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FLAVIE

Eh ! je veille bien, moi qui suis plus délicate.

Voilà un mot de comédie, et il y en a quelques-uns dans cette farce.

Noël Le Breton, sieur de Hauteroche, fils d'un riche huissier au Parlement et destiné d'abord à la magistrature, avait reçu une éducation beaucoup plus complète que celle de Poisson. A la suite d'une jeunesse aventureuse, il entra au théâtre et ne tarda pas à occuper à l'Hôtel de Bourgogne une place considérable (1). Son premier ouvrage: V Amant qui ne flatte points est de 1668; son dernier : les Bourgeoises de qualité (tous deux en cinq actes, en vers), de 1690. Entre celui-là et celui-ci il avait fait neuf autres pièces, pour ne parler que de celles qui sont arrivées jusqu'à nous. Elles vont du mauvais à l'excellent, en passant par tous les degrés du médiocre. Avons-nous besoin d'ajouter que ce terme d'excellent n'a ici qu'une valeur relative, car Hauteroche n'aborda point la grande comédie, et ses meilleurs ouvrages ne sont guère que des farces de bon aloi. Son imagination n'est pas très riche de son propre fonds et ses intentions comiques manquent de profondeur; mais il entend le dialogue, il sait bâtir une pièce, en couper heureusement les scènes, y jeter du mouvement. Ses plus connues, restées longtemps au répertoire, sont le Deuil et le Cocher^ qu'on lit encore avec plaisir, la Dame invisible ouV Esprit follet, où il a repris avec plus d'art et de goût, mais non sans en refroidir l'intérêt par la mul •

(1) Voyez le lanjra'jre que lui prête Quinault dès 16.54, dans sn Comédie sans comédie (I, scène V).

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tiplication d'épisodes un peu monotones, le sujet traité par d'Ouville d'après Galderon, une quarantaine d'années auparavant. Rien de plus spirituel, de plus amusant, de plus vivement enlevé que Crispin médecin, pourvu qu'on n'y cherche point le ton de la haute comédie et qu'on se prête à la gaieté de l'auteur. Il y a trouvé quelques situations d'une drôlerie absolument irrésistible et qui dilaterait les rates les plus rebelles (1). Plusieurs scènes du second acte sont dignes des farces de Molière et contiennent, comme elles, plus d'un trait de véritable comédie.

Mais ce sont là pièces d'intrigue toutes pures. La seule qu'on puisse rattacher à la comédie de mœurs est; la dernière. Molière alors avait disparu depuis dix-sept ans : ce n'était plus un ennemi ; la postérité commençait pour lui ; la mort l'avait mis à son rang et son influence pouvait désormais s'exercer sans obstacle. Les '/bourgeoises de qualité offrent comme une combinaison du Bourgeois gentilhomme ayec les Précieuses ridicules. On y voit un valet se déguiser en comte, à l'instar de Mascarille, et abuser par ses manières, ses mines, son langage, deux folles entichées des titres et qui croient se connaître aux belles façons de la cour. Seulement ce

(1) Hauteroche a également donné un Crispin tmincien, qui ne vaut pas celle-ci, mais qui n'eut pas un moindre succès. Il faut rattacher le Crispin gentilhomme ^o, Montfleury, le Crispin précep- /<j?/retle Crispinhel esprit, deux bagatelles de la Thuillerie, dontla dernière est assez jolie, à cette série de pièces toutes basées sur le travestissement d'un valet, et dont le succès fut dû principalement an jeu d'an acteur et à l'exploitation d'un tjpe à la mode.

travestissement, un des lieux communs de la comédie, est loin d'être aussi bien justifié que celui de Mascarille. Hauteroche a retourné ici le ménage du Bourgeois gentilhomme : le bon sens de M"'" Jourdain est l'apanage du mari, tandis que la femme a pris le rôle opposé.

