‹ La comédieChapitre 8 sur 12 · BARON · texte numérisé non relu

BARON

Baron était à l'apogée de son talent et de sa réputation de comédien lorsqu'il aborda le théâtre comme auteur, On lui a disputé la paternité des pièces qui portent sa signature, et qui se succédèrent coup sur coup pendant un court espace de sa longue carrière. 11 est bien vrai que les comédiens prêtaient souvent leurs noms à des écrivains désireux de garder l'anonyme; mais il est plus vrai encore que beaucoup d'entre eux tenaient à réunir les deux gloires, comme Molière. De ces assertions, une seule nous paraît présenter un certain degré de vraisemblance : celle qui attribue la traduction de VAndrienne en vers à son ami le P. de la Rue. Et encore, en ayant plus de vraisemblance que les autres, n'a-t-elle pas plus de preuves. Après la mort de Baron, on trouva dans ses papiers une École des pères qui est bien de lui :

or, cette École des pères n'est autre chose qu'une imitation très directe de V Heautontimoroumenos , qu'il a essayé à peine de moderniser en transportant la scène à Paris, mais sans rien changer au fond des mœurs. Le traducteur de V Heautontimoroumeiws pouvait aussi bien avoir traduit VAndrienne: qu'il ait eu dans les deux cas les conseils ou la collaboration du P. de la Rue, il est permis de le conjecturer; mais que ce savant jésuite soit le véritable auteur de Y Homme à bonnes fortunes^ comment se résoudre à le croire sans y être contraint?

La première pièce de Baron, le Rendez-vous des Tuileries, ou le Coquet trompé (1685), est comme une esquisse de son chef-d'œuvre. Il y peint les mêmes mœurs, il y met en scène les mêmes originaux : des comtesses et marquises évaporées, passant la nuit au jeu et vivant avec une liberté absolue ; un marquis et un chevalier qui courent les brelans et pratiquent l'emprunt comme dans les bois ; un vicomte extravagant, qui dit cinq ou six choses à la fois sans faire attention à aucune, n'achève pas une seule de ses phrases et n'écoute rien de ce qu'on lui répond. C'est le monde de jeunes fous, de jeunes désœuvrés, de jeunes libertins de la cour que nous retrouverons dans VHomme à bonnes fortunes. La comédie est sautillante, décousue, sans lien entre les scènes, sans plan, mais vive et piquante. Baron l'a fait précéder d'un prologue, spirituel croquis des querelles de coulisses, où il ne se borne pas à imiter, où il copie en plus d'un passage V Impromptu de Versailles.

Ne nous arrêtons pas à la bagatelle des Enlèvements^

304 LE THÉÂTRE AU XVIl' SIÈCLE

sinon pour y signaler, dans le petit rôle du chevalier, comme un léger crayon, avant la lettre, du Chérubin de Beaumarchais. Avec V Homme à bonnes fortunes^ suivi, à la fin de la même année, de la. Coquette et la fausse Prude (1686), Baron revient plus directement à la comédie de caractère. Là s'accentue sa ress,emblance avec Dancourt: ce sont les mêmes mœurs qu'il peint, les mêmes personnages qu'il met en scène, et à peu près de la même façon. L'un et l'autre ont le même genre d'esprit, le même dialogue alerte et rapide, le même style spirituel, mordant, plein de saveur, un peu sec et coupant. A-t-elle été tracée par Dancourt ou par Baron, la coquette hardie et provocante de cette dernière comédie, qui reçoit sur le même pied tous ses amoureux et n'en décourage aucun? Et les deux valets qui sont les chevilles ouvrières de la pièce, surtout la délurée Marton, d'une verdeur de langage qui va jusqu'à l'effronterie, parlant à sa maîtresse de pair à compagnon, la poussant, l'encourageant, la soutenant dans sa résistance à son oncle ? Mais Dancourt, plus habile homme, n'eût point poussé la symétrie des scènes entre maîtres et valets jusqu'à ce point où elle prend une allure compassée et, pour ainsi dire, géométrique.

