CLITON
Si vous voulez m'instruire, il faut mieux s expliquer.
ORONTE
Ecoute pour cela ce qu'il faut pratiquer :
234 LE THÉÂTRE AU XVll*' SIÈCLE
Avoir pour tous objets la même complaisance,
Savoir aimer par cœur et sans que l'on y pense,
En conter par coutume et pour se divertir.
Se plaindre d'un grand mal et n'en point ressentir,
D'un mensonge, au besoin, faire une vérité,
Se montrer quelquefois à demi transporté...
Et, pour ne risquer rien en pratiquant les femmes,
Les adorer en gros, toutes confusément.
Et les mésestimer toutes séparément.
(IV, sel.)
Quoiqu'Oronte se charge trop de se définir lui-même^ c'est là un caractère qui n'est pas sans art ni sans vérité (1). Les Amadis étaient devenus gothiques ; on en riait; les femmes même ne voulaient plus de ces amoureux surannés, « propres à mourir de constance » . Pris en flagrant délit de trahison, Oronte, au lieu de se déconcerter, en badine avec une impertinence légère, puis invente une explication telle quelle, ou bien il en prend son parti.
V Amour à la mode est donc une pièce de caractère, en même temps, sinon au même degré, qu'une pièce d'intrigue. Elle est conduite d'une façon vive et dégagée. La versification de l'auteur, toujours négligée, est souple, facile, plus correcte et plus nette que celle de ses tragédies. On y trouve bien des traits spirituels :
Je me cherche en moi-même et ne me puis trouver (2),
(1) On peut voir aussi la définition de l'amour à la mode pour les femmes, faite par Dorotée à sa suivante (II, se. 3).
(2) Vers qui rappelle de très près celui de Tristan dans la 3Iort de Sénèque (I, 2) :
dit Dorolée à Lisette, en lui expliquant Tincertitude de^ son cœur à Tégard d'Oronte. Et Cliton, surpris par Lisette au moment où il parle de sa maîtresse sur un ton dédaigneux, comme d'un pis-aller, répond à ses reproches:
Je l'ai dit en fausset, et tu l'as pris en basse.
Mais la comédie de caractère ne devait jamais être qu'un accident chez Thomas Corneille. Il retomba dans, le romanesque invraisemblable avec le Charme de la voix, imité de Moreto. La pièce n^eut aucun succès; on fut particulièrement choqué de la familiarité extrême avec laquelle le valet Fabrice parlait au duc de Milan: c'était le ton des graciosos espagnols, et c'était aussi un peu l'habitude générale des valets de comédie ; mais cette fois la limite parut dépassée et les spectateurs délicats se sentirent offusqués dans leur respect pour le trône.
Lope et Calderon lui fournirent les deux comédies suivantes : les Illustres ennemis et le Geôlier de soi-même. Boisrobert et Scarron avaient traité le sujet des Illustres ennemis en même temps (i), et sa pièce alterna sur la scène de l'Hôtel de Bourgogne avec celle de Boisrobert, tandis que l'ouvrage de Scarron était joué au Marais. Peut-être est-ce le seul exemple, dans l'histoire dramatique, d'une si multiple rencontre. En cette
Je m'y cherche moi-même et ne m'y trouve plus,
mais qui n'en est pourtant pas une copie, car dans la tragédie et dans la bouche de Sénèque, ce vors a un tout autre sens. (1) Dans les Généreux ennemis et V Ecolier de Salamanqne.
236 LE THÉÂTRE AU XVir SIÈCLE
espèce de concours, on peut considérer Thomas Corneille comme le vainqueur; cependant la pièce de Scarron se soutient à coté de la sienne. Pour la seconde, il se rencontra de nouveau avec celui-ci, et tandis que l'Hôtel de Bourgogne donnait son ouvrage, on jouait \e Gardien de soi-même diU Marais. Cette fois, Thomas Corneille fut incontestablement vainqueur : il avait pris encore à Scarron son Jodelet, et lui avait tracé un rôle plaisant dontplusieurs vers passèrent en proverbes.