Cette mère extravagante aune fdle aînée qui ne Test pas moins et dont le caractère orgueilleux et hautain ressort niieux encore par un contraste perpétuel avec sa cadette. Ce n'est pas, d'ailleurs, que la comédie des Bourgeoises de qualité^ malgré d'excellents détails et des scènes plaisantes, qui lui ont valu d'être imitée par Dancourt, compte parmi les meilleures de Hauteroche. S'il y vise plus haut que dans les autres, elle manque de netteté dans le plan et de force dans la conduite. Il était mieux fait pour des œuvres de moindre haleine. Une comédie en cinq actes est un fardeau trop lourd pour lui. Tenons-lui compte, néanmoins, de cet effort tardif vers la pièce de caractère et des traits satiriques qu'il a dirigés contre un des travers du temps les plus souvent attaqués par les poètes comiques et les moralistes.

Montfleury, l'auteur de la Femme juge et partie^ n'était pas un acteur, comme on l'a dit souvent, mais le fils d'un acteur, de celui dont Molière a raillé l'énorme corpulence dans VImpromptu de Versailles et auquel on doit la tragédie de la Mort d'Asdrubal. Fils d'un des principaux comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, Antoine-Jacob MontQeury était, pour ainsi dire, de la maison, et il en prit vivement les intérêts contre Molière.

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Dans la levée de boucliers qui eut lieu à la suite de VEcoledes femmes, il décocha contre lui V Impromptu de l'Hôtel de Condé^ diatribe virulente et document curieux, mais dont la valeur littéraire ou dramatique égale à peine celle de la Vengeance des marquis^ attribuée parles uns à de Visé, par les autres au comédien de Yilliers, et n'égale pas celle du Portrait du peintre, de Boursault. A ce moment-là, Montfleury n'avait encore écrit qu'une œuvre d'une certaine importance, mais non de ses meilleures : le Mai^i sans femme. L'Ecole des jaloux ou le C... volontaire, qu'il donna l'année suivante, et qui n'est point sans rapports, pour le sujet et quelques déails, avec le il/ari sans femme, est la première qui compte. Sans transition, cet ennemi de Molière commençait par l'imiter dans son titre, car c'est à Molière, nous l'avons dit, qu'on doit sur la scène française ce titre à' Ecole qui devait y faire fortune, et son Ecole des Maris, qui paraît avoir précédé de quelques mois la plate Ecole des c... de Dorimon, ouvre une longue série qui s'est prolongée jusqu'à nos jours sousla même étiquette.

L'Ecole des jaloux, farce tout à fait « joyeuse et récréative » , serait excellente si les mœurs y étaient respectées davantage. Montfleury a poussé Tinsolence de la bouffonnerie jusqu'à la dédier aux c... par une longue épître écrite sur un ton de persiflage ironique. Il use et abuse avec prédilection d'un mot qui n'est pas rare non plus chez Molière, comme on sait, mais que nous supportons chez lui par tradition, et parce aue c'est Molière. Pas un poète comique de la seconde

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moitié du xvir siècle n'a dépassé la liberté de langage et la crudité de Montfleury : par là, comme par la physionomie générale de ses pièces et la source espagnole où il puise, il se rattache à l'époque précédente, h' Ecole des jaloux a du moins pour elle cette circonstance atténuante que sa gaieté sauve jusqu'à un certain point les inconvénients de sa licence. La bouffonne invraisemblance de l'intrigue sert de palliatif à ses hardiesses. C'est une véritable pièce de carnaval, une cause grasse, dont le seul but est de faire rire quand même, et qui y réussit à merveille. Mis dès le premier acte dans le secret de la comédie, le lecteur est rassuré d'avance sur les suites : il sait qu'il n'a affaire qu'à une pure mascarade destinée à guérir un jaloux grotesque, ce qui lui permet de s'amuser à ses dépens sans que la chose lire à conséquence.

Après V Ecole des jaloux , Y Ecole des filles, quiressem,ble tout à fait, pour le style et pour la conduite, aune des plus médiocres comédies de d'Ouville. En lisant cet imbroglio gauchement versifié et où Tunité de lieu reçoit de nombreux accrocs, on se croirait de vingt ans en arrière. Avons-nous besoin d'ajouter qu'il ne faut envoyer aucune fille à cette école-là?

