LES PREMIÈRES TENTATIONS
STHER n'était pas fille à se décourager pour un rêve. « D'autant moins, lui dit sa mère en déjeunant, que tu as les cartes pour toi. »
Gantua vint tout à propos réconforter Esther.
C'était elle qui lui avait coupé une syllabe, pour le plaisir de faire un jeu de mots; car en ce temps il ne portait jamais de gants.
Elle le voyait de loin en loin. 11 s'était fait présenter — par lui-même — à M""® Bonheur dans son amitié pour la famille. Il était si bon diable qu'on aimait à le voir venir. Il riait et consolait. Plus d'une fois, il s'était invité à dîner les mains pleines des merveilles du charcutier et du pâtissier, sans oublier les vins extra à vingtcinq sous la bouteille, ni les desserts selon la saison. On n'avait pas peur des quatre mendiants.
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Pendant qu'Esther montait il montait lui-même, mais non plus à l'échelle. A force de faire des portraits à vingt-cinq francs, il finit par en faire à cinquante francs, puis à cent francs ; alors le bohème qui vivait dans un grenier, je me trompe, dans un sous-sol de la rue Saint-Antoine, prit un atelier sur le boulevard Rochechouart. Il connut quelques peintres renommés, on accusa même Diaz de lui faire peindre ses fonds de paysages et ses tableaux de fleurs ; mais Gantua savait bien que Diaz seul avait sur sa palette les rayons du soleil.
Parmi ses camarades, quelques-uns l'appelaient encore Gantua ; il prouva à tous les illustres gourmands du quartier qu'il n'était pas indigne de son nom tout entier.
Gantua, qui commençait à connaître son Paris, conseilla à Esther d'aller au cours d'une ancienne comédienne du Théâtre-Français, qui sans doute comprendrait mieux que le professeur du Conservatoire le génie en herbe de la jeune fille.
Dès la première leçon, M'"® Desmousseaux dit à la mère :
— Voilà une demoiselle qui fera du bruit dans le monde; si on l'a malmenée jusqu'au Conservatoire, c'est qu'on n'avait pas mis de lunettes.
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— Je savais bien, dit Esther en se frappant le cœur et le front, qu'il y avait un dieu là-dedans.
La misère était toujours rude à la maison ; on vivait sur le lendemain, c'est-à-dire par l'espérance; M™^ Bonheur ne voulait pas aller chez sa fille Valia, mais elle permettait à Esther et à Lili de dîner çà et là chez leur sœur.
C'était pour elles une vraie fête. Les filles sont gourmandes quand elles ne sont pas amoureuses. Valia s'ingéniait à leur faire un bon et un beau dîner: cela lui coûtait si peu, puisque son amant ne lui refusait rien! Elle avait propose à sa mère de lui donner, ou de lui prêter de Targent, mais la mère avait stoïquement refusé. Il lui semblait que cela porterait malheur à ses autres enfants. Elle n'empêchait pas Valia de venir la voir, parce qu'elle ne voulait pas jouer la scène de la malédiction; mais elle ne consentait pas à aller chez sa fille.
Quand on veut jouer la comédie, il faut la voir jouer. Or, Esther et Lili ne pouvaient aller au théâtre que grâce à Valia, qui donnait quelquefois une loge pour toute la famille; mais le plus souvent c'était elle qui conduisait les deux sœurs.
Elle les avait discrètement présentées à son amant comme deux futures comédiennes; l'amant
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avait promis de les protéger, soit par le ministre, qu'il connaissait un peu, soit par deux directeurs de théâtre, qu'il connaissait beaucoup, en sa qualité d'homme de bourse.
Car, en ce temps-là, les directeurs de théâtre n'étaient pas, comme aujourd'hui, des matadors voguant à pleines voiles vers la centième représentation d'une mauvaise pièce.
Un soir, Valia conduisit ses deux jeunes sœurs à rOdéon. On jouait tout à propos deux méchants auteurs, puisqu'il n'y avait personne dans la salle, sinon M. Racine et M. Molière. On commençait par Phèdre, pour finir par les Femmes savantes. Esther et Lili étaient dans la joie, aussi les miton sur le devant de la loge. Pendant un entr'acte, deux jeunes gens vinrent faire une visite à Valia.