L'analogie est bien plus frappante encore dans X Homme à bonnes fortunes^ première épreuve, pour ainsi dire, du Chevalier à la mode, ioué l'année suivante. Ces rapports entre les deux chefs-d'œuvre de Baron et de Dancourt ne vont pas seulement jusqu'aux personnages, jusqu'à l'allure de la pièce, mais jusqu'au sujet, sans qu'il soit nécessaire d'accuser Dancourt d'avoir pillé

Baron, car il avait sa manière à lui, — il Fa assez prouvé par trente autres pièces, toutes de la même façon, — et il suffît, pour expliquer une pareille rencontre, que les ressemblances naturelles entre les deux esprits, les deux talents, les deux procédés, fussent aidées par celle des mœurs et des types que leur fournissait la société contemporaine. L'homme à bonnes fortunes, le chevalier ou le marquis à la mode est Tune des figures les plus caractéristiques, l'une de celles qui en cette fin du XVII* siècle sollicitaient de toutes parts le poète comique. Baron surtout pouvait se dispenser d'aller loin pour chercher le modèle ; sauf la qualité, il avait tout de son homme à bonnes fortunes, et il pouvait retrouver aussi dans son entourage les originaux de Lucinde, de Cidalise et d'Araminte.

Moncade incarne à la perfection Fimpertinente fatuité du petit maître accablé d'affaires de cœur, couru de toutes les femmes, les courant et les trompant toutes : « Aimer celle-ci aujourd'hui, demain la trahir, prendre de l'une pour donner à l'autre ; fausses confidences, noirceurs, billets sacrifiés, flatterie, médisance, bagatelle », ainsi le peint à lui-même son valet Pasquin, qui le maudit en le singeant. Il mène dix intrigues de front avec une merveilleuse aisance; rien ne l'embarrassera force d'entregent et de mensonges dits de l'air le plus dégagé du monde, il se tire de tous les mauvais pas, il démêle les écheveaux les plus embrouillés. Et comme Baron a su peindre aussi dans le rôle de la jeune veuve Lucinde la faiblesse de la femme aimante qui ne demande qu'à être trompée et, même accablée par les preuves,

trouve moyen de croire en son infidèle! L'a-t-on jamais mieux saisie que dans cette scène (II, 11) où Lucinde part d'un : « Plût au ciel que je ne t'eusse jamais vu, monstre ! » pour arriver à cet: « Ah! Moncade, ne me trompez point », qui la remet aux mains du vainqueur, soumise et domptée, prête à reprendre aussitôt le collier : « Que ferez-vous aujourd'hui?... Quand vous reverrat-on?... Adieu, Moncade, songez àmoi. » Aquoiilrépond, en pensant à autre chose : « Je ne suis occupé que de vous. » C'est un chef-d'œuvre que le lever de Moncade, depuis le moment où il appelle Pasquin pour lui demander: « Quel temps fait-il? » et lui ordonne en bâillant de déposer sur la cheminée la lettre de Cidalise, sans prendre la peine de l'ouvrir, car il « sait tftut ce qu'il y a dedans », jusqu'à la scène où il coupe les doléances et les représentations que Marton lui présente de la part de Lucinde, par ses ordres à Pasquin qui l'habille : « Mon juste-au-corps? — Ma montre? — Mon épée? — Ma bourse? — Ma perruque? » sans lui répondre un mot, et la quitte en pirouettant sur une dernière insolence : « Suis-je bien, Marton? »

Une forte nuance sépare Moncade du chevalier à la mode. Celui-ci est un filou, celui-là n'est qu'un fat sans délicatesse: «Que voulez-vous qu'on pense, dit Marton à Lucinde, d'un jeune homme aimable, sans bien, logé chez vous sous le nom de votre parent, et qui n'a jamais été en état de faire de dépense que depuis que vous l'aimez? » Il est certain qu'on n'en peut penser grand'chose de bon. Et quand on le voit recevoir une montre de Cidalise et une agrafe de pierreries d'Araminte, on

en pense moins de bien encore. Mais si Moncade reçoit des cadeaux, il en fait: il donne au laquais d'Araminte la montre de Cidalise pour sa maîtresse, et à celui de Cidalise Fagrafe d'Araminte. Il n'est pas homme à courtiser par intérêt des vieilles et des ridicules comme le chevalier. S'il ne déteste pas l'argent, l'amour et la recherche des bonnes fortunes n'en dominent pas moins en lui. Ce qu'il aime mieux encore, c'est sa charmante petite personne. A la fin, malgré toute son habileté et son expérience, il se laisse jouer comme un sot et, lorsqu'il se voit démasqué, il est tellement anéanti qu^il en perd tous ses moyens et qu'il lui reste à peine la force de s'écrier : « Juste ciel I »

