot supposé (1715), qui a peu de fonds, et dont l'intrigue frêle, presque enfantine, ne suffît pas à remplir les trois actes, mais qui offre d'excellents traits d'observation. La pièce repose simplement sur une anecdote : — la mystification du fermier Lucas, à qui Ton fait croire qu'il a gagné le gros lot de cent mille francs. Quand il a suffisamment divagué, étalé son orgueil, sa présomption, son insolence, on le détrompe, et tout est fini. Mais ce cadre fragile a suffi pour contenir la peinture satirique des changements que la fortune apporte dans le caractère. Il y a là un thème moral et philosophique qui justifie le choix d'un sujet si mince. .Lisette est une coquette très peu rustique au fond, et la seule raison pour laquelle on puisse supposer que l'auteur l'a mise au village, c'est le désir de faire penser, agir et parler un paysan dans la personne de son père Lucas. Dufresny a peint avec une spirituelle finesse le joli manège de la coquette, retournant contre la veuve les leçons qu'elle en a reçues, les talents qu'elle ..lui doit.

Il faut le chercher mieux encore dans des pièces en un acte, comme VEsprit de contradiction [ilOO] et le

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Dédit (1719). La première, demeurée la plus connue, -est une comédie de caractère dans les proportions res treintes d'une miniature, mais d'une miniature vivante, largement peinte et prestement enlevée. Par excep tion, la pièce est très bien conduite : Fauteur n'a pas ib temps de s'y fatiguer, et son économie, qui n'est pas grande, peut suffire à un acte. Le caractère de M"" Oronte, la contredisante, s'il est un peu outré, ne dépasse pas le relief admis par l'optique de la scène, et il se tient bien, il ne fléchit pas ; il amène le dénouement d'une façon logique et morale à la fois, car elle se punit elle-même par son propre péché. Ils sont parfaitement tracés aussi , le person nage d'Angélique, qui conduit tout en ayant l'air de ne se mêler de rien, et celui dujardinier, plein de verve, de rondeur et de gaieté malicieuses. Thibaudois seul est une caricature , qu'on pourrait même trouver énorme et invraisemblable dans une farce, mais qui amuse et qu'on admet sans trop de peine dans cette légère et rapide esquisse^ comme on passe un caprice grotesque au crayon d'un gai dessinateur de petits ta bleaux de mœurs.

Quelle spirituelle et alerte bagatelle que le Dédit I Ne soyons pas trop difficiles sur la vraisemblance ; ne le soyons pas trop non plus sur la morale. Prenons gaiement, comme on nous les montre, et sans froncer un sourcil sévère, lessupercheries de Frontin, qui dupe les deux tantes sous des travestissements divers, conformes au caractère et aux ridicules de chacune, pour les contraindre de payer à leur neveu le dédit que

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d'ailleurs elles lui doivent : il y a là tout au moins unecirconstance atténuante, et La Fontaine a dit que c'est double plaisir de tromper un trompeur. Sans vouloir réhabiliter la théorie des deux morales, il est clair qu'il faut passer quelque liberté d'allure à celle du théâtre et ne point se montrer aussi difficile pour elle que si l'on avait affaire à un casuiste. Comme le dit Frontin lui-même en guise de conclusion,

En morale comique il est permis, je crois, Aux Frontins de punir l'avarice des tantes Et de berner un peu les caduques amantes.

Le déguisement de Frontin n'a rien de neuf en soi ; on peut même dire que Dufresny s'est montré icimoins^ original que d'ordinaire en recourant à un moyen usé.,, dont Regnard avait donné un dernier et si plaisant spécimen dans le Légataire ; mais il Ta renouvelé du moins par les détails, et les scènes de Bélise et d'Araminte avec le valet travesti, qu'elles prennent, l'une pour le grave sénéchal Groux, l'autre pour le folâtre chevalier Clique, sont vraiment impayables.

Parmi les pièces de Dufresny qui nous ont été conservées, la plupart, et spécialement toutes les premières, sont écrites en prose. Ce n'est qu'en 1715, après avoir déjà donné dix ouvrages au Théâtre-Français , qu'il aborda, avec la Coquette de village^ la comédie en vers. La langue poétique n'était évidemment pas sa langue naturelle. Il manie la prose avec plus d'aisance et de souplesse ; son vers manque de souffle et d'am-

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pleur, il sent parfois Teffort, et la pensée ne s'y coule pas d'elle-même, mais çà et là elle s'y frappe en médaille. En visant à la précision, il arrive à la sécheresse et à la dureté ; à force de vouloir être serré, il semble laborieux. En revanche, ce vers, que les spectateurs /du xvni° siècle , habitués à une allure plus régulière, durent trouver haché et boiteux, nous parait souvent aujourd'hui d'une coupe toute moderne par le rejet, l'hémistiche brisé, l'enjambement (1) .

Tel fut cet intéressant soldat d'aventure et d'avantgarde qui n'a jamais gagné une bataille rangée, mais qui a Hvré beaucoup de vaillantes escarmouches et ouvert sur plus d'un point la voie à ses rivaux et à ses successeurs. C'est l'homme du détail : il fait la scène, il réussit à merveille dans le morceau, mais il ne sait pas lier le tout dans une intrigue serrée et suivie, ni construire une pièce qui se tienne solidement et d'enisemble, soit paresse d'esprit, soit manque d'haleine -et de force. Aussi a-t-il subi beaucoup d"échecs, mais

■^1) Il veut présentement

Que je vous l'ôte ; il faut l'avouer franchement... Tromper finement, c'est vertu dans un valet.

Ma sœur a vu monter Le notaire. Elle va deviner le mystère.,. Où dirai-je que j'ai voulu placer l'argent? — Ah ! je vois qu'elle sait la chose. Il vaut autant Lui dire...

Ma sœur, je vous demande Pardon.

(Le Dédit, passim.)

Apprenez qu'il ne fut jamais de ressemblance Telle qu'entre Damis et moi : Caille jamais Ni Martin Guerre n'ont vu leurs vivants portraits Mieux que Damis ne vit le sien dans ma fijjure.

(Mariage fait et rompu, II, se. 2.)

il n'est pas un de ses naufrages qui ne laisse surnager quelques épaves, et l'on peut dire de ses œuvres les plus décousues que les morceaux en sont bons. Dufresny sait trouver Tidée comique et ne sait pas toujours Texploiter. Cet esprit original, cet ingénieux chercheur qui tire tout de son fond, eût été précieux dans une collaboration comme celle de Brueys et de Palaprat ; il avait besoin d'être aidé, stimulé, encadré, soutenu par un homme doué des quaUtés qui lui manquaient, plus patient et plus pratique. En l'associant à Dancourt, en fondant la variété et le relief d'invention comique qui manque à celui-ci et qu'il a, avec l'entente de la scène et la dextérité d'arrangement qu'il n'a pas et que Dancourt possède, on eût fait un poète comique d'une nature supérieure, dans un genre secondaire et moyen, dans la comédie de demi-caractère. Isolé, il n'a guère su que battre les buissons et tirer les marrons dufeuau profit de plus habiles que lui.

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