Trois ans plus tard, parut son chef-d'œuvre : la Femme juge et partie (1669). On ne joue plus la Femme juge et partie ; mais elle a été souvent reprise, toujours avec succès, et Ton en a encore récemment tiré un opéra-comique. Tout le monde la connaît, au moins de titre, et il n'est pas nécessaire d'être un érudit pour en savoir le sujet. Le bourgeois Bernadille, personnage

emporté, avare, querelleur, grossier, malpropre et suranné, trompé par un faux rapport, s'est cru trahi par sa femme et s'est vengé avec une cruauté sournoise, en la débarquant dans une île déserte au cours d'un voyage d'agrément. Il y a trois ans de cela : il la croit morte, n'en ayant jamais eu de nouvelles, et se prépare à convoler de nouveau. Mais, recueillie par un vaisseau qui passait, et revenue sous un déguisement masculin, M"*" Bernadille commence par taquiner son époux, — qui met une bonne volonté excessive à ne reconnaître ni ses traits, ni sa voix, ni ses manières, — en faisant la cour à celle qu'il veut épouser et dont il lui enlève le cœur. Chargée par lui de demander au duc en sa faveur la place de prévôt, elle se la fait adjuger à ellemême, et profite de ce titre pour ordonner l'arrestation; de son mari et sa comparution devant elle. Les accu-, sations de ce juge de fantaisie, qui lui rappelle toutes les circonstances de son crime, ne lui ouvrent pas les yeux davantage. Il se défend de son mieux et, après avoir tergiversé longtemps, par un sentiment d'or-» gueil assez mal placé, avant d'avouer la vraie raison pour laquelle il s'est défait de sa femme, il finit par s'y résoudre, afin de sauver sa vie. Mais il s'agit de prouver qu'il a été bien réellement trompé par elle, sans, quoi il encourra doublement le supplice, comme assassin et comme calomniateur infâme. Il en appelle alors ^ au témoignage de la suivante qui avait accusé sa maîtresse, et qui confesse son mensonge intéressé. Beri nadille se croit perdu; mais sa femme, qui Faime tou^ jours, bien que ce brutal et sot personnage soit ausî

peu aimable au moral qu'au physique, se démasque et le rassure. Il n'a pas été ce qu'il croyait être et il ne sera pas pendu. Tout est pour le mieux I

Le sujet prêtait amplement aux plaisanteries aimées de l'auteur. Montfleury ne s'est privé d'aucun mot à double entente, d'aucun sous-entendu, d'aucune équivoque, dans les scènes où Julie, déguisée en homme, courtise Constance, qui n'a aucun doute sur son sexe, et on peut dire qu'il jongle avec le mot que Paul de Kock seul, à notre époque, a osé donner pour titre à l'un de ses ouvrages et qu'il le prodigue sous toutes les formes. Ce mot est le fond delà Femme juge et partie^ comme goddam^ suivant Figaro, est le fond de la langue anglaise. Une source intarissable de comique jaillit de lasituation, d'abord quand Bernadille, n'ayant d'autre ressource pour se sauver que de révéler son affront, balance entre son honneur et son salut, retenu par l'orgueil, mais poussé par l'amour de la vie ; puis quand il se voit réduit au désespoir en apprenant qu'il n'était pas ce qu'il croyait être, car l'innocence de sa femme lui enlève toute excuse sérieuse. Il faut qu'il le soit, ou qu'il soit pendu, et il pèse Tune et l'autre alternative en des stances qui parodient celles de Rodrigue.

