CHAPITRE PREMIER EDME BOURSAULT
Boursault fut un contemporain de Molière : /7mpromptu de Versailles suffirait à nous rapprendre. Si je le range parmi ses successeurs, c'est que, né seize ans après lui, il a donné seulement, pendant la vie de notre grand poète comique, ses œuvres les moins importantes, toutes oubliées aujourd'hui, et que les ouvrages auxquels il doit sa renommée, ceux qui l'ont inscrit à un bon rang parmi nos comiques du second ordre, sont postérieurs, et même de beaucoup, à la mort de Molière.
On ne peut explorer le xvii^ siècle sans rencontrer au tournant de quelque sentier et même parfois sur la grande route, sur celle de la haute comédie, la physionomie honnête, aimable et souriante de l'auteur d'Fsope à la cour. Même après bientôt deux siècles, Boursault se fait encore des amis de tous ceux qui l'approchent, par sa belle humeur et son honnêteté foncière, par l'agrément et la sûreté d'un commerce dont
LES SUCCESSEURS DE MOLIÈRE ii71
Tattrait demeure sensible à travers ses lettres et ses préfaces ; enfin par l'aisance, la souplesse, l'ouverture d'un génie heureux qui, presque sans culture, porta des fruits abondants, dont la qualité, fort médiocre d'abord, ne cessa de s'améliorer jusqu'à la fin.
Boursault a touché aux genres les plus divers dans la littérature dramatique ; il est allé de la farce burlesque à la comédie héroïque, comme de la pastorale précieuse et galante à, la tragédie. Ce n'est pas seulement une progression poétique, mais une progression morale. Elle est le caractère dominant de sa vie littéraire.
Nous eussions aimé à savoir comment cet adolescent, qui ne parlait que franc-champenois en arrivant à Paris, nous dit son biographe (ce n'est autre que son fils le religieux théatin) (1), « en peu de mois sut de lui-même se tirer de cette barbarie, et parvint, en moins de deux ans, à pénétrer toutes les beautés et toutes les délicatesses d'une langue qu'il a possédée dans la plus exacte et la plus parfaite pureté ». Mais on ne nous l'a pas appris. Nous savons simplement par lui-même que Desbarreaux fut le premier qui lui trouva des dispositions pour la poésie, et que c'est à lui qu'il eut « l'obligation de savoir faire des vers ». Heureusement Boursault se borna à prendre des leçons poétiques de ce maître dangereux, et quoique celui-ci lui eût témoigné « toute la tendresse et toute la bonté d'un père », il garda assez d'indépendance à son égard pour lui écrire plus tard cette lettre qui est un véritable sermon, un sermon
(1) En tête de l'édition de 1725.
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pressant et vigoureux, semi-sacré, semi-profane, où il cite les Pères et où il cite Ésope ; où il parle au nom de rhonneur humain et de la vérité divine ; où il le somme, pour ainsi dire, en lui rappelant rengagement qu'il avait pris envers Dieu par son beau sonnet, dans sa maladie précédente, de se convertir définitivement (1).
Faut-il croire, avec son biographe, qu'il avait à peine quinze ans quand il fit représenter ses premières pièces? Ce trait d'extrême précocité, déjà si invraisemblable par lui-même, le devient plus encore après ce que nous savons des lacunes de son éducation. Quel phénomène ne serait-ce pas que cet adolescent venu à treize ans du fond de la Champagne sans savoir le français, et qui, à quinze ans, aurait appris non seulement à écrire en français, mais à composer des vers, à bâtir une comédie et qui l'aurait fait recevoir et jouer même par les comédiens du Marais, à une époque où Corneille et son frère Thomas, Tristan THermite , Quinault, du Ryer, Boisrobert, Scarron régnaient au théâtre? Pour y croire, il faudrait tout au moins des preuves positives, qui font complètement défaut. Le biographe lui-même nous avertit de ne pas le prendre au mot, car ce n'est pas seulement une pièce, mais « plusieurs pièces de sa façon » qu'il lui fait donner sur la scène du Marais, à l'âge de quinze ans, et il les énumère : il y en a sept, depuis le Mort vivant jusqu'à
(l) A, M. Desharreaux, qui ne croyait en Dieu q%ie lorsqu'il était malade.
la Satire des Satires^ « qui toutes ont eu du succès » ; or, lîoursaultne devait pas avoir moins de vingt-huit ans quand il fit ce dernier ouvrage, qui ne peut avoir eu du succès sur la scène, puisqu'il ne fut jamais représenté. On voit tout au moins par là avec combien peu de précision s'exprime le biographe , d'ailleurs fort étranger à ces matières. En écrivant, quelques années après l'avertissement qui figure en tête du théâtre, il n'est plus aussi affirmatif, et se borne à dire vaguement que le Mort vivant^ les Cadenas^ le Médecin volant ^ les Nicandres sont de « sa première jeunesse ».
Le Mort vivant parut en 1662, et tous les historiens du théâtre s'accordent à indiquer cette même année comme date de la représentation. La pièce fut probablement représentée au mois d'avril. Boursault avait alors vingt-trois ans et demi : la différence est notable. Mais, quoique son fils nomme toujours le Mort vivant en tête v^' des pièces paternelles, sans doute parce que cette comédie fut la première imprimée, Boursault avait fait jouer, quelques mois auparavant, — en 1661, — sapetite * farce en un acte du Médecin volant^ tirée, comme la . ' ! parade de la jeunesse de Molière qui porte le même titre, d'une comédie italienne alors en grande vogue et dont les lazzis aussi bien que les jeux de scène avaient fait courir tout Paris. Avant le Festin de Pierre et dans des proportions beaucoup plus humbles, c'était l'adaptation à une scène française d'un sujet popularisé par des comédiens étrangers.
Le Mort vivant est également tiré d'une comédie . - ^ italienne. Dans leur extrême faiblesse, ces essais juvé-
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niles ont du moins une aisance et une gaieté qui promettaient un style vraiment comique, à la condition de se tenir en garde contre la trivialité burlesque. Il en est à peu près de même des Cadenas et des Nicandres. Dans la première, les jeux de scène rappellent ceux du Médecin volant ; la verve est grasse et ne s'abstient même pas toujours de l'équivoque ordurière : Boursault ne songe point encore à se poser en moraliste. La seconde est l'antique et inépuisable sujet des Ménechmes. Ce perpétuel imbroglio, cet enchevêtrement de ressemblances et de confusions fatiguent bientôt, après avoir amusé; aussi Boursault, qui avait d'abord mis les Nicandres en cinq actes, ne tarda-t-il pas à les remettre en trois. Dans cette première période, avec sa bonne humeur naturelle, il n'a pas une suffisante horreur de la plaisanterie grossière ; il imite et se souvient beaucoup : il n'est pas encore lui-même.