La Bruyère, qui n'est pas précisément une autorité en matière dramatique, a marqué qu'il faisait peu de cas de cette pièce. La Harpe traite avec un injuste dédain Y Homme à bonnes fortunes^ dont la prose n'est pas très négligée^ comme il le dit, ou, si elle est négligée, n'en est pas moins d'une bonne coupe et d'une qualité excellente. Il se peut bien que la nature du principal rôle , qui fournissait à des acteurs comme Mole et Fleury le moyen de briller sur la scène en étalant toute la perfection de leur élégance, n'ait pas été étrangère au long succès d'une pièce restée au répertoire jusque vers le milieu de ce siècle. Mais il n'est pas moins fort excessif de dire que le jeu des acteurs en faisait le principal mérite. Si le plan n'en est pas très fort, la conduite en est habile, le caractère de Moncade bien observé et tracé d'une main sûre ; le dialogue vif, rapide, plein de traits, quoique d'un esprit moins pointu et menu que

celui de la Coquette. Tout est mis en action, tout va droit au but; et, sans avoir, à beaucoup près, la portée des œuvres de Molière, la pièce nous montre avec vérité, sous la part de grossissement qu'exige le relief de la scène, un coin des mœurs du temps.

Avec le Jaloux (1687), qui est en vers inférieurs à sa prose. Baron reste encore fidèle à la comédie de mœurs; mais il s'agit ici d'un caractère bien différent, quoique le protagoniste de son nouvel ouvrage porte le même nom que l'homme à bonnes fortunes. Ce nouveau Moncade, l'un des meilleurs rôles de jaloux qu'on ait mis à la scène, après l'Orantée de Rotrou [Lfiure persécutée), est d'une vérité frappante dans son agitation et son inquiétude perpétuelles, ses fureurs et ses repentirs, ses soupçons toujours renaissants, ses accès qui le reprennent au moment même où il en demande pardon, protestant qu'il ne recommencera plus. L'inconvénient du rôle est que, dans les proportions où Fauteur nous la montre, la jalousie, sombre et tragique par elle-même, se change en une véritable maladie, dont les crises finissent par devenir aussi monotones que rebutantes. L'extravagance de ce Moncade ne tarde pas à impatienter. Il mériterait de perdre Marianne, qu'il ne se lasse point de blesser par ses emportements et qu'il rendra malheureuse; mais Baron n'a pas voulu attrister son dénouement en lui donnant la leçon dont il avait besoin. Supérieur en ce point à Dancourt, il a su peindre autre chose que des coquettes et des rouées, et sa Marianne, qui s'afflige de toutes les incartades d'un si fâcheux amant sans qu'elles puissent la guérir et qui

lie veut voir que la sincérité de son amour, est tracée avec une vérité souvent délicate et touchante.

Sauf le dénouement romanesque et postiche, les incidents du Jaloux sont, en général, bien imaginés, et le péril qui résultait de l'uniformité et de la tristesse du rôle principal, s'il n'est pas entièrement esquivé, se trouve atténué du moins par la variété de ces incidents rattachés de près à l'action et ingénieusement combinés pour peindre la jalousie de Moncade sous toutes ses faces, en diversifiant par la forme des scènes une folie toujours identique.

Baron, le pupille et l'élève favori de Molière comme acteur, n'estdonc pas absolument indigne d'être compté parmi ceux qui recueillirent une part de son héritage. Il ne vient pas des premiers sans doute ; il reste derrière Regnard aussi loin pour le moins que celui-ci l'est de Molière. Son théâtre forme comme l'appoint de celui de Dancourt. Mais c'est déjà quelque chose de figurer, fût-ce au dernier rang, parmi les successeurs classés du maître, et Fauteur de V Homme à bonnes fortunes a droit à un strapontin dans le Panthéon comique du grand siècle.

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