Belles figures, grand air, de la gaieté et de l'esprit.
Lili dit tout de suite à Esther en lui parlant à l'oreille :
— Si j'avais dix ans de plus j'aimerais le blond. Esther à son tour se pencha à l'oreille de Lili :
— Si j'avais deux ans de plus j'aimerais le brun.
Ces deux jeunes gens étaient des étudiants en droit, destinés l'un au palais, l'autre à la diplo-
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matie. Bons camarades depuis longtemps, ils ne se quittaient guère le soir, courant ensemble les plaisirs de Paris.
Le blond faisait des manières pour être beau, tandis que M. de Ravigny était beau naturellement, beau par les lignes harmonieuses de la figure comme par l'éclat des yeux et le sourire moqueur de la bouche, à peine ombragée d'une fine moustache relevée comme le coin des lèvres. Il y a des beautés endormies qui font bailler, il y a des beautés toujours en éveil qui prennent l'esprit si elles ne prennent pas le cœur. Esther fut prise.
Cette fiera et invincible avait presque trouvé son maître; mais, comme il était dans son caractère de ne jamais céder le pas, elle se révolta contre la première secousse amoureuse.
Il lui était déjà souvent arrivé, d'ailleurs, de se laisser prendre pour un instant à telle ou telle figure taillée selon son idéal, mais elle s'était dégagée victorieusement de ces premiers nuages voluptueux : l'art l'avait sauvée de l'amour.
Pendant l'entr'acte, Valia pria son amant de la conduire au foyer. C'était le caractère de Valia de vouloir trôner partout ; elle était née pour vivre dehors et pour être toujours en spectacle ;
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aussi, un peu plus tard, il ne fallut pas la prier pour qu'elle devînt comédienne comme sa sœur. Pour la laisser passer, l'ami de M. de Ravigny était sorti de la loge. Lili, entraînée malgré elle, l'avait suivi, si bien qu'Esther se trouva seule dans la loge avec le futur diplomate, qui lui offrit son bras pour aller dans le foyer.
— Oh ! non, lui dit-elle, quand je viens au théâtre, je me niche dans une loge pour n'en sortir qu'à la fin du spectacle, J'ai horreur de courir les foyers avec les bourgeoises endimanchées.
— Eh bien, mademoiselle, je reste avec vous. On se mit à causer de la représentation. M. de
Ravigny prouva à Esther qu'il avait le sentiment inné du théâtre,
— Mais vous en savez plus que moi, lui dit Esther.
— Peut-être; voyez-vous, c'est que j'ai barbouillé du papier pour écrire des comédies ; mais je ferais tant de chagrin à ma mère, une arrièrecousine de M. de Talleyrand, si je ne devenais pas bientôt secrétaire d'ambassade, que j'ai sacrifié mes comédies sur l'autel de la famille. Qui dit faiseur de comédies dit coureur de théâtres, voilà pourquoi je suis presque du bâtiment.
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Aussi, puisque vous allez débuter, mademoiselle, je serai aux premières loges; bien mieux, si vous le permettez, vous me direz une scène, un soir, chez madame votre sœur.
— Ce sera avec bien du plaisir, monsieur.
— C'est au Gymnase que vous débuterez ?
— Je ne sais pas encore, mais mon rêve n'est pas là, car je n'ai aucun goût pour toutes ces pièces modernes qui tombent les unes après les autres, comme des capucins de cartes; ma passion est tout simplement pour les chefs-d'œuvre anciens ; il me semble qu'il n'y a rien de plus nouveau que les tragédies de Corneille et les comédies de Molière.
— Tudieu! mademoiselle, vous parlez comme à la Sorbonne: je ne vous savais pas si sérieuse.
— Oh! je parle sans orthographe.
— Les gens d'esprit n'ont pas d'orthographe. J'aime beaucoup les maîtres, moi aussi; mais, comme on dit, ils ne font plus d'argent; les tragédiennes n'ont pas cours à l'heure qu'il est ; Célimène elle-même n'a plus autour d'elle que des Misanthropes. Il faut suivre le mouvement; la grande Dorval ne s'en est pas mal trouvée.