C'est à ce moment qu'il s'engagea à l'étourdie dans a guerre dont le succès éclatant àeVEcole des femmes venait de donner le signal contre Molière.
L'auteur d'Esope à la cow% qui était vraiment le meilleur homme du monde, un caractère droit et sans fiel, un loyal confrère, mais qui ne pesait pas toujours suffisamment ses actes et qui ne mûrit qu'assez tard, a eu le tort et le malheur d'être fadversaire de trois des plus grands écrivains de son temps : Molière, Boileau et ^ ' Racine, — sans parler de Bossuet, avec qui il ne se trouva qu'indirectement en lutte. Pourtant, nul n'était plus digne d'être kur ami. Aussi la postérité a-t-elle
jugé cette faute, qui semblait de nature à faire grand tort à sa mémoire, comme un malentendu de bonne foi, dont elle ne lui a pas tenu rigueur.
Il serait intéressant de savoir au juste comment Boursault put se trouver entraîné dans cette levée de boucliers, où il se signala au premier rang, de manière à s'attirer la rude réplique de V Impromptu de Versailles et un coup de griffe de Boileau. A en croire la biographie filiale déjà citée, « onTobligea, presque malgré lui, à cette guerre » ; et s'il fit jouer son Portrait du peintre^cetui « pour obéir à ceux... à qui il ne pouvait rien refuser ». Le fils de Boursault plaide ici les circonstances atténuantes et force peut-être un peu la note ; mais l'explication est assurément vraie au fond. Boursault n'avait pas seulement les bénéfices des hautes relations qu'il sut se créer de bonne heure; il en avait aussi les charges, et il est à craindre que avec la présomption de son âge et de sa nature, avec v cette témérité irréfléchie qui le poussait aveuglément ^ aux aventures, il n'ait cédé, plus facilement que son fils nous le dit, aux suggestions de quelque puissant protecteur ennemi de Molière, ou môme à des excitations de cercles, de salons, de ruelles, où le peintre satirique des Précieuses ridicules avait peu d'amis. Boursault ét^it justement atteint alors de l'accès de préciosité^ heureusement très court, qui allait se traduire par sa pastorale des Yeux de Philis. Joignez-y la petite pointe de jalousie inévitable contre un triomphateur. Tout cela, bien entendu, plus ou moins confus, brouillé et voilé dans son esprit.
L'Ecole des femmes avait choqué beaucoup de personnes sincères par la hardiesse de plusieurs scènes. Corneille, qui appelait Boursault son fils, était de ceux qui se prononçaient contre Taudacieuse comédie; le duc d'Enghien aussi, Tun de ses protecteurs. Bref, le toile était presque général dans les salons. Boursault y prenait part avec sa fougue ordinaire, et prétait l'appui de son autorité naissante et bien fragile encore à ce déchaînement. Il n'est pas impossible, d'ailleurs, qu'il se soit cru, de bonne foi, le champion de la morale outragée par la pièce de Molière, et que ce grave souci ne soit entré pour quelque chose dans sa conduite. Quoi qu'il en soit, Boursault s'était signalé dans le monde parmi les censeurs de VEcole des femmes. On eut l'art de lui persuader que c'était lui que Molière avait particulièrement visé dans le Lysidas de la Critique. Ce Monsieur Lysidas, ne jurant que par Aristote et les règles de l'art, méprisant les bagatelles et n'admettant que les ouvrages sérieux, ne ressemblait pourtant guère à Boursault, qui n'était rien moins que pédant, qui n'avait même pas fait ses classes et dont aucune des œuvres, jouées jusqu'alors» ne pouvait prétendre à être rangé parmi les pièces sérieuses. Mais qui sait s'il n'y avait point là une raison secrète pour qu'il consentit d'autant mieux à s'y reconnaître, et si, malgré tout ce qui pouvait le blesser dans ce rôle de Lysidas, il ne se sentait point flatté au fond du cœur d'avoir pu être confondu avec un savant qui a approfondi la protase et l'épitase?
Il jeta donc son Portrait du peintre dans la mêlée.
N'oublions pas de remarquer que le Portrait du peintreest dédié à Son Altesse Sérénissime le duc d'Enghien,et qu'il a soin de rappeler, dans sa dédicace, que l'ouvrage ne lui avait pas déplu, et que ce prince l'avait honoré de ses « généreux applaudissements ». Si l'on songe en outre que, cette même année, Antoine-Jacob Montfleury donnait le titre d'Impromptu de l'hôtel de Condé à une autre pièce très violente dirigée également contre Molière et l'Ecole des femmes, il paraît doublement certain que, du moins à cette date, le duc d'Enghien n'était pas des amis de Molière, et, dès lors, il ne faudrait peut-être pas chercher bien loin pour trouver ces personnes à qui il ne pouvait rien refuser et qui l'obligèrent presque malgré lui à la guerre {i\
L'auteur de Zélinde, ou la Véritable critique de l'Ecole des femmes, avait écrit dans sa huitième scène : « L'on pourrait de son sujet (du sujet de Molière dans la Critique) faire une satire inimitable en faisant seulement que ceux qui défendent l'Ecole des femmes la combattent, et que ceux qui la combattent la défendent. Ne seraitce pas une chose bien divertissante de voir le marquis donner mille louanges à tarte à la crème ? » etc.
Ces lignes avaient tracé le programme que suivit Boursault dans sa pièce, présentée à l'Hôtel de Bour-' gogne, le théâtre rival du Palais-Royal, peu de temps' après la publication de Zélinde. Seulement il ne s'est pas borné à retourner la Critique, il l'a mise en vers.
(1) On peut voir sur cette question nos Contemporains de Molière, t. 1", p. 129 et 239.