On peut croire aussi qu'en cette matière joyeusement cynique, l'auteur n'oublie pas d'associer les spectateurs à son principal personnage par quelqu'une de ces allusions gaillardes qui ont le privilège d'exciter toujours le rire. Ce qui ne l'empêche pas de faire le panégyrique de la Comédie, même au point de vue moral, et

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cela dans l'une des scènes où les mots crus sont les ^loms épargnés. NVt-il pas dédié sa pièce au président Potier de Novion, en la plaçant formellement sous son patronage et en lui rappelant l'approbation qu'elle en avait reçue? Si les spectacles et les spectateurs de nos jours ne sont pas plus sévères sur la morale qu'on ne Tétait au xvii^ siècle, du moins ils le sont généralement plus sur la décence, et c'est déjà quelque chose. La représentation de la, Femme juge et partie^ comme celle de V Ecole des jaloux, qui obtiendraient encore un grand succès de belle humeur, ne serait plus possible aujourd'hui sans expurgation (1).

Le style de l'ouvrage, toujours négligé et même par endroits incorrect, est néanmoins très supérieur à celui des pièces précédentes. Il a de la couleur, du trait, du mordant, de l'entrain ; il est plein de mots heureux, et quelques tirades sont à peu près irréprochables : telle est celle où Julie défend contre Bernadille les poudres, les pâtes, les parfums, les tours de cheveux, les mouches, le lait virginal, l'eau d'ange et tous les ingrédients de la toilette féminine:

Un peu d'aide souvent sied bien àla beauté; Ce soin n'est pas blâmable, et même la nature Ne prend pas le secours de l'art pour une injure : Elle n'a rien sans lui de beau ni de parfait. C'est l'art qui sait cacher les fautes qu'elle fait :

(l)Elle a été corrigée et refaite par M. Onésime Leroy ; ma s, depuis plus de trente ans, elle a disparu de l'affiche, même sous cette forme nouvelle.

Il adoucit les yeux, change la brune en blonde, Fait d'un teint basané le plus beau teint du monde, Noircit les cheveux gris, couvre les dents d'émail, Convertit la blancheur d'une lèvre en corail. .Il embellit la lille et rajeunit la mère ; Quand un œil est unique, il lui fournit un frère, Des beautés en décours conserve les amants, Convertit leurs défauts en autant d'agréments, Embellit, rajeunit sans peine et sans obstacles ; Et la nature enfin ne fait point ces miracles.

(IV, scène ii.)

Mais la Femme juge et partie est encore de rancienne école. L'auteur n'a nul souci ni de corriger, ni même de peindre les mœurs. Il ne se préoccupe ni de la vérité, ni de la vraisemblance ; il ne songe qu'à tirer d'un sujet comique des situations plaisantes. Quoiqu'on ait prétendu qu'elle était fondée sur l'histoire d'un certain marquis de Fresne, qui avait, dit-on, vendu sa femme à un corsaire, elle est encore empruntée au théâtre espagnol (1). Enfin, il n'est pas jusqu'aux habitudes du théâtre de l'âge précédent, — les stances, le monologue avec apostrophe à des sentiments abstraits (III, 5), le dialogue symétrique, — dont on ne retrouve une trace légère en quelques scènes.

La Femme juge et partie^ où jouait l'élite de l'Hôtel

(1) La scène se passa à Faro, qui est une ville de Portugal, ce qui n'empâche pas l'auteur de mettre dans la bouche de Bernadille ce vers :

Je crois, Quoi que vous en disiez, que c'est parler françois.

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de Bourgogne, balança le succès du Tartuffe , qui Tavait devancée de quelques semaines sur la scène du Palais-Royal et , dans l'orgueil de son triomphe , Montfleury, — moins pour imiter Molière, dont il mettait sa gloire à ne pas suivre les leçons, que pour mieux marquer sa prétention d'entrer en concurrence avec lui, — écrivit le Procès de la Femme juge et partie, qui est comme une variante de la Critique de V Ecole des femmes.