Il parut ensuite, pendant quelques années, abandonner Thalie pour Melpomène, comme on disait alors. Mais il revint à la comédie en 1660, avec le Galant doublé. Retournez le sujet des Ménechmes, et vous aurez celui du Galant doublé. Au lieu de deux personnages que l'on prend pour un, nous en avons ici un seul que Ton prend pour deux (1), car il fait la cour sous des noms divers à deux amies, dont Tune, inconnue de lui et rencontrée par hasard, est précisément celle qu'on lui destinait en mariage. Tout l'intérêt de cette comédie d'intrigue pure, qui est amusante, malgré quelques longueurs, consiste dans les stratagèmes qu'imagine don Fernand pour établir sa dualité, même lorsqu'il se trouve pris entre ses deux maîtresses et acculé ainsi dans uQe situation qui semble sans issue.
Le Galant doublé est encore tiré de l'espagnol, et la scène se passe à Madrid. Il n'en est pas ainsi des deux
(1) Il n'est pas rare, dans la comédie d'intrigue, qu'un seul personnage se partage ainsi en deux, qu'il joue simultanément un double rôle, mais c'est généra ement en changeant de sexe, comme dans le&Ihtrigucd amoureuses de Gilbert (1666).
comédies suivantes: le Baron d'Albikrac (1668) et la Comtesse d'Orgueil (1G70) : cette fois nous sommes à Paris, et si Fauteur a emprunté les sujets à TEspagnu, ce qui est au moins douteux, il a pris la peine de les habiller à la française. L'exemple et l'influence de Molière y furent sans doute pour quelque chose, même si l'on veut remarquer que l'imitation espagnole n'était plus alors à la mode comme autrefois, et que Thomas Corneille suivait les courants. Dans le Baron d'Albikrac^ il ne se montre pas seulement capable d'invention personnelle, il fait un nouvel effort, tout en restant dans la bouffonnerie, vers la comédie de caractère. Le personnage de la tante (qui ne porte pas d'autre nom), vieille au cœur inflammable, jalouse de sa jeune nièce, coquette, minaudière, soupirant au seul nom de l'amour et croyant tout le monde épris de ses appas, est tracé avec verve; on retrouvera quelques traits d'elle en Rélise, mais dépouillés de ce qu ils ont d'excessif. Regnard s'est certainement souvenu du Baron d'Albikrac dans la Légataire universel, où Crispin se déguise pour abuser Géronte, comme la Montagne pour tromper la tante, et où Ton pourrait même signaler quelques analogies do détail (1). La pièce est vraiment plaisante, bien imaginée, bien conduite, bien versifiée, et elle resta longtemps au répertoire.
(1) Le vers de Crispin dans son déguisement en vieille douairière : J'ai bien de fâcheux jours et de plus dures nuits, est copié de la pièce de Thomas Corneille, où la tante dit, en parlant de son mariage: C'étaient de tristes jours. — El de plus tristes nuits, achève Lisette tout bas.
Dans la Comtesse d'Orgueil, comme dans le Baron d'Albikrac, le personnage qui donne son nom à la comédie ne paraît pas, et son rôle est joué en ridicule par une suivante. Thomas Corneille crut peut-être renouveler son succès en reprenant une invention qui avait réussi ; mais, comme il arrive presque toujours, il Taffaiblit en la répétant. Le caractère du marquis de Lorgnac sort encore plus de la nature et de la vérité -que celui de la tante. Ce n'est plus un personnage réel, mais un fantoche, quoique son rôle soit sérieux. Thomas Corneille aurait-il voulu enchérir sur Molière dans ses épigrammes contre les marquis ?
Mais, si cette influence se produisit, elle resta superfî- ■cielle, et notre auteur, qui ne s'était jamais complètement éloigné de son ancien genre, y revint en plein Si\ec Don César d'Avalos {i61A}^ qui est une comédie espagnole et un imbroglio compliqué avec art, et poussé à outrance en trois directions différentes. On se perdrait à vouloir analyser cette pièce où les situations résultant d'une imposture et d'une ressemblance extraordinaire, — une de ces ressemblances commodes qui ont servi si souvent à la vieille comédie, — se renforcent sans cesse d'incidents nouveaux, jusqu'à ce que l'imposteur soit démasqué. Chacun des deux personnages, pour soutenir son rôle, imagine des histoires, entasse mensonges sur mensonges, se contredit, feint d'avoir perdu la mémoire. Il n'y a plus rien là de Molière, sauf le nom de Sganarelle donné à un valet.