LE THEATRE AU XVI l" SIECLE. 8**
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Son ouvrage se sent à la fois de la précipitation avec laquelle il a été écrit, et de la gêne qu'il s'était imposée en suivant la Critique pas à pas, pour en prendre le contre-pied. La satire de Boursault est donc loin d'être inimitable. Gomme nous l'avons dit ailleurs, la versification en est généralement faible, la plaisanterie souvent froide, le style négligé ; mais elle a des passages d'une raillerie ingénieuse et vive, et, à des esprits prévenus, elle devait paraître un chefd'œuvre de mordante ironie. Il est certain qu'elle produisit une grande impression, et son succès fut triplement constaté par l'opinion, d'abord généralement répandue, dont on trouve trace jusque dans VImpromptu, et contre laquelle Boursault protesta en publiant sa pièce, qu'il avait, en cette circonstance, servi de prête-nom à d'illustres écrivains ; par les nombreuses allusions que les ennemis de Molière font au Portrait du peintre et le souvenir complaisant qu'ils en ont gardé ; enfin par l'amertume et la véhémence extraordinaires que Molière mit dans sa réponse.
Qui n'a présente à la mémoire cette terrible réplique où, tout en poussant l'affectation du mépris jusqu'à feindre de ne pas se rappeler exactement le nom de
M. Br Brou... Brossant, il trahit son ressentiment
en prenant son adversaire corps à corps, en le traduisant personnellement sur la scène, en le bafouant, ainsi que les grands comédiens^ avec une licence tout aristophanesque, dont la scène française n'avait pas encore donné d'exemple ? Il faut avoir entendu débiter par Coquelin, avec l'accent même de la nature, au
Centenaire de la Comédie-Française cette foudroyante tirade : « Le beau sujet à divertir la cour que M. Bour* sault !... » pour bien comprendre à quel point Molière avait été blessé au cœur. Il semble qu'une de ces convulsions tragiques auxquelles le visage du Peintre était sujet, vienne de faire éclater tout à coup le masque joyeux de Mascarille. La réponse finit même par dépasser les proportions de l'attaque ; elle passe par-dessus l'épaule de Boursault pour donner un avertissement solennel à tous les ennemis de Molière.
Si, comme l'insinue très nettement l'illustre poète comique, Boursault n'était, d'une part, que l'instrument des comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, cherchant -^ à se venger de ses succès d'une manière profitable pour eux ; de l'autre, qu^un aventurier « n^ayant rien à perdre » et désireux seulement de se faire connaître, en s'attaquant à un auteur qui faisait grand bruit, il avait réussi et devait s'applaudir de son entreprise. Mais ce serait abaisser Boursault au-dessous du niveau moral où se maintiennent sa vie et ses œuvres, et tout démontre qu'il n'avait écrit le Portrait du Peintre que pour obéir, inconsidérément, à des conseils qu'il regardait comme des ordres, en croyant venger, du même coup, sa cause personnelle et celle de la morale. Après la représentation de VImpromptu de Versailles [V) y il ajouta à son ouvrage un Avis où il répondait briè-
(1) L' Impromptu de Versailles, donné à la cour en octobre, ne fut représenté à la ville que le 4 novembre 166.3, et l'achevé dHmprimer du Portrait du peintre est du 17 novembre.
iSO LE THÉÂTRE AU XVIP SIÈCLE
Tement à ce galimatias, rendant de son mieux à Mo lière mépris pour mépris, et où il revendiquait assez fièrement la paternité d'une œuvre dont il acceptait ■la responsabilité, mais dont il voulait aussi la gloire, car, tout en la traitant comme une bagatelle, comme « la moindre chose » qu'il fût « capable de produire », il ne laissait pas d'être flatté qu'on l'eût attribuée à de grands hommes^ et il ne manquait pas de faire remarquer que « croire sa pièce digne de ceux qui sont accusés d'y avoir mis la main (on avait été jusqu'à prononcer le nom de Corneille), c'est demeurer d'accord de son mérite ».
Si la nouvelle gazette en vers entreprise par Boursault, peu de temps après, en 1665 et 1666, était arrivée en entier jusqu'à nous, il eût été curieux d'y Toir en quels termes le journaliste parlait des œuvres ultérieures du poète avec lequel il venait d'échanger des coups de lance si peu courtois. Mais Boursault ne soutenait pas longtemps ses rancunes: il prenait feu aisément, il oubliait vite, et, le combat fini, il savait Tendre justice à ses adversaires, surtout à des adversaires comme Molière et Boileau, car il avait assez d'intelligence et d'esprit pour apprécier leur valeur, même en les combattant, A défaut de la gazette, nous avons ses lettres, où il a parlé souvent de Molière, et toujours en des termes qui annoncent une admiration sans réserve. En outre , dans le prologue de la Princesse de Clèves, qui a survécu à cette pièce mort- Jiée, il lui a rendu, en beaux vers, un éloquent hommage.
On voit que Boursault sut réparer noblement ce qu'il y avait eu d'excessif et d'inconsidéré dans son attaque contre Molière, sans se laisser retenir par la cruauté des représailles que celui-ci avait exercées contre lui. Dans sa querelle avec Boileau, il eut le beau rôle d'une façon bien plus incontestable. A peine le Portrait du Peintre avait-il paru, que le satirique, qui avait épousé avec chaleur la cause de l'École des /e?nmes, censurée par « mille jaloux esprits », s'empressa d'inscrire Boursault, avec Perrin, Pelletier, Bardin, Mauroy, Colletet, Titreville, au nombre des froids rimeurs, dans sa septième satire, « faite immédiatement, nous apprend une note de Brossette, après la satire r^ -et la vi% à la fin de l'année 1663 », mais qui ne fut publiée, avec les autres, qu'en 1666. A ce moment, Boursault, qui avait déchargé tout son feu, se croyait sorti de la lutte, et il était rentré dans sa bienveillance naturelle. Il fut surpris et blessé de cette agression. Il est difficile de croire qu'il n'en eût pas eu vent jusqu'alors, car les satires de Despréaux étaient colportées sous le manteau ; il en circulait des copies, et on en lisait ou rl'on en récitait des passages un peu partout. Mais, du moins, elle n'avait pas été rendue publique. Cependant il se tut d'abord, et il aurait sans doute gardé toujours le silence, si, dans sa satire ix, publiée en 1668, le poète ne fût revenu à la charge :
Que vous ont fait Perrin, Bardin, Mauroy, Boursault? Ce qu'ils font vous ennuie ? 0 le plaisant détour ! Ils ont bien ennuyé le roi, toute la cour !
âSâ- LE THÉÂTRE AU XVIP SIÈCLE
Pour le coup, Boursault n'y tint plus (1). Poussé à bout par cette récidive toute gratuite, 11 répliqua par une petite pièce- en vers : la Critique des satires de M. Boileau, qu'il porta au théâtre du Marais.