Au chef-d'œuvre de Montfleury succéda Tune de ses comédies les plus faibles. Le Gentilhomme de Beaucg (1670) met en scène un hobereau campagnard turlupiné par des Parisiens, sujet conforme aux idées du temps et cher aux poètes comiques du xvii^ siècle. L'air de la cour pouvait seul former des êtres civilisés et polis^ et les marquis à larges canons ne manquaient pas d'aller s'égayer les premiers aux mésaventures de ces rustauds qu'on tirait de leurs terriers pour les livrer à la risée du parterre. Toutes proportions gardées, le Gentilhomme de Beauce est le Pourceaugnac de Montfleury. Mais, loin de pouvoir rivaliser de vis comica avec la pièce de Molière, cette comédie tout épisodique, sans fond, sans portée et à peuprès sans verve, n'off're même pas l'intérêt àw. Baron de la Crasse, la farce de Raymond Poisson. Elle ne dut son semblant de succès qu'à une espèce de parodie de la grande scène de Britannicus^ — alors tout récent, — entre Agrippine et Néron, et à quelques autres particularités semblables ; et si on la joua à Versailles, devant le roi, ce fut surtout pour procurer aux courtisans le plaisir de voir berner ,

encore que d'une main bien molle, un gentillâtre qui avait le ridicule de vivre loin de Versailles.

Montfleury retrouva toute sa verve dans la. Fille capitaine (1672), qui n'est point d'une signification plus haute que les comédies précédentes et n'affiche pas davantage l'intention de corriger les mœurs, mais qui est d'un tour singulièrement alerte et dont les figures vivement esquissées, la marche expéditive, les situations piquantes, l'allure du dialogue et du style sentent au plus haut point leur homme de théâtre. Le principa. rôle est ici encore un travesti, comme dans la Femme juge et partie et dans la Dame médecin : moyen facile et sûr de produire de l'effet, et se prêtant aux plaisanteries libres qu'il aimait. C'est un rôle à la Déjazet, où devaient briller, comme dans TAgathe des Folies amoureuses^ certaines actrices délurées, aux allures masculines. Ce travestissement n'est pas, d'ailleurs, un pur épisode ; il est amené par l'intrigue et fait le fond de la pièce ; pour le justifier, l'auteur a eu soin aussi défaire d'Angélique une jeune personne dont les sentiments, les manières et le langage n'ont rien de la timidité ni delà retenue naturelles à son sexe. Ëcoutez la profession de foi de cette évaporée :

Je veux vivre toujours, cousine, à ma manière, Et mon cœur ne sera pour l'hymen attendri Que quand on se pourra défaire d'un mari Comme on fait d'un habit qui n'est plus à la mode. Des manières d'agir j'aime la plus commode. Sous un joug que je crains, mon esprit languirait ; Je me fais des plaisirs que l'hymen troublerait...

J'aime le jeu, le bal, la danse, l'entretien. J'aime à troubler des cœurs sans engager le mien, A tourner d'un amant l'ardeur en ridicule, A vivre sans attache et railler sans scrupule, A flatter vingt galants de l'espoir de ma main, Et même quelquefois à dauber le prochain.

On ne saurait guère pousser rémancipation plus loin, et nous ne nous étonnons plus de voir Angélique s'habiller en officier et se faire passer pour le frère de son amie Lucinde, afin de la délivrer des poursuites d'un vieux magot ridicule, fat et couard, M. Le Blanc, qui, à son âge, court encore le guilledou. M"^ Le Blanc entre dans le complot, pour donner une leçon à son mari, qu'elle aime toujours, malgré sa conduite et ses mauvais traitements. Rien n'est plaisant comme les scènes où ce vilain homme, accourant, la bouche enfarinée, au rendez-vous qui lui sert d'appeau, est mis en déroute par l'entrée du prétendu capitaine qui fait devant lui une cour pressante à sa femme, sans qu'il ose broncher dans sa cachette, et où celle-ci, qu'il accable ensuite de reproches en lui disant qu'il a vu la chose de ses propres yeux, lui répond d'un air innocent : « Que ne paraissiez-vous ! » sans qu'il puisse expliquer pourquoi il ne se montrait pas. C'est là de la comédie, non de la plus haute, mais de la plus franche. Surpris par ce capitaine de contrebande avec sa prétendue sœur, M. Le Blanc n'obtient grâce qu'à la condition de s'enrôler dans sa compagnie. En vain il se débat de toutes ses forces :

MeraeneràlagueiTe,ah ! j'aime mieux périr ! J'y mourrai tous les jours de la peur de mourir. Monsieur, de bonne foi, je suis poltron en diable, Ayez pitié de moi !

