‹ La comédienneChapitre 11 sur 48 · ESTHER ET LA MARQUISE DE LA CARTE · texte numérisé non relu

ESTHER ET LA MARQUISE DE LA CARTE

OL'S déjeunions chez Jules Janin avec Chaix d'Est-Ange et Chaudes-Aiguës. La marquise de la Carte présidait, robe de chambre entr'ouverte, ceinture relâchée, cheveux épars, dans le plus joli déshabillé matinal. Aussi on déjeunait d'elle tout autant que du repas frugal servi chez le prince de la critique. La marquise était dans toute la splendeur de sa beauté, aux derniers jours de sa première jeunesse, belle pêche mûre qui ne tombe pas encore de l'espalier.

La femme de chambre annonça une jeune demoiselle qui demandait M. Jules Janin.

— Assez de jeunes demoiselles, dit la marquise.

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— Son nom? demanda Jules Janin.

— M""" Esther, répondit la femme de chambre.

— Cette petite sauvage qui a joué la Vendéenne ?

— Oui, dit Chaudes-Aiguës.

— Elle manque de tout, poursuivit Janin.

— Elle a débuté au Théâtre-Français dans Camille .

— Qu'est-ce cela Camille ?

Janin regarda la marquise en riant tout haut.

— Camille au souterrain! car je suis bien sûr qu'il n'y avait personne dans la nécropole.

Esther était sur le seuil de la porte.

— Entrez, mon enfant. w Elle vint à Janin, cette petite sauvageonne, chevelure rebelle, yeux flambants, tête fière sur un beau cou ondoyant, corps bien campé où n'apparaissait rien de ce qui annonce la femme. I)'ajjl| leur nulle coquetterie dans l'art de s'habiller. c3|| n'eût pas vendu au Temple un louis sa robe • verte, son châle rougeâtre, son chapeau gris fané.

— Je remarquai sa main qui était fort jolie et qui serrait un gant pour les deux mains.

— Eh bien ! dit Jules Janin, comment cela s'estil passé hier? Asseyez-vous là près de moi.

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— Oui, monsieur Jules Janin, mais vous ne me connaissez pas. Notre directeur m'a conseillé de venir vous voir. C'est moi qui jouais-t-au Gymnase la Vendéenne.

— Je le savions, répondit Jules Janin en éclatant de rire.

Car on sait qu'il riait à tout propos.

Esther jugeant sans doute qu'il n'y avait pas de quoi rire, puisqu'elle jouait les rôles tristes, releva la tète d'un air blessé.

— Ah! dit-elle avec malice, je n'ai pas été à votre école 1

— Eh bien! mademoiselle Esther, nous irons tous à la vôtre en allant à votre second début dans Roxane; nous irons tous, même la marquise.

Le critique fit la présentation en toute cérémonie; après quoi, il fit asseoir Esther à table et lui offrit la plus belle grappe de raisin du surtout.

Un sentiment filial saisit Esther avant de toucher à la grappe.

— Mon Dieu! dit-elle, j'ai oublié ma mère: Elle se leva pour aller vers l'antichambre,

înais elle se retourna tout aussitôt vers Janin. ! — Est-ce que ma mère peut entrer, monsieur?

— Comment donc!

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Esther ramena sa mère.

— N'est-ce pas, monsieur Jules Janin, que ma petite sœur peut entrer aussi.

— Je crois bien !

La marquise demanda si Esther n'avait

pas amené son chien et son perroquet, mais elle fit bonne figure aux deux survenues.

Quoique la mère ne fût pas vêtue comme une duchesse, elle nous frappa par sa beauté dignl et sereine. C'était le caractère Israélite danl toute sa majesté. Ne semble-t-il pas que le Diei de Jésus ait pardonné aux femmes sinon ai hommes. Les hommes ont toujours conservé t^ type du Juif errant, tandis que les femmes ont été touchées du rayon de la grâce chrétienne.

La petite sœur, c'était Lili ; elle vint sauter sui les genoux d'Esther. M"'° Bonheur se tint debouf refusant de s'asseoir. Cette femme, qui était loin de toute éloquence littéraire, parla avec beai coup de charme de sa fille Esther et de ses autre filles. Elle raconta que tout ce petit mondejouait la comédie chez elle comme dans un coi servatoire pour rire. Elle ne doutait pas qu'ave la protection de M. Jules Janin, la fortune n'ajj rivât enfin à cette famille qui avait traversé toi les périls delà misère.

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Elle parla si bien, que Jules Janin embrassa

— Voilà qui te portera bonheur, dit Esther, Victor Hugo m'a embrassée aussi, quand j'étais petite.

— Victor Hugo! s'écria Jules Janin. Eh bien ! vous jouerez un jour Dona Sol.

— Peut-être, mais les vers de Hugo ne me portent pas comme les vers de Corneille.

Janin était tour à tour hugolâlre et contrehugolâtre.

— Elle a raison, dit-il. Il faut être né dans Hugo ou dans Corneille.

Esther nous raconta sa vie en quelques mots.

— J'ai débuté à Lyon en 1830...

— Comment, vous êtes née en 1821 et vous avez débuté en 1830 !

Esther sourit.

— Oh! le prince des critiques n'était poin-s-à mes débuts. Je chantais des chansons, mais d'une simple chanson je faisais toute une comédie tant que je changeais de voix et de figure pour représenter tous les personnages.