Dans la préface de son édition de 1666, Boileau avertissait, parForgane de son libraire, « ceux qui voudront faire des satires contre les satires, de ne se point cacher. Je leur réponds, ajoutait-il, que Fauteur ne es citera point devant d^autre tribunal que celui des Muses. » La déclaration était si fière et si formelle que Boursault pouvait se croire en droit d'y compter : il fut détrompé bien vite. A peine Despréaux eut-il appris qu'on répétait au Marais une pièce dirigée contre lui^ q,u'il adressa une demande pressante au Parlement. La pièce était déjà afEchée et la représentation annoncée pour le vendredi suivant, quand fut rendu Farrêt qui, faisant droit à la requête du satirique, en défendait la représentation (2).
Boileau se fût probablement défendu de la contradiction qu'on lui a reprochée. Il eût allégué sans doute qu'il entendait parler d'une réponse se produisant dans; Tes mêmes conditions que l'attaque, et que Boursault^ en répliquant à un vers par toute une pièce, à une épigramme dans un livre par une représentation qui, sans
(1) Aucun de ses biographes, à ma connaissance, pas même M. Saint-René Taillandier, qui a écrit sur Boursault une longue et importante étude (Un poète comiqve du temps de Molière), n'a notecette seconde attaque, qui justifie d'autant plus Boursault. Touss'en tiennent à la première, sans rechercher pourquoi Boursault aurait attendu trois ans avant d'y répondre.
(2)'Hallays-Dabot, Histoire de la censure théâtrale, p. 34.
le mettre au nombre des personnages traduits sur la scène, livrait directement son nom et ses œuvres aux risées du parterre, dépassait la mesure de ce qui pouvait lui être permis et de ce que lui, Boileau, s'était engagé à subir sans se plaindre. Mais Boursault avait été provoqué gratuitement par deux fois, et il est^tout naturel que, pour se venger, comme il le dit sans fard dans TAvis au lecteur, on fasse « un peu plus de mal qu'on en a reçu ». En outre, il avait la prétention d'élever sa propre cause à la hauteur d'une question générale. Il s'en prenait à tout un système de personnalités. Il se posait en redresseur de torts, sans dissimu 1er son ressentiment, qu'on ne s'était probablement pas fait faute d'attiser. Il nous paraît ressortir de sa pièce — imprimée sous le titre moins personnel de Satire des satires^ — et surtout de la préface dont il l'accompagna, qu'il crut remplir une sorte de devoir en frappant, à son tour, celui qui en avaitfrappé tant d'autres, en le rappelant à la réserve et au respect d'autrui. Il ne se laisse pas entraîner d'ailleurs, par les torts de Boileau, à nier son talent, et il en attaque l'emploi sans prétendre le rabaisser, se piquant de justice envers un homme qui a été si injuste envers lui. Dans sa préface surtout, où il s'échauffe pourtant et trahit çà et là une vive irritation, il reconnaît, en termes qui lui font honneur et donnent d'ailleurs plus de force à ses reproches, ne savoir « rien de lui qui soit à son désavantage, que ce que toute la France sait aussi, c'est-à-dire cette liberté' qu'il prend d'offenser des gens qui ne lui ont jamais fait de mal. Je pense, ajoute-t-il, qu'il n'y en
saurait guère qui lui refusassent leur estime, s'il faisait ;un meilleur usage de son génie. »
Sa rancune contre le satirique, après s'être si vive ment soulagée, ne paraît pas avoir duré plus longtemps que sa rancune contre Molière. Sauf un pas- •sage des Lettres à Bàbet publiées pour la première fois en 1666, Tannée même où Boileau venait d'imprimer •son nom parmi ceux des froids rimeurs ; sauf encore, si Ton veut, quelques lignes de la préface d'Artémise et Poliante {i610)^ d'une intention ironique qui n'est -pas bien méchante (si toutefois c'est de Boileau qu'il s'agit dans ce passage), il en a toujours parlé depuis, et cela lui est souvent arrivé, en homme qui avait complètement oublié sa querelle. Il fitmieux encore. Longtemps après, en 1687, comme Boileau prenait les eaux à Bourbon-l'Archambault, son ancien adversaire, alors receveur des tailles à Montluçon, apprenant qu'il se trouvait dans son voisinage et qu'il était peu pourvu •d'argent, vint mettre à sa disposition une bourse de •deux cents louis. Telle est du moins la version donnée par le fils de Boursault, et cette anecdote, qu^ona contestée, est certainement authentique dans sa partie principale, car elle est confirmée par Brossette et par une lettre de Boileau lui-même à Racine (1).
Boileau donna une preuve de la sincérité de sa réconjciliation, en effaçant de ses deux satires le nom de son ancien adversaire, qui eut ainsi à la fois l'honneur et le profit de sa démarche. Je n'ai garde néanmoins d'attri-
<1) Du 19 août 1687.
buer à un calcul un acte de généreuse courtoisie qui était si bien dans la nature de Boursault. Comment avec son caractère droit et loyal, Boileau n'eût-il pas été touché? En ce moment, Boursault n'était plus seulement Fauteur de quelques comédies de troisième ordre et de quelques gazettes burlesques; s'il n'avait pas encore fait Esope à la ville ^ il avait donné, quelques années auparavant, le Mercure galant. Depuis près de vingt années, chacun avait eu tout le temps d'oublier les vieux griefs. La Satire des satires^ d'ailleurs, avait fait peu de bruit. Raison de plus pour se réconcilier sans effort. Les deux écrivains ne semblent pas avoir entretenu de relations depuis ; mais le satirique n'en demeura pas moins dans ses dispositions bienveillantes, car, le l^'" avril 1700, il écrivait à son fidèle Brossette que, de tous les auteurs critiqués par lui, \ Boursault était, à son sens, celui qui avait le plus de •' mérite.
Molière était mort depuis dix ans, quand, le 5 mars 1683, Boursault donna la première œuvre comique qui mit son nom hors de pair. Ni Regnard, ni Dancourt n'avaient encore paru. Le Mercure galant annonçait un héritier de Molière, à un degré lointain, il est vrai, mais en ligne directe pourtant, et qui, s'il restait à une énorme distance du maître pour l'étude des caractères et la profondeur de l'observation , s'en rapprochait par la franchise de la gaieté , la verve et le naturel du style comique. L'auteur du Misanthrope n'avait pas et n'a jamais eu de successeur ; mais l'auteur des Fâcheux en eut un dès ce jour-là.