Les deux dernières comédies de Thomas Corneille, V Inconnu (1675) et la Devineresse (1678) sont caractéris-
tiques, chacune à son point de vue, en prouvant la souplesse avec laquelle il savait se plier aux circonstances et tirer parti de Tactualité. VInconnu est une pièce mêlée d'ornements (une pièce à spectacle, comme on dirait aujourd'hui) et de musique. Il venait de donner la tragédie de Circé pour faire valoir les machines du théâtre de la rue Guénégaud, et il allait donner encore une grande comédie de divertissements dans un autre genre : le Triomphe des Dames, qui n'a pas été imprimée. Cette fois, il s'agissait de choisir un sujet qui pût divertir le public « par les agréments qu'une matière galante est capable de recevoir » , et celui qu'il trouva est d'une invention à la fois simple et ingénieuse, qui amène le plus naturellement du monde les agréments en question. La scène se passe dans le château d'une comtesse à laquelle le marquis fait la cour. La sachant à la fois coquette et romanesque, il imagine de la courtiser en partie double et d'entrer en concurrence contre lui-même, en lui prodiguant les surprises, les cadeaux, les fêtes galantes sous le masque d'un mystérieux inconnu. Cette prétendue rivalité travaille en sa faveur, et de quelque côté que la comtesse se tourne, c'est lui qui en profitera; si elle l'abandonne, gagnée par tant de galanterie, elle ne l'abandonnera que pour lui-même. Ainsi tout concourt au triomphe de sa cause. Une compagne de la comtesse, amoureuse du marquis, agit encore dans le même sens à son insu, en exhortant son amie à accueillir les hommages de l'inconnu et en déployant ainsi toute son adresse contre son propre amour.
C'est une comédie dintrigue, mais nullement compliquée, où tout est tourné au spectacle ingénieux et galant, et le personnage de la comtesse est tracé d'un trait juste et assez fin, dans sa coquetterie de belle orgueilleuse qui se croit tout dû sans que rien Fengage. Pour moi, dit-elle à son amie Olympe,
Pour moi, qu'aucun aveu sur l'amour n'effarouche, A personne jamais je ne ferme la bouche, Et, grossissant ma cour d'esclaves différents, J'écoute les soupirs et ris des soupirants. Ce n'est pas, après tout, leur faire grande injure : Ils ont beau de leurs maux nous tracer la peinture. Tous ces empressements de belle passion Souvent sont moins amour que conversation, Et le plus languissant, alors qu'il noMS proteste, A, tout près d'expirer, de la santé de reste..; S'engage qui voudra, je ne vais pas si vite ; Avec tous mes amants chaque jour je m'acquitte Et prétends que, des vœux qui me sont adressés, Le plaisir de me voir les a récompensés. Tant qu'ils en usent bien, je leur fais bonne mine, J'écoute leurs douceurs, prends mon humeur badine; Je raille ; mais aussi, quand on fait un faux pas. J'ai l'air sombre, je rêve et ne regarde pas (1).
On voit que le style ne manque pas de facilité et d'élégance. Le dialogue est d'un tour aimable et aisé. Parmi les vers chantés, quelques morceaux, comme les stances de Pomone et de Vertumne, ainsi que la chanson de la Bohémienne, sentent leur Quinault. Avec tous ces
(1) I, 80. 5, et III, se. 1.
attraits, il n'est pas étonnant que VIncomiu ait beaucoup réussi : on en fit de nombreuses reprises, en le modifiant dans ses parties accessoires selon les circonstances, et Dancourt, aux premières années du siècle suivant, composa même un nouveau prologue et des divertissements de sa façon pour cet ouvrage.