Elle raconta ensuite ses pérégrinations dans Paris, ses stations place Royale, où Victor Hugo l'avait embrassée. Elle rappela la bonté de sa

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mère dans les jours de tristesse. Elle parla de cette voix secrète qui lui disait, quand elle avait désespéré de tout : « Enfant, tu seras reine! »

— Eh bien! dit Janin, puisque vous jouez samedi, nous serons les intrépides de l'orchestre. Il ne faut pas que tant de courage soit dépensé en pure perte ; si vous croyez tant en vous, c'est qu'il y a quelque chose en vous. Je n'ai pas oublié la Vendéenne.

On leva la séance, M'" Esther dit à Jules Janin.

— Embrassez-moi.

— De tout mon cœur.

Et Janin se reprenant :

— Non, c'est la marquise qui va vous embrasser, car elle porte bonheur.

Esther inclina son front vers les lèvres de M"" de La Carte, qui mit à l'embrasser la meil-| leure grâce du monde.

Esther ne lui paraissait pas de celles donH on est jalouse; c'est qu'elle* ne pressentait pas que bientôt sous l'artiste la femme, encore emprisonnée, se révélerait avec éclat dans toute sa grâce et dans tout son charme.

On se donna rendez-vous pour le samedi. Tout le monde fut à son poste.

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La salle était presque déserte, la marquise occupait la grande loge de lace, Jules Janin voulut être à l'orchestre.

J'avais emmené deux de mes amis que j'eus toutes les peines du monde à retenir jusqu'au troisième acte. J'allai faire une visite à la marquise qui n'était pas plus enthousiaste. Jules Janin s'exaltait à froid, mais le moment vint où tout le monde fut pris. Tout à l'heure il n'y avait que des ombres parmi les spectateurs, maintenant tout un monde applaudissait. C'est que la scène d'amour au second acte avait refroidi les admirateurs ; mais la voilà qui monte sur le trépied des dieux, Janin est emporté :

« Voyez-vous comme elle obéit à des passions en tumulte. Elle a peur d'elle-même, sa colère la jette jusqu'à l'impiété. Voilà, avec toutes les larmes, l'ironie et la violence que peut contenir une âme outragée, un cœur blessé à mort éclatant en lamentations jusqu'aux blasphèmes.

Que le courroux du Ciel allumé par mes vœux Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux.

« Jusqu'à mon dernier jour, j'entendrai cette voix terrible et je verrai ces larmes saintes. Au premier aspect elle vous fait peur, parce qu'elle

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a peur. Pareille à la pythonisse, il faut qu'on la mène au trépied. Elle arrive en hésitant, pâle, effarée, haletante; elle tremble, elle a froid, elle se trouble, elle va s'enfuir; mais son dieu lui arrive. Deus ecce deus! — Soudain toute cette nature anéantie se relève et s'anime, le feu monte de l'âme au regard, le cœur bat violemment dans cette poitrine dilatée, la voi.x en sort puissante et irrésistible, cette fille des Grecs éclate de mille beautés inattendues. Comme elle est grande! Quelle pose de déesse! Quelle fièvre de génie! Rien n'est plus grand que cette Camille indomptée. C'est la prêtresse, en elle est un volcan. Elle frappe du pied en hennissant. Cette Imprécation de Camille, c'est la première révélation d'Esther. Quand se met à gronder, dans les entrailles de cette femme au désespoir, cette grande colère qui tout à l'heure aura l'éclat de la foudre et le bruit du tonnerre, on reste épouvanté. Camille, ardente à la peine, se parle à elle-même dans une langue étrange et inconnue, mais ce profond désespoir, qu'elle contient encore, on l'entend gronder, c'est l'orage qui fait l'ombre avant la foudre. » i

Jules Janin s'en allait ainsi jusqu'au foyer; il y trouva Merle, Rolle, et quelques autres

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Aristarques, — un mot du temps ; — il leur parla d'Esther comme d'une trouvaille inespérée.

Ils lui répondirent par un éclat de rire. C'est que, pour ces fins connaisseurs, il n'y avait pas de tragédienne possible sans l'envergure colossalle de M"° Georges et de M"' Paradol. Pour eux, cette enfant qui s'appelait Esther, c'était la tragédie tombée dans l'enfance.

— Et pourtant, dit Jules Janin furieux, ce sont les cochons qui dénichent les truffes!

Mais la marquise de La Carte alla sur le théâtre et embrassa Esther avec passion.

— Mon père le baron Bosio, lui dit-elle devant les grognards des coulisses, fera de vous la statue de la Tragédie!

Jules Janin parla haut dans son feuilleton.

A la troisième représentation de Bajazet on se battait aux portes de la Comédie-Française, A la quatrième représentation, on criait partout : Six mille francs de recettes !

C'était bien quelque chose, mais ce n'était pas tout. On vit pleuvoir les bouquets sur la scène ; on rappela Esther, on la rappela encore, on la sacra première tragédienne du siècle.

Ceux qui avaient des torts envers elle s'exécutèrent bravement. Jules Janin la prit sur son

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cœur et lui montra des larmes de joie. Provost qui l'avait reconnue vint aussi pour l'embrasser.

On lui apportait alors tous les bouquets jetés à sa jeune gloire; elle les montra au grand comédien en lui disant :

— Vous m'avez conseillé de vendre des bouquets : en voilà, voulez-vous m'en acheter?

Tous les triomphes d'Esther datent de ce soirlà. Il arrive souvent à la critique de mener l'opinion. Cette fois ce fut l'opinion qui mena la critique, ou plutôt ce fut Esther qui mena la critique et l'opinion par le despotisme et le charme de son talent.

On tenta quelquefois de se révolter en lui opposant des tragédiennes d'occasion, mais elle pouvait tout défier par sa voix, par ses yeux, par son attitude, comme Junon défiait les dieux et les demi-dieux.

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