En écrivant le Mercure galant^ Boursault prouvait, une fois de plus, qu'il ne craignait pas assez d'introduire les personnalités sur le théâtre, mais aussi que, loin de se ménager Tappui , dans son domaine littéraire,, des puissances reconnues, il n'hésitait point à s'attaquer bravement à elles. Il est vrai queDonneau de Visé, le fondateur et le rédacteur du journal qu il mettait en scène, était bien peu de chose en comparaison de Molière, de Boileau et de Racine. Mais ce pauvre critique, ce poète d'une rare platitude, journaliste lu par la cour et la ville, distribuait l'éloge et le blâme, et était déjà^ jusqu'à un certain point, l'arbitre des succès.
De Visé n'est pas nommé dans la pièce de Boursault, et c'est beaucoup moins sa personne ou même sonjour-^ nal qui s'y trouve mis enjeu, que le petit monde d'originaux et d'extravagants qui se mouvaient dans l'orbite de sa publicité. Néanmoins, sur le bruit des répétitions , il prit ombrage et se plaignit. La réclamation d'un homme si important ne pouvait être accueillie avec dédain : M. de la Reynie se fit donc apporter lemanuscrit, mais,, comme il était homme de goût, la lecture l'en divertit tellement qu'il n'eut point le courage d'en ordonner la suppression et que Boursault en fut quitte pour changer Pétiquettede sa pièce. La Comédie sans titre^ comme il l'appela spirituellement, fut même jouée sous le nom de R. Poisson, et a été comprise dans une édition de ses œuvres (1687). Elle obtint un vif succès, et en vint peuà peu à faire partie du répertoire^ où elle resta pendant tout le xviii'' siècle.
Le Mercwe galant on la Comédie sans titre est assu--
rément l'un des meilleurs types de la pièce k tiroirs. L'intrigue, à peu près nulle, n'est qu'un prétexte, etles"^ scènes se succèdent comme les figures d'une galerie. Ce long et amusant défilé dans le cabinet du pseudorédacteur en chef fait passer sous nos yeux bien des personnages qui seraient encore d'actualité maintenant : le nouvelliste ou le reporter, comme on dit aujourd'hui, l'affamé de réclames, le faux noble, le lec-^ leur susceptible, qui prétend s'être reconnu dans un fait-divers satirique, et qui vient demander raison, l'entrepreneur d'affaires véreuses, l'inventeur ridicule, toutes les formes de la folie, de la sottise, de la vanité, de la prétention, — et parfois ces scènes détachées, comme celle des deux procureurs, touchent à la haute comédie ; mais il faut reconnaître que c'est une exception. Les originaux du Mercure galant, en effet, sont des ^ physionomies plaisantes plutôt que des caractères; / "^ quelques-uns, de simples caricatures croquées au vol, avec une grande franchise de style comique ; lu, plupart ne s'élèvent pas beaucoup au-dessus du vaudeville, et un ou deux tombent dans la farce. Rien n'est creusé ; l'auteur se joue à la surface de chaque sujet, car il y a, pour ainsi dire, autant de sujets que de scènes. Le. comique en est à la fois un peu mince, c'est-à-dire sans/^ profondeur, et un peu gros, c'est-à-dire sans atticisme. Le 18 janvier 1690, Boursault donna une grande comédie, annoncée simplement sous le nom d'Esope, appelée depuis les Fables d'Esope, et que les coniédiens prirent plus tard l'habitude de jouer sous le nom d^Esope à la ville, pour faire le pendant d'Esope à la cdiu\
C'était encore une pièce à tiroirs, où Tintrigue se trouve réduite à sa plus simple expression. Dans sa préface, il a répondu aux critiques en disant qu'il avait préféré laisser une plus large place aux scènes de mœurs et aux personnages qui lui permettaient le mieux de remplir sa vraie tâche de moraliste satirique. Il se glorifie, comme de son principal mérite, d'avoir su « trouver un nœud à Esope » et en même temps, d' « avoir eu le secret de le faire assez petit pour ménager le terrain ». D'ailleurs, « toutes les règles du théâtre n'ont jamais eu d'autre but que celui de plaire » , et il croit les avoir suffisamment observées, puisqu'il est peu de personnes qui lui aient refusé leur suffrage. Nous avons rencontré bien des fois ce dernier argument. Tout en tenant compte de son apologie, il faut bien croire aussi, et Boursault le sentait peut-être plus qu'il ne l'avoue, que des diverses parties de l'auteur comique, ce n'était pas l'invention qu'il possédait le plus, — ou du moins qu'il avait seulement l'invention de détail.
Mais si sa nouvelle pièce se rapprochait du Mercure galant par la construction, elle s'en éloignait par le fond, et introduisait sur la scène un genre nouveau^ disons mieux : un genre renouvelé. En dramatisant l'apologue et le mettant en action, Boursault revenait à l'antique moralité^ perfectionnée par le progrès de l'art ; il avait trouvé là sa véritable voie. Ses lettres suffiraient â montrer son goût pour la fable. Ce goût était tel que le souvenir de La Fontaine n'a pu l'arrêter, même lorsqu'il se rencontrait avec lui. Sans avoir, — il le dit et nous devons l'en croire sur parole, — au-
cune prétentioQ de rivaliser avec le bonhomme, il n'a pas craint de refaire maintes fois ses fables. J'aime mieux y voir un acte d'humilité et louer l'abnégation ou ringénuité de son courage de moraliste que d'y voir un orgueil aveugle, dont il me semble que la droiture et le discernement de son esprit n'étaient pas capables. Ajoutons toutefois que, si le style de Boursault est très inférieur, il s'accommode mieux à la scène, et que la lutte est moins dangereuse, moins directe, dans un ouvrage où les. fables sont nombreuses et mêlées au tissu de Taclion que si elles étaient isolées. Il n'y en a pas moins de quinze dans cette pièce, en y comprenant celle qui compose le prologue. Cette succession de scènes épisodiques, presque toujours terminées de la même façon par Ésope, est d'un procédé trop peu varié, quels que soient ses efforts pour éviter la monotonie. L'idée était plus didactique que dramatique. On peut même dire que, en soi, elle était contraire à la nature du théâtre, qui doit mettre sa morale en action et non en apologues. Aussi, comprenons-nous que le parterre ait été d'abord, malgré le talent de Raisin dans le rôle principal, dérouté par cette innovation impré, vue, si bien que M"^ Beauval, à la première représentation, crut devoir le haranguer pour lui dire qu'en voyant paraître Ésope sur la scène, on devait s'attendre à des fables. « Ce petit discours apaisa les plus critiques (1). » Pour achever de désarmer l'opposition,
(1) Hist. du Théâtte françaig, par les frères Parfaict, xiii, p. 157.