La vogue de la Devineresse fut bien autrement considérable encore; elle fit courir tout Paris. C'est un des premiers exemples et des plus mémorables, sur la scène du Théâtre français, de fouvrage de circonstance, de l'actualité dramatique, si cultivée depuis, mais bien rarement d'une façon aussi directe et aussi peu déguisée. L'héroïne de la comédie, Mm« Jobin, n'est autre que la Voisin, dont les pratiques étaient depuis longtemps déjà tellement fameuses que Thomas Corneille n'avait pas craint d'y faire allusion, quatre années auparavant, dans son Inconnu^ en la désignant par son nom (III, se. 2). Elle avait été arrêtée le 12 mars 1079; et l'instruction commencée contre elle passionnait et épouvantait tout Paris. La Devineresse est du 19 novembre. Elle parut au milieu du procès, au moment où le roi, à la suite des premiers aveux qui avaient déjà compromis plusieurs grands personnages, ordonnait à la Chambre ardente de faire exacte justice, sans aucune distinction.
Mais, tout en s'emparant d'un sujet si propre à exciter l'intérêt, comme, quarante-deux ans plus tard, Legrand devait se jeter sur celui de Cartouche, Thomas Corneille eut soin d'en éviter les côtés les plus brûlants et les plus dangereux. La Voisin qu'il mit en scène est la
^sorcière, non Tempoisonneuse ; elle est aussi fourbe et ^aussi rouée, sans être aussi effroyablement scélérate. On accourut chercher au théâtre de la rue Mazarine Texplication des sortilèges, des apparitions, des prédictions, des prodiges de tout genre qui avaient abusé tant de personnages réputés peu crédules. On reconnaissait ou Ton voulait reconnaître les scènes dont le récit avait allumé les imaginations ; on se murmurait à roreille, en dépit des précautions et des protestations de Fauteur, les vrais noms du Chevalier, du Marquis, de la Marquise, de la Comtesse. La malignité y trouvait son compte aussi bien que la curiosité. Joignez-y Tattrait d'une pièce à trucs, comme on dirait dans Fargot théâtral d'aujourd'hui. Ce sont là, assurément, des mérites d'une qualité inférieure; mais il faut ajouter que ^de cette pièce, fabriquée à la hâte et dans un but beaucoup plus commercial que littéraire, Thomas Corneille a su faire un ouvrage régulier, qui se tient, qui a une .intrigue suivie, un nœud, un dénouement.
Pour répondre plus vite à Fimpatience publique, la Devineresse fut écrite en prose, et Thomas Corneille prit un collaborateur. De Visé, qui s'est vanté d'avoir déjà travaillé avec lui à VInconnu, et qui a peut-être eu •quelque part aussi à Circé (1), a pris une part plus certaine et plus généralement reconnue à cet ouvrage. Mais, même en acceptant ce qu'il a raconté à ce sujet après la mort de Thomas Corneille (2), on voit qu'il ne
(1) Voir la notice de M. Ed. Thierry en tête du Théâtre de .Thomas Corneille, chez Laplace et Sanchez, in-8% 1881.
(2) Mercure galant, de janvier 1710.
lui avait fourni que des scènes isolées, dont il n'avait pas su trouver le lien, ni essayé de faire une pièce- Thomas Corneille était précisément Técrivain qu'il fallait pour cette tâche : « Jamais homme, à mon avis,, a dit de lui Destouches, n'a mieux possédé Tart debien conduire une pièce de théâtre. » Il faut, en effet, lui reconnaître ce mérite au plus haut point- Homme d'esprit, homme de ressources, sachant seplier à tout et tout s'assimiler, il n'était pas de ces: génies originaux et créateurs qui s'ouvrent des voiesnouvelles ; il était de ces hommes de théâtre qui suivent d'un pied agile et sûr les sentiers battus. On trouverait aisément des carrières plus glorieuses que la sienne ; on en trouverait peu de plus fécondes et deplus brillantes, peu qui aient réuni plus de succès ef des succès plus lucratifs. Il savait tout faire de ce qui' concernait son état : la tragédie, la tragi-comédie', la comédie, la farce, la féerie, V à-propos. Il pouvait travailler sur commande, marier son travail à celui d'un autre, inventer des scénarios pour tirer parti des machines ou des décors, écrire en vers, écrire en prose, écrire pour la musique, et mettre la prose en vers qui ne se sentent point de la gêne de ce travail, comme il lefit pour le Festin de Pierre, dont son adaptation rimée a longtemps remplacé sur la scène l'original de Molière- Ce n'était pas un grand homme comme son frère, mais peut-être fut-ce un homme plus précieux que lui pour les comédiens.