Le sergent TEspérance le force à marcher parmi ses recrues. A la fin, tout se découvre et s'explique. Il apprend que le capitaine n'est qu'une fille, que sa femme s'est moquée de lui, que Lucinde et elle lui ont donné la leçon qu'il méritait et qu'il n'est qu'un sot.

C'est une autre Angélique, — à moins que ce ne soit la même, — qui se déguise en membre delà Faculté dans IdiDame médecin^oii les scènes plaisantes ne manquent pas non plus. Dans Crispin gentilhomme^ — un sujet dont l'invraisemblance romanesque trahit de prime abord son origine espagnole, — la partie comique repose sur un travestissement d'un autre genre, semblable a ceux de Scarron et de Hauteroche :1e paysan Mathurin substitue au fils du colonel Florisel, que celui-ci avait déposé mystérieusement chez lui vingt années auparavant, sans en prendre de nouvelles depuis, et qui a disparu, son propre enfant, qui est le magister du village (1). Heureusement le colonel découvre la fraude, retrouve son fils dans la personne d'un charmant jeune homme, doué de toutes les beautés et de toutes les vertus, qu'il a rencontré en Portugal et qui s'est attaché à lui. Cette histoire est du bois dont on faisait jadis les tragi-comédies.

(1) Dans la Force du gang^ou le Sol tovjovn sot, Brueys arepris ua sujet tout semblable.

Quoique les personnages de Montfleury ne brillent pointd'habitude par leurs scrupules, le héros de Trigaudin ou Martin Braillard les Idiisse tous bien en arrière. Cet homme qui, cachant son titre de mari, veut faire épouser sa propre femme à Géronte, afin de se débarrasser ensuite de lui par une certaine poudre, et démettre la main sur son coffre-fort, est un coquin sinistre qui échappe au domaine comique. Pour n'en pas sortir, Tauteur, au lieu défaire pendre ce drôle au dénouement, se borne à le punir par un bon tour qu'on lui joue et par quelques épigrammes. C'est contre des comédies de ce genre que Jean-Jacques Rousseau aurait été en droit de fulminer, plus encore que contre celles de Regnard, car il n'y a pas moyen de traiter Trigaudin en personnage de pure fantaisie etsansconséquence, commece pendardde Crispin. On dirait que tout sens moral s'éteint chez Montfleury dès qu'il prend la plume, et qu'il considère la coquinerie comme un des éléments essentiels du comique. 11 ne discerne point la frontière où il faut s'arrêter et ne se doute pas une minute que l'art et le goût puissent être solidaires des offenses portées à l'honnêteté et aux bonnes mœurs.

Qu'a-t-il manqué à Montfleury pour monter à un rang supérieur ? Beaucoup de ses pièces sont vives, amusantes, spirituelles, lestement conduites, suffisamment versifiées : lorsqu'il est en veine, il attrape même à merveifle le vers brisé, court, rapide, se modelant sur la conversation par des rejets et des enjambements pareils à ceux que l'école moderne se vante d'avoir introduits au théâtre. Elles offrent des physionomies excel-

lentes, jamais approfondies toutefois, esquissées seulement d'un trait rapide et juste, nettement tracées et bien soutenues. Il lui a manqué, avec plus de respect pour la décence et aussi plus de force et de variété dans rinvention, le sens d'un comique plus large et plus profond. Celles mêmes de ses œuvres qui semblent se rapprocher de la comédie de caractère, ne se préoccupent que d'exciter la curiosité du spectateur et de Tamuser, sans aucun souci de l'instruire, au sens où le théâtre peut le faire, et avec le plus parfait mépris de la vraisemblance. Si l'on ne demande pas au poète comique d'écrire des sermons dialogues, ni même de se poser en moraliste, encore faut-il pourtant que son œuvre signifie quelque chose et qu'elle ait un but. Le comique de Montfleury sent trop souvent la mauvaise compagnie. Peut-être n'est-ce point une raison suffisante pour ne pas le comparer à Regnard. C'est celui de nos poètes comiques consacrés dont il se rapproche le plus dans ses bons ouvrages : il en a l'entrain, la désinvolture, la gaieté, la morale cavalière, sans en avoir le style étincelant ni l'irrésistible vigueur comique.