LE THÉÂTRE AU XVH^ SlFlCLË.
Boursault s'était même avisé de composer une nouvelle fable : le Dogue et le Bœuf, qui devait être récitée à la quatrième représentation, entre le deuxième et le troisième acte. Heureusement le succès se décida de façon si franche ce jour-là, que Raisin fut dispensé de dire un apologue qui n'était peut-être pas autant de nature que Boursault l'avait cru à apaiser les murmures , car il était assez singulier d'introduire une fable de plus dans la pièce, pour fermer la bouche à ceux qui trouvaient qu'il y en avait déjà trop.
Il ne s'agissait que de prendre son parti du genre. Tous les auditeurs de la quatrième soirée savaient à quoi s'en tenir en arrivant au théâtre ; et le titre que l'on contracta dès lors l'habitude de donner à la pièce ne permit plus de méprise.
« Quelques-uns disent qu'on n'a rien vu de si bon depuis Molière », écrit Boursault avec complaisance à sa femme ; et cela était vrai. Mais il ajoute : « Ceux qui veulent me flatter disent qu'il n'a rien fait de meilleur. » Pour le coup, ceux-là étaient bien des flatteurs, et qui dépassaient toutes les bornes. Boursault eût mieux fait de ne pas recueillir cet éloge compromettant. Par cela seul qu'il le répète, même en protestant, il est à craindre qu'il ne se rende pas suflisamment compte de son énormité. Si Ésope l'avait entendu, quelle jolie petite fable il aurait pu ajouter à celles de la pièce ! Tenons-nousen, et c'est déjà un grand honneur, à ce qu'en a dit Saint-Évremond, ce juge délicat : qu'il n'avait rien lu dans ce caractère de plus beau en notre langue, et que la seule hardiesse d'oser mettre le premier
des fables d'Ésope sur la scène , ne pouvait partir que d'un génie qui pensait au-dessus du commun. Esope à la ville est une comédie toute moderne et même toute parisienne, sous des noms anciens. Les applications et les allusions aux mœurs contemporaines y fourmillent. L'auteur n'a fait ni voulu faire aucun efTort de couleur locale. Le cadre même est contemporain, sauf les noms d'Ésope et de Crésus. Son fabuliste,, dit M. Saint-René Taillandier, « n'est pas le personnage extraordinaire dont l'histoire ou la légende nous fait deviner quelques secrets de l'antique civilisation orientale. C'est un Parisien du temps de Molière, ce qui n'empêche pas le poète de le placer en Orient, à la cour du roi de Lydie. Ce mélange de noms antiques et de choses modernes, ces notaires et ces huissiers dans l'empire de Sardes, Ésope prenant le café chez le gouverneur de Gyzique, tout cela produit à première vue une impression assez bizarre ; mais on ne tarde guère à s'y habituer. Il y a d'ailleurs chez nous, soit dit en passant, toute une tradition théâtrale où ce caprice reparaît (1). » Lui-même s'est expliqué à ce sujet dans sa Préface nécessaire. A vrai dire, il est probable que Boursault eût été fort empêché, — et de plus savants que lui le seraient aujourd'hui encore, — d'écrire sans anachronisme une pièce dont l'action se passe dans l'Asie Mineure, au vi*' siècle avant Jésus- Christ. Mais, si piètre idée que l'on eût de son érudi-
(1) Études littéraires. — Un poète comiq^ue du temps de Molière^ in-lS, p. 153.
lion, comment le soupçonner d'avoir ignoré qu'il n'y avait alors « ni huissiers, ni procureurs, ni conseillers garde-notes, ni président à mortier, ni ducs et pairs ; ou que, s'il y avait pour le peuple des charges à peu près semblables et pour les personnes de qualité des dignités équivalentes, c'était sous des noms différents ? » On peut lui concéder que « la moralité ingénieuse et divertissante dont cette pièce est remplie » eût été en partie perdue s'il s'y fût servi « de noms et de termes inconnus ». Plus il l'eût faite antique, plus il se fût éloigné de son vrai but: de l'application directe, de la moralité toujours visible et sautant aux yeux qu'il se proposait. La forme eût emporté le fond. Autant valait peut-être convenir, puisque tout est convention au théâtre, que le nom d'Ésope n'est ici qu'un nom générique, choisi pour la signification qu'on y attache universellement et que nul autre n'aurait au même degré. Les critiques de Boursault ne sont pas sans courage, ni même, parfois, sans hardiesse. Qu'on lise, par exemple, la scène contre les droits du seigneur (V, 3), où il a refait la fable du Loup et V Agneau. Les comédiens se refusèrent d'abord à en jouer une autre, qui s'ouvre par la condamnation du titre de Monseigneur, et 0(1 Ésope répond aux plaintes des deux vieillards sur les concussions du gouverneur de leur ville, que « tous ses pareils font de même aujourd'hui » (II, 5). Ils n'osaient en particulier dire l'apologue des Membres et l'Estomac, et Boursault dut en appeler au duc d'Aumont, l'un de ses protecteurs, qui, en sa qualité de premier gentilhomme de la chambre du roi, était chargé
de la surveillance des spectacles (1). Le duc n'hésita pas à lever Fobstacle, et le poète reconnaissant lui dédia sa pièce.
Avec les Fables d'Esope^ Boursault était pleinement entré dans sa voie. Cette veine de moraliste enjoué qu il avait toujours eue, qui demeurait visible çà et là, même sous la légèreté de son badinage, et qui se prononçait de plus en plus à mesure quil avançait dans la vie, s'était enfln dégagée. Nul n'a pris plus à cœur et plus au sérieux que Fauteur des deux Esope^ sans qu'il en coûtât rien à sa verve, la devise inventée par Santeul, mais si rarement justifiée, bien qu'elle soit devenue classique : Ridendo castigat mores. C'est ce qui explique et justifie dans une certaine mesure la naïve méprise du P. Caffaro, supérieur des théatins, qui, entraîné d'ailleurs par son affection pour le fils de Boursault, l'un de ses meilleurs et de ses plus savants religieux, ainsi que pour Boursault lui-même, qui avait été son pénitent, et persuadé qu'un si honnête homme et un si bon chrétien ne pouvait cultiver un art coupable, se laissa aller à écrire cette lettre sur les spectacles dont les conclusions indulgentes devinrent pour lui la source de tant d'amertumes et de tant d'ennuis.