M. de Ravigny vit bien qu'il prêchait dans le désert. Esther, qui n'avait jamais été aux cours
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de la Sorbonne, le ramena par quelques paroles à l'adoration des chefs-d'œuvre.
— Voyez-vous, lui dit-elle, c'est un triomphe de s'incarner dans une héroïne consacrée ; mais ce n'est pas la peine de donner la vie à une figure qui n'existe pas. Je ne serai fière de jouer la comédie ou la tragédie que le jour oij je sentirai devant moi l'âme de Molière ou de Corneille.
Et, comme le jeune homme semblait s'étonner de ce diapason dans la volonté d'une jeune fille, elle lui dit :
— Mes parents sont pauvres, mais il y a chez nous de la vieille race juive. Je suis une fille de la Bible, parce que je descends d'Israël et parce que mon père m'a appris à lire dans les prophètes et les patriarches; je ne comprends rien de ce qui est bourgeois et vulgaire; j'aime les sommets et je voudrais m'ensevelir dans la neige.
— Oh ! oh I voilà des phrases bien poétiques. Seulement alors le futur diplomate regarda
bien en face la future comédienne; il pensa qu'il avait une vraie femme devant lui, d'autant plus une vraie femme qu'après avoir parlé de haut elle redescendait gentiment dans la familiarité de la gamine parisienne.
— Après tout, dit-elle, n'allez pas me prendre
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pour une sibylle; je suis une pauvre petite créature décidée à tout, même à jouer dans les féeries, mais je veux qu'on sache mon idéal.
— Vous avez bien fait de parler, car je me souviendrai. Quand voulez-vous me jouer une scène?
— Demain, je dînerai chez ma sœur.
Le rideau venait de se lever; Valia rentra dans la loge en agitant majestueusement son éventail. Les deux jeunes gens la saluèrent, parce qu'ils étaient attendus ailleurs. Esther se trouva bien seule, Lili fut désolée.
Le lendemain fut un jour marqué en rose pour Esther, car il lui semblait que M. de Ravigny lui serait tout un public; aussi se prépara-l-elle à bien dire et à bien marcher. Bien marcher, cela lui était si naturel qu'on l'eût prise pour une archiduchesse; elle glissait sans marquer le genou. Bien dire lui était tout aussi naturel. C'était une symphonie qui parlait, tant la voix était belle, tant l'accent était harmonieux. Aussi le soir M. de Ravigny fut-il émerveillé quand elle lui débita avec une farouche énergie les Imprécations de Camille. Où prenait-elle tant de force ? cette créature si mince et si svelte qu'on avait peur de la voir s'envoler comme une apparition.
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Il fut non moins surpris quand elle changea de figure pour prendre le sourire railleur de Céliméne. Là, elle manquait un peu de laisseraller, elle n'était pas encore faite aux ondulations féminines. Elle n'avait pas étudié ce poétique abandonnement du roseau qui « plie et ne rompt pas » : symbole de toutes les coquetteries.
M. de Ravigny félicita Valia d'avoir une sœur prédestinée à tous les triomphes. Valia, qui se croyait la plus belle, répondit que la nature n'avait pas mal traitée Esther; mais elle sembla regretter que sa sœur eût une figure un peu originale.
— Vous ne savez donc pas, dit le jeune homme, qu'une femme d'esprit fait tout ce qu'elle veut de sa figure.
Esther trouva qu'il parlait d'or; elle n'était pas elle-même très contente de sa figure, elle se promit de devenir belle à force de volonté. Belle pour le public et belle pour son jeune ami, car ce soir-là elle sentit qu'elle l'aimait.
Aussi la nuit dormit-elle bien peu; elle en était encore à croire que l'amour conduit fatalement au mariage. Or, M. de Ravigny l'épouserait-il si elle était comédienne ou même si elle n'était pas
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comédienne ? Sans doute il était destiné à quelque fille du monde bien dotée et bien en cour; car, plus elle y pensait, plus elle se disait que c'était le plus beau des hommes. Elle vit donc avec terreur un abîme s'ouvrir devant son rêve.
Mais, pour parler comme les précieuses : « On réespère encore alors qu'on désespère. »