Donneau de Visé, qui paraît bien avoir collaboré encore aux Dames vengées et à la Pierre philosophale dcr^
U©>AiîJU^ cto. V\Sc
'}ty\CL^^^ ^ '* J[<9 THÉÂTRE AIUXVII^ SIÈCLE ' ^^^
Thomas Corneille, était un journaliste, Fun des types de rhabile homme, de l'industriel littéraire, du faiseur sachant tirer tout le parti possible de sa situation, de son influence, de ses relations. Il s'imposait grâce à son Mercure. Actif, remuant, intrigant, coureur de sa< Ions, de ruelles et de bureaux d'esprit, historiographe du roi, qui le pensionnait et l'avait logé au Louvre, très répandu à la ville et à la cour, on recherchait son appui, sa collaboration plus ou moins eff'ective, et il endossait avec complaisance, au besoin, des productions dont on pouvait avoir des raisons diverses de lui attribuer ou de lui laisser prendre la paternité. Il est à remarquer, pour la plupart des pièces qu'on lui prête, que son nom ne figure ni sur le titre ni dans le privilège. Plusieurs pourraient être du comédien de Yilliers, dont les initiales étaient les mêmes que les siennes, et l'histoire de son théâtre, si nous avions à la faire, serait pleine d'incertitude et de confusion. Mais ce qui nous en dispense, c'est son extrême médiocrité. De Visé qui, en vrai journaliste", a traité souvent des sujets d'actualité, comme dans la Devineresse, la Comète, les Intrigues de la loterie, est un écrivain misérable, parfois à peu près iflisible, d'un comique bas et trivial. /
On trouvera pourtant tout au moins une intention de' comédie, mais qui avorte à l'exécution, dans la Veuve' à la mode (1667), tableau bourgeois, réaliste et naïvement satirique, dont le principal intérêt pour nous consiste dans l'exactitude de l'observation familière et la vérité du menu détail. C'est, d'ailleurs, une simple; esquisse en un acte. La meilleure de ses pièces est,
sans contredit, la Mère coquette ou les Amants brouillés (16G3). 11 n'avait guère que vingt-cinq ans lorsqu'il la composa, et il ne jouissait pas encore de Tintluence que devait lui valoir, quelques années plus tard, la fondation du Mercure galant. Comme c^était le premier ouvrage qu'il donnait au théâtre et le début de ses relations avec Molière, qui joua la Mère coquette sur la scène du Palais-Royal, il y avait mis plus de soins, plus d'efïbrt et plus de talent. L'œuvre est toujours d'un assez pauvre poète ; cependant il s'y rencontre un certain nombre de vers spirituels. Surtout l'idée est ingénieuse et comique, l'intrigue bien menée ; plusieurs personnages sont peints d'une façon plaisante et vraie ; quelques scènes, ou du moins quelques situations, ne semblent pas indignes de Molière. Ce début autorisait des espérances qui ont été complètement déçues.