Boursault s'empressa de la publier en tête dMne édition de son théâtre (1694), sans nommer l'auteur, qui était simplement désigné comme a un théologien illustre par sa qualité et son mérite ». Elle produisit une telle sensation que l'incognito fut bien vite dévoilé. Ce
(1) Lettres nouvollex, l, 238.
l'ut contre le pauvre religieux le déchaînement d'un véritable orage. La Sorbonne intervint ; Tarchevêque condamna la malencontreuse apologie, retira au P. Gaffaro ses pouvoirs et exigea une rétractation publique. Les réponses se mirent à pleuvoir de toutes parts. Dans ce concert de réfutations s'éleva par-dessus toutes les autres la grande voix de Bossuet. Avec la fermeté et la pénétration de son coup d'œil, il vit quelles devaient être, au point de vue théologique, les graves conséquences de ce témoignage rendu à la légère et de cette absolution donnée, dans l'ignorance des faits et sur la foi d'autorités mal comprises ou sans rapport avec la véritable question, par un homme dont la science et la vertu rendaient l'opinion plus dangereuse encore. Aussi, non content de la longue lettre au P. Caffaro, où il prend rudement sa dissertation à partie d'un bout à l'autre et la réfute point par point (1), ce gardien vigilant de la doctrine jugea-t-il le cas assez important pour y revenir à tête reposée, en rétablissant toute la rigueur des principes, non plus seulement dans une lettre, mais dans un ouvrage spécial. Qui ne connaît ces Maximes et réflexions sur la comédie^ où l'illustre évêque de Meaux s'est montré d'une sévérité d'autant plus inflexible que le P. Caffaro avait été facile jusqu'à la faiblesse ?
(1) Cette lettre, qu'on peut lire dans la correspondance de Bossuet et à laquelle le Père théatin répondit deux jours après, avec une soumission complète, est datée de Germiny, le 9 mai 1694. Elle est comme la première substance de 8es Maximes sur la comédie, où il en a même reproduit textuellement plus d'un passage.
On le voit, c'est à Boursault que nous sommes redevables, indirectement sans doute, mais incontestablement, des Maximes sur la comédie , et nous nous écrierions volontiers : Heureuse faute, qui nous a valu un chef-d'œuvre de plus ! Il est remarquable que dans cet ouvrage, où Molière est traité impitoyablement, où Corneille et Racine eux-mêmes ne sont pas épargnés, Boursault, la cause imprudente du débat, non seulement est désigné en termes beaucoup moins nets que Fauteur du Malade imaginaire et du Médecin par force, mais n'est combattu qu'avec réserve et ménagement, après un hommage rendu à ses intentions louables (1).
L'année qui suivit les Fables d'Esope^ Boursault donna une grande comédie en vers libres, d'un genre tout différent : Phaéton, Les comédiens et lui comptaient sur un vif succès ; leur espoir fut trahi : la pièce n'eut que neuf représentations, ce que le fils de Boursault et Boursault lui-même expliquent par une cabale de confrères jaloux. Une cabale ! De la part d'un auteur, l'explication prête toujours à sourire ; elle ne paraît pourtant pas trop invraisemblable cette fois. Avec le Mercure galant et les Fables d'Esope^ Boursault avait pris sur ses rivaux une avance qu'il était urgent d'arrêter. Les comédiens attendaient beaucoup de son nouvel ouvrage. Il le leur dédia, leur rappelant tous les applaudissements qu'ils lui avaient donnés, et invitant fîère-
(1) C'est évidemment de notre auteur, et en particulier de son Esope, qu'il s'agit à la fin du traité de Bossuet.
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ment le lecteur à s'assurer qu'il y eut autant d'équité dans leurs suffrages que de passion parmi les adversaires de son œuvre. La disgrâce de Phaéton fut donc une blés- j sure très sensible et très imprévue au cœur de notre poète. Avec le ton tranchant et dédaigneux qui leur est habituel, les frères Parfaict assurent qu'il n'y a aucun besoin de recourir à .l'hypothèse d'une cabale pour expliquer la chute d'une pièce qui est a du dernier médiocre » , et qu'il faut plutôt s'étonner qu'un si faible ouvrage ait eu neuf représentations. Il est plus équitable de s'en rapporter au jugement du public, résumé en ces termes par le fils de Boursault : « Ce n'était pas, disait-on, que l'ouvrage ne fût plein de beau' tés. On convenait aisément que tout y pétillait d'esprit, mais on se plaignait que cet esprit y fût répandu avec plus de profusion que de choix et plus de vivacité que d'ordre. » Il ne manque, en effet, à la gaieté, à la verve piquante, à l'agrément ingénieux, à la belle humeur de cette comédie, qu'un peu plus de retenue, de sobriété et de goût pour qu'elle soit tout à fait charmante. Boursault s'abandonne trop à son abondante facilité, et maintes fois l'esprit qu'il veut avoir gâte celui qu'il a. Si, dans son ensemble, Phaéton reste loin de V Amphitryon de Molière, on peut néanmoins l'en rapprocher pour le style de quelques scènes et pour le ton général. Mais il est une autre comparaison moins haute qu'éveille plus naturellement la lecture dé la pièce. C'est quelque chose comme une opérette mythologique du xvii*^ siècle, une aïeule de la Belle Hélène : tel couplet de Théone, la princesse enjouée,
LES SUCCF:SSEITRS de MOLIÈRE 297
et surtout de Momus, Timpertinent bouffon, semble appeler de la musique d'Offenbach.
Après Phaéton, pendant les dix années, ou peu s'en faut, qu'il vécut encore, Boursault ne fit plus représenter qu'une petite pièce, tant il voulait prendre son temps pour préparer à loisir une sérieuse revanche et donner une suite au succès de son premier Esope. La comédie des Mots à la mode (1694) est fort intéressante pour l'histoire des expressions, des'locutions, des tournures en vogue, vers la fin du siècle, dans le monde élégant, et singées par les bourgeois qui visaient aux belles façons, — ainsi que pour l'histoire des mœurs, des usages et des modes. Tel est son vrai but, et tel est aussi son principal mérite. L'intrigue, suffisante pour un seul acte, et même moins sommaire, relativement, que celles du Mercure et des Fables d'Esope, n'est toutefois que subalterne. Cette critique amusante, ingénieuse et sensée, joint la valeur d'un document à la variété et au mouvement d'une série de scènes qui mettent en jeu, dans le cadre d'une situation donnée, de petits caractères, de petites passions et de gros ridicules.
