ROXANE
E prophète a dit: Une nouvelle étoile sortira de Jacob. Esther avait foi en elle ; tous les soirs elle faisait un signe d'amitié à la plus petite étoile de la pléiade. C'était la sienne. Elle l'appelait Esther et lui parlait comme aune amie. Il lui arrivait de se fâcher et de lui débiter d'amers reproches, mais, le plus souvent, elle la priait comme une puissance céleste.
Elle s'étonnait de voir que toutes ses tentatives eussent échoué avec tant de protecteurs; et elle les perdait peu à peu : il ne lui restait plus que son étoile.
Elle l'avait invoquée un jour qu'elle devait
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jouer à la salle Chantereine. Ce fut son étoile qui conduisit à la représentation le directeur du Gymnase.
Elle jouait le rôle d'Ériphyle.
Il fut enthousiaste comme l'avait été le directeur du Théâtre- Français, mais au moins son enthousiasme alla jusqu'à lui faire signer un engagement avec la mère d'Esther.
On lui demandait deux mille francs : il en donna trois mille. Il commanda une pièce dramatique qui n'était pas une pièce du Gymnase. C'était faire beaucoup pour cette débutante qui allait sans doute sauver son théâtre, où le vaudeville sentimental était à toute extrémité.
M. Poirson convoqua le ban et l'arrière-ban de la critique. C'est une petite fête parisienne ; les gros bonnets vont opiner. Esther joue crânement le rôle de la Vendéenne. Elle donne un accent épique à cette création, mais elle n'est pas comprise : tout le ban et l'arrière-ban des ânes savants, comme disait lui-même Jules Janin, ne montent pas à la hauteur de cette fille de génie. Ils se regardent entre eux, ils agitent les oreilles, ils décident avec gravité que la jeune Esther, avec une pareille voix et une pareille figure, ne fera jamais qu'une artiste de province.
Roxane 5g
C'est qu'à Paris on veut toujours voir et entendre la même chose.
La pièce était mauvaise : un peu plus Esther la sauvait : l'auteur déclara que l'actrice avait perdu son œuvre. La Vendéenne eut quelques représentations, mais tout le monde se moqua de « l'astre naissant ».
Esther n'osa plus regarder son étoile. La voilà donc moins avancée que jamais.
Le directeur du Gymnase change l'affiche et remet en honneur son répertoire démodé.
On dit un jour à Esther que Samson, grand comédien auquel la nature avait presque tout refusé, plaidait sa cause auprès de ses professeurs : Saint-Aulaire, Provost, Michelot et M"'^ Desmoussaux. « La nature qui m'a tout refusé, leur disait-il, a tout donné à cette jeune fille : je suis bien étonné que vous n'en fassiez rien. »
Esther court chez Samson.
— Vous serez mon sauveur.
Au bout d'un mois Samson la conduisait au directeur de la Comédie-Française qui s'écria :
— Je la reconnais, pourquoi l'ai-je oubliée? Autre engagement , après avoir racheté sa
liberté au Gymnase. Vient le jour des débuts. Des chaleurs sénégaliennes frappaient Paris :
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le théâtre était abandonné même l'hiver, si bien] qu'il n'y eut personne à cette représentation d'Horace, où elle joua à merveille !e rôle de Camille ; et pourtant, comme on a dit : « C'était là qu'il fallait chercher la solitude et la fraîcheur. »
La jeune fille passa comme une ombre sans que ces messieurs du lundi prissent la peine de venir la voir. Le directeur ne désespéra point. Comme la première fois, Esther continua ses débuts par les trois rôles des tragédies au répertoire. La salle était toujours déserte. On commençait pourtant par dire ce nom d'Esther comme celui d'une tragédienne future, mais on s'obstinait à ne pas la voir dans sa beauté sculpturale, dans son attitude grecque et romaine, dans sa force tragique, car elle était déjà tout ce qu'elle fut.
Un soir, elle jouait Roxane; les journalistes rencontrent le directeur et lui reprochent toutes ces caricatures de figures radieuses.
Toute une traînée de moqueries ! On glaça la pauvre fille qui entendait dire jusque dans la coulisse : « A Carpentras ! à Carpentras! »
Mais le surlendemain, Jules Janin revenait d'Italie!