Quelques jours auparavant, Quinault avait donné à l'Hôtel de Bourgogne une pièce sur le même sujet, portant le même titre et le même sous-titre. De Visé s'est plaint amèrement d'avoir été victime en cette occasion d'un abus de confiance. Quinault, d'ailleurs, il faut bien l'avouer, était assez coutumier du fait, et son habileté fut trop souvent dépourvue de scrupule. Il avait débuté au théâtre en 1653 par la comédie des Rivales^ que son maître Tristan présenta sous son propre nom afin de lui aplanir les voies. Cette pièce d'un jeune homme de dixhuit ans est naturellement conforme au goût de l'époque, c'est-à-dire pleine de déguisements, de surprises, de quiproquos, de rencontres imprévues. Mais on a peine à comprendre que pas un acteur, à supposer qu'on l'eût
reçue d'abord sans l'examiner, sur le nom de Tristan, ne se soit aperçu, aux répétitions, qu'elle était servilement calquée sur les Deux Pucelles de Rotrou. Dans toutes d'eux, outre l'invention générale, les épisodes sont absolument semblables. Là il n'y a pas le moindre doute possible ; mais le petit problème d'histoire littéraire que soulève sa deuxième comédie, l'Amant indiscret, ou le Maître étourdi (1654), est plus obscur. En lisant cette pièce, d'un style faible, d'une versification molle et lâchée, mais assez vivement conduite, il est impossible de n'être pas frappé par l'analogie du rôle fondamental avec le Lélie de Molière. Si l'intrigue est toute différente, l'idée est la même : celle d'un maître étourdi qui semble avoir pris à tâche de détruire tout ce que combine son valet pour lui rendre service et letirer d'embarras. VEtourdi de Molière avait été représenté à Lyon dès 1653. Etait-ce absolument la même pièce que celle qui fut jouée à Paris en 1658, et faut-il croire que Quinault ait eu connaissance d'une façon quelconque de cette œuvre provinciale, qu'il s'en soit emparé pour composer la sienne avec une rapidité dont le style semble porter la trace et qu'expliquerait sa facilité prodigieuse, — ou bien qu'il ait tout simplement puisé à la même source italienne ?
Quoi qu'il en soit, on voit que Quinault n'était pas moins susjJect en son genre que Visé dans le sien. IL s'est défendu mollement contre l'accusalion très formelle de celui-ci (1). Moralement, il est difficile de-
<1) Les analogies entre les deux pièces abondent, dans la concep-
LA COMÉDIE CONTEMPORAINE DE MOLIÈRE 2i7
Tabsoudre ; littérairement, on peut alléguer, pour sadéfense, le droit d'un talent supérieur. La véritable, invention, la véritable originalité littéraire est entièrement dans la forme qu'on donne à l'idée. Les réclamations de ce genre peuvent émouvoir les contemporains ; elles perdent beaucoup de leur intérêt pour la postérité,, aux yeux de qui le véritable auteur est celui qui a fait la meilleure pièce. Par droit de conquête, Quinault a tous les titres sur l'ouvrage contesté et des deux versions on ne connaît plus que la sienne.
Sa Mère coquette est une pièce très bien conduite, qui a de la gaieté et de la finesse, de l'observation et de la verve, du comique et de la grâce, du naturel enfin, dans l'ingénieux et le joli. Les excellents traits y abondent, et ils jaillissent de source; Quinault a seulement le tort d'y appuyer quelquefois un peu trop. Malgré des inégalités et des incorrections, qui semblent venir d'une exécution trop hâtive, le style en est généralement d'une grande souplesse et d'une saveur piquante. Les fourberies de la suivante, adroitement soutenues,, amènent des situations filées avec art. Ismène, la mère coquette, aie tort de lui expliquer sans artifice sa jalousie contre sa fille, les prétentions qu'elle a gardées et toute sorte de sentiments intimes qu'on se cache à soimême, loin de les dévoiler aux autres. Il n'est pas plusvraisemblable que le marquis se moque de sa propre^ personne en dépeignant le ton et les manières des gen&
tion des caractères, dans le détail des scènes, jusque dans le détaik du style, et il est impossible de les attribuer à de simples rencontres. .
de sa volée, comme le pourrait faire un poète satirique (1). Toutefois, s'il est trop poussé à la charge, ce rôle de marquis ridicule, avantageux et poltron, n'en a pas moins des parties excellentes, et pourrait bien avoir servi de modèle à celui du Joueur (2). Ce n'est pas le seul point par où Quinault, dans cette pièce, fasse songer à Regnard. Laurette, la fine mouche et le valet Champagne sont de la même famille et aussi peu scrupuleux que les Lisette et les Crispin ; seulement chez Regnard la fantaisie, plus légère et plus vive, avertit mieux qu'il ne faut pas prendre leurs tours pendables au sérieux. Une distance considérable sépare la Mère coquette des précédentes comédies de Quinault (3) : dans l'intervalle Molière était venu, et Quinault avait assez d'esprit, de souplesse et de talent pour profiter de ses leçons. C'est à lui certainement, beaucoup plus qu^à Visé, qu'il est redevable de ce progrès.