Mais Phaéton et les Mots à la mode n'étaient que des échappées qui ne lui faisaient pas perdre de vue la voie nouvelle où il était entré avec les Fables d'Esope. Il se préparait à y revenir en reprenant le cadre et le héros qui lui avaient si bien réussi, et il avait même conçu un dessein plus vaste :
« J'ai choisi Ésope, écrivait-il à l'archevêque de Paris, pour le traduire partout où il y a des abus, et pour lui faire dire, sous les apparences des fables, la
vérité à tout le monde... Celui que j'ai l'honneur d'envoyer à Votre Grandeur est Ésope en province, et celui qui lui succédera sera Ésope à la cour, persuadé qu'il y a des abus comme ailleurs, et qu'ils y sont d'autant plus considérables que ceux qui les commettent sont dans une plus grande élévation. De là, je le mènerai où je croirai ses leçons le plus nécessaires; et partout je donnerai tant de laideur au vice et tant de beauté à la vertu qu'il ne tiendra pas à moi que Ton n'ait autant de haine pour l'un que d'amour pour l'autre. »
On voit combien il avait pris au sérieux son rôle de poète moraliste et quelle était l'étendue de son plan. La mort ne devait pas lui laisser le temps de remplir le cycle dont il caressait ainsi le projet. Elle lui permit à peine d'en fournir la seconde étape, et nous ne savons s'il faut s'en plaindre, car, bien qu'il ait été plus heureux dans^^sope à la cour qu'on ne l'est généralement dans les suites, il nous semble que la monotonie et l'esprit de système, déjà sensibles dans ces deux pièces, eussent fini par s'accuser, à la longue, d'une façon fatigante.
Le défaut essentiel du genre est celui d'une leçon trop directe, qui, au lieu de se dégager du choc des incidents et des caractères, se formule dans chaque circonstance en une sorte de sermon. Esope à la cour ne l'a pas plus évité et ne pouvait pas plus l'éviter qu'Esope à la ville. L'abus des fables est poussé plus loin encore dans cette seconde pièce que dans la première ; elle en renferme dix-sept (y compris le' prologue), dont plusieurs sont fort longues, mais aussi dont beaucoup sont charmantes. Il s'y est appliqué cepen-
dant à renforcer un peu Fintrigue : si l'ouvrage est encore épisodique, il n'en a pas moins un nœud et un dénouement plus marqué. Ce dénouement est d'un caractère élevé, et Saint-Marc Girardin l'admirait beaucoup (1). Boursault, évidemment, s'est piqué d'honneur : il a voulu non seulement réparer l'échec de Phaéton et renouveler, en le dépassant, le succès d'Esope à la ville, mais encore donner raison, du moins en ce qui le concernait, aux apologistes du théâtre contre ses détracteurs, prouver à Monsieur de Meaux et à l'archevêque de Paris, par un exemple éclatant, ce que pouvait devenir la comédie entre des mains comme les siennes, consoler son fils et le Père Caffaro, en apportant sa nouvelle œuvre comme une pièce justificative personnelle à l'appui de la dissertation condamnée en thèse générale. Elle est d'un plus haut vol, d'une morale plus épurée, d'une portée plus grande, en même temps que d'un style plus correct et plus ferme, quoiqu'il n'ait pas eu le temps d'y mettre la dernière main, comme nous en prévient VAvis au lecteur. On peut même dire que, à force de vouloir se maintenir dans les régions supérieures de la comédie héroïque, il a fini par émousser la vis comica et par se rapprocher de l'épître morale dialoguée.
Oui, Boursault a pris son rôle au sérieux. Le redresseur de torts que nous avons vu se dessiner à Tétourdie presque à ses débuts est devenu ici un prédicateur de théâtre, un champion armé de pied en cap pour com-
(1) La Fontaine et les fabuUéteg,U I, p. 56-9.
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battre le vice et défendre la vertu. Le courage dont il déjà fait preuve s'est accentué. Ses traits frappent en pleine poitrine les courtisans, qu'il n'a jamais ménagés. Il s'attaque àratliéisme,rune des plaies cachées du règne de Louis XIV vieillissant. Que dis-je? il ose faire la leçon aux rois eux-mêmes, — j'allais dire au Roi luimême , — avec une respectueuse liberté. Les comédiens qui avaient hésité devant quelques scènes d'^'sopeà la ville^ ne pouvaient que reculer devant les hardiesses plus franches encore d'Esope à la cour, et le poète n'était plus là pour en appeler et gagner sa cause* Il était mort depuis trois mois lorsque sa dernière œuvre parut sur le théâtre , le 16 décembre 1701. On ne se borna point à retrancher plus d'un passage à la représentation, on en changea et on en adoucit quelques-uns en imprimant la pièce.
Montesquieu a fait d'Esope à la cour le plus bel éloge qu'on en puisse faire au point de vue moral : « Je me souviens, lit-on dans ses Pensées diverses^ qu'en sortant d'une pièce intitulée Esope à la cour^ je fus si pénétré du désir d'être honnête homme que je ne sache pas avoir formé une résolution plus forte. » Remarquez que Montesquieu ne parle pas d'une simple impression, ni même d'une résolution vague, — le trait n'aurait rien de rare, — mais d'une résolution forte et, j'aime à le croire, durable. Boursault en eût été à bon droit très fier, et si le P. Caffaro avait pu connaître cette déclaration, il n'eût pas manqué d'en enrichir sa, Lettre y quoique Montesquieu fût un philosophe.
Nous aimons à terminer notre étude sur un tel éloge
qui la couronne si bien. Si nous avons compris le caractère de Boursault, c'est là assurément la louange à laquelle il eût été le plus sensible. On ne saurait le comparer 9,ux maîtres, quoique, dans sa sphère modeste et sur la fin de sa carrière, il s'en rapproche de plus en plus. L'homme qu'il laisse voir sans cesse sous l'écrivain n'est pas un grand homme, mais c'est un brave homme et un galant homme, qu'on ne peut avoir fréquenté quelque temps sans ressentir pour lui autant d'estime que d'amitié.