HÉLÈNE
Je dis que vous valez Tout ce qu'on peut valoir.
JlLIPIN
Ah ! vous me cajolez.
Bientôt il se remet encore à interpeller Garmagnolle pour le prendre à témoin de ses richesses. Et Garmagnolle, qui finit par s'impatienter, enchérit, mais avec ironie et d'un ton chagrin :
J'ai de fort beaux rubis, dont je fais fort grand cas.
GARMAGNOLLE
Et deux cents diamants.
FILIPIN
Je ne m'en souviens pas.
GARMAGNOLLE
Ni moi de ces rubis.
FILIPIN
Ce chien de Garmagnolle Se fâche bien souvent pour la moindre parole,
VHéritier ridicule est une charge énorme, sans aucune vraisemblance ; nulle part le grotesque de Scarron n'atteint des limites plus excessives que dans ce rôle de Filipin, qui va souvent plusieurs fois jusqu'à la grossièreté; mais elle devait être fort amusante sur la scène et on conçoit quele petit Louis XIV, quin'en était
pas encore à détester les magots, se la soit fait jouer deux fois en un jour.
Le Marquis ridicule (1656) n'a pas la même verve que la comédie dont elle rappelle le titre, mais aussi elle a moins de licence, de burlesque et de bas comique, malgré le rôle de l'aventurière Stéfanie, femme sans aucun préjugé. Un des personnages les plus piquants est celui de don Gosme, le doux opiniâtre. Scarron la regardait comme la mieux écrite de toutes ses comédies, ce qui ne veut pas dire que ce soit l'une de ses mieux construites. Mais si l'on tient à se faire une idée du meilleur style de Scarron, avoir avec quelle fermeté, quelle fierté même ce poète bouffon savait au besoin tourner le vers, il faut lire de préférence sa tragi-comédie de Y Ecolier de Salamanque, ou les généreux ennemis (1654), dont le premier acte surtout est mêlé de scènes graves et comiques où son talent se montre sous ses diverses faces (1). Il en est également ainsi dans sa comédie posthume de la Fausse apparence. Les reproches de don Carlos à son amante qu'il croit infidèle ; la justification de celle-ci, pleine de tristesse et de dignité ; la façon dont elle accepte, malgré les scrupules de don Carlos, de se cacher en son absence sous les habits d'une suivante, chez Tune de ses cousines :
Tout est facile à faire A qui met son bonheur à ne te point déplaire.
(l) On trouve môme quelquefois ce mélange jusque dans les pièces les plus burlesques de Scarron, par exemple dans le Maître valet, à la scène pathétique où don Juan se révèle à don Louis, qui a tué son frère et qui croit avoir déshonoré sa sœur.
48 LE THEATRE AU XVIl'' SIÈCLE
Dans les plus bas emplois je ne rougirai point Si je sers une dame à qui le sang te joint. Ne considère plus ma fortune passée ; Du soin de mon salut détourne ta pensée, Songe au tien... (I, se. ii) ;
la déclaration de Flore à don Sanche qui Ta trahie :
Don Sanche, je vous hais d'une haine mortelle...
les fluctuations et les tergiversations de Carlos, par- ^.agé entre son amour et son indignation contre Léonor qu'il juge coupable, mais qu'il ne laisse pas de protéger et de sauver sans cesse, tout en la maudissant ; cet échange de généreux sentiments et de généreux procédés entre des amants qui se croient trahis l'un par l'autre, tout cela n'aplus rien de commun avec la farce. Comme dans le Cid, c'est le sentiment de l'honneur qui inspire les principaux personnages :
Prends pitié de ta fille et lui rends un bon père,
dit don Carlos à don Pèdre.