(1) Les frères Parfaict disent, et Voltaire aussi, que ce marquis est le premier qu'on ait mis au théâtre : assertion bien légère et qui a lieu d'étonner de leur part, car s'il est permis de ne tenir aucun compte du marquis des Fâcheux, comment oublier M. le marquis de Mascarille, cette charge amusante et pleine de verve par laquelle Molière préludait à sa campagne contre c( le plaisant de la comédie » ; le marquis de la Critique, et surtout les deux marquis de V Impromptu, qui, deux années d'avance, avaient tracé directement la voie, avec le commentaire hardi dont Molière a fait précéder leur entrée, à celui de la Mère coquette 1
(2) La Harpe, Cours de littérature.
(3) Le dénouement de la Mère coquette se fait par un moyen ingénieux, mais dont l'auteur n'a pas su tirer tout le parti qu'il comportait, car il est uniquement en récit, au lieu d'être mis en scène. Le vieillard suborné par Champagne pour venir attester faussement la mort du mari d'Ismène, enlevé adis par les pirates,
L'aniiée même où Quinault donnait Y Amant indiscret^ La Fontaine faisait imprimer son premier ouvrage, traduction en vers de V Eunuque deTérence, qui ne fut jamais représentée. Le fabuliste a été séduit par le théâtre ; il y est revenu à diverses reprises, mais sans suite, comme au hasard, dans les directions les plus diverses, et sans aboutir ni à une œuvre originale, ni à une œuvre supérieure. Il a laissé des opéras, des ballets, un fragment de tragédie, une grande comédie en vers, de petites comédies en vers et en prose, La seule que Ton joue encore quelquefois, c'est la Coupe enchantée^ qui est la mise en scène de deux de ses contes. Cette pièce a été recueillie dans les œuvres de Champmeslé, et ce n'est point la seule. Nous croirions volontiers que Champmeslé n'a été qu'un prêtenom pour le Florentin, spirituelle petite comédie versifiée agréablement et qui se recommande par la jolie scène où la pupille d'Harpajème berne son tuteur jaloux, en lui contant, lorsqu'il se présente à elle sous un déguisement, tous les bons tours qu'elle lui a joués. C'est une piquante variation sur le thème
€t lui permettre ainsi de se remarier, se trouve être ce mari luimême. Ou avait déjà vu une situation analogue dans la Sœur de Rotrou, et Balzac a imaginé un dénouement du même genre dans son Mercadet, où le viai Godeau, le caissier infidèle dont l'homme d'affaires annonce toujours le prochain retour à ses créanciers pour leur faire prendre patience, revient justement d'Amérique, à sa grande stupéfaction, au moment où il attend le faux Godeau stylé par lui. Mais le coup de théâtre est plus plaisant et aussi plus compliqué chez Rotrou ; il est ménagé avec plus d'art et a bien autrement de relief chez Balzac.
éternel d'Agnès et d'Arnolphe, de Rosine et de B^rtholo. Du moins la collaboration de La Fontaine à cette bagatelle est des plus vraisemblables. Je n'en dirai pas autant de Bagotin, longue et lourde platitude, en regard de laquelle le Roman comique de Scarron est un pur chef-d'œuvre et où nous ne voyons pas ce que La Fontaine pourrait avoir à réclamer.