Depuis Molière, l'imitation de la comédie espagnole était devenue plus rare sur notre scène. De 1658 à 1667, au lendemain du Misanthrope, on compte aisément ceux qui vont encore puiser à cette source : Lambert, l'auteur des Sœurs jalouses et de la froide Magie sans magie, œuvre d'un poète comique languissant, mais d'un écrivain exercé, qui sait tourner le vers ; Gilbert dans les Intrigues amoureuses ; Brécourt dans le Jaloux

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invisible ; Quinaultdans le Fantôme amoureux, sans parler des trois ou quatre arrangeurs àw Festin de Pierre. Après le Misanthrope, en dehors de Thomas Corneille, qui avait commencé longtemps avant Molière et qui continue, mais moins assidûment que par le passé, il ne reste plus que Montfleury, jusqu'en 1684, où Hauteroche y revient, diWQcV Esprit follet et le Cocher supposé (1), non sans se mettre en frais d'invention personnelle.

Ainsi donc Montfleury, qui d'ailleurs savait Tespa- ^nol si parfaitement que « ceux même du pays », au dire de la reine Marie-Thérèse, « ne le parlaient pas si bien que lui ») (2), demeura presque seul, au milieu de la désertion générale, fidèle à l'Espagne, comme s'il eût voulu mieux encore témoigner par là de son hostilité persistante envers l'auteur de V Ecole des femmes, dont l'influence était non avenue pour lui. Onze de ses ouvrages au moins sont tirés de l'espagnol, mais très librement, et avec une empreinte d'originalité qui pourrait souvent faire illusion. D'où venait cet abandon caractérisé ? La source était-elle donc plus inaccessible ? Au contraire : le jeune roi avait épousé une infante d'Espagne, à la suite de laquelle plusieurs troupes avaient successivement franchi les Pyrénées pour s'établir à Paris. Mais elle était à moitié tarie ; efle avait perdu de sa fraîcheur, et surtout Molière,

(1) Voir Puibusque, Histoire comparée des littératures espagnole ^t française, II, 462-3, 509.

(2) Avertissement de ses œuvres. Taris, 1739.

qui n'y est allé puiser pour son compte qu'une seule fois, quand la troupe et le public du Palais-Royal lui réclamèrent à leur tour ce Festin de Pierre dont on voulait partout, avait donné Tidée d'une comédie nouvelle, plus française, plus indépendante des modèles étrangers, moins bornée aux combinaisons et aux surprises de rintrigue.

Parmi les comédies contemporaines de Molière, la seule peut-être qui soit vraiment digne d'être nommée à côté des siennes, c'est les Plaideurs de Racine (1668). Ce ne fut pour l'auteur d'Andromaque qu'une sorte d'intermède joyeux, assez pareil à ce drame satirique Imposé par la loi des concours, dans la Grèce de Sophocle et d'Euripide, à tout auteur dune trilogie tragique, un badinage aristophanesque, qu'il destinait d'abord, tout simplement, au théâtre de Scaramouche. Mais une verve prodigieuse pétille à chaque vers de cette étincelante farce de carnaval, et le sel dont elle est largement saupoudrée n'est pas seulement du sel gaulois, c'est du sel attique. Racine y a montré comment on peut mettre de la finesse et de la grâce jusque dans la bouffonnerie , rester naturel dans l'extravagance , ingénieux et délicat dans la charge. Si elle ne produit point, à la représentation, un rire aussi naturel et aussi franc que celui de Molière , elle se rattrape à, la lecture, où les gourmets les plus raffinés, tout en se dilatant la rate, y trouvent dexquises jouissances dans la gaieté à la fois naïve et piquante du dialogue , comme dans la haute saveur du style.

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