Ce Champmeslé, mari de la fameuse tragédienne, acteur assez remarquable lui-même dans le tragique et dans le comique, lié à ce double titre avec un grand nombre d'auteurs, homme d'esprit, de goût et de plaisir, n'étaifc pas indigne de l'honneur d'être le collaborateur de La Fontaine. Plusieurs écrivains célèbres ne dédaignaient pas de le consulter. On lui a souvent attribué des pièces pour lesquelles il n'avait servi que d'intermédiaire ou de masque ; mais il en a signé aussi un certain nombre dont il n'est pas seulement le père putatif. Jamais on ne lui a disputé les ^me^^e^(1671), le Parisien et la Rue Saint-Denis (1682), où Champmeslé, Parisien lui-même, fils d'un marchand de rubans du Pont-au-Change, a eu, à défaut d'autre mérite, celui de réunir quelques traits d'observation sur la vie des petits bourgeois et commerçants, de nous peindre leurs usages et leurs ridicules dans des tableaux populaires qui ne manquent ni d'entrain^ ni de gaité, mais qui manquent de force et de relief, et où il ne faut chercher rien de plusque de légers croquis.
Champmeslé occupe, avec Brécourt, une place moyenne dans ce groupe nombreux d'acteurs-auteurs, contemporains de Molière, dont les plus infimes sont
Chevalier, Dorimon, et, un peu au-dessus de ces l)arbouilleurs de rapsodies, Rosimond et de Villiers ; dont les plus remarquables s'appellent Raymond Poisson et Hauteroche,
Raymond Poisson fut la souche de toute une dynastie de comédiens. Il brillait aux premiers rangs dans la troupe de FHôtel de Bourgogne, et Palaprat nous apprend que Molière lui enviait son naturel parfait dans le comique ; il faut entendre qu'il s'agit de la farce : ni comme acteur, ni comme écrivain, Raymond Poisson ne fut l'homme de la haute comédie- Il avait reçu de ses parents peu d'instruction; mais la nature lui avait donné beaucoup d'esprit naturel, une verve intarissable et un grand esprit de saillies- Il a laissé une dizaine de pièces, dont la plupart, comme le Baron de la Crasse, le Poète basque^ les Faux Moscovites y \d^ Hollande malade, sont de petites pièces de circonstance en un acte, souvent triviales, peu dilTiciles sur le choix des plaisanteries, mais gaies, amusantes, et où les traits de mœurs abondent. Quelques-unes descendent même jusqu'à la parade et ne -seraient pas déplacées sur les tréteaux de la foire. La plus importante de ses comédies s'appelle les Femmes coquettes ou les Pipeurs (1670) : elle est pleine de bonne humeur et d'esprit, vivement menée, très curieuse. €rispin, — dont Raymond Poisson n'est pas précisément le créateur, comme on l'a dit à tort, car on le trouve 4ès 1654 dans VEcolier de Salamanque de Scarron, mais qu'il a été le premier à ramener dans plusieurs pièces avec le même air de famille, et qu'il créa surtout
252 LE TJIÉATRE AU XVIl'' SIÈCLE
comme acteur, — s'y déguise en vicomte de Beauregard| qui a laissé à la guerre un bras, une jambe et un œil; et ne s'en fait pas moins fort de séduire la femme de^ son maître par Foffre brutale de cinq cents louis d'or. C'est assez dire que la pièce tient encore de la farce et n^est pas toujours difficile dans ses moyens d'exciter le rire. On aurait tort d'y chercher, d après le titre, une comédie de caractère ; mais c'est, dans une certaine mesure, une comédie de mœurs, — de mauvaises mœurs, — où il a mis en scène, sans nuances et sans ménagements, des femmes qui ne sont pas seule ment coquettes, qui sont joueuses, prodiguer et coureuses, tiennent brelan chez elles, passent les jours et les nuits en fêtes, ■ fréquentent le plus vilain monde et voient dans leurs maris les animaux les plus fâcheux de la création. Flavie mène le sien par le bout du nez et le traite comme un laquais tant qu'il n'est pas entré en révolte. La moindre de ses impertinences est de le forcer à l'attendre quand elle court les fêtes de nuit :
Je vais au bal, monsieur
Faites qu'à mon retour on m'ouvre promptement: Veillez un peu.
FLAVIG
Je crains que le sommeil m'abatte.