UN BAISER SUR LE BRAS
I ous avons perdu de vue M. de Ravigny, mais quoique Esther fut toute de feu pour le théâtre, elle ne l'oubliait pas. Depuis sa
Un baiser sur le bras
mésaventure au Gymnase, l'étudiant avait passé son doctorat ; déjà il était nommé secrétaire d'ambassade.
Elle le revoyait de loin en loin chez sa sœur; mais, quoiqu'il fût charmant avec e le, elle osait à peine lui parler tant son cœur battait fort devant lui.
— Viendrez-vous me voir jouer après-demain?
C'était avant son triomphe dans Roxane.
— Comment donc ! Moi et nos amis.
M. de Ravigny était à l'orchestre, mais non
pas avec ses amis, qui avaient eu peur de s'enfourner dans un théâtre. Pour lui, il applaudissait avec enthousiasme. Mais un seul ami, qu'est-ce que cela dans une salle quelque peu déserte? Il avait compté sur un triomphe, ce ne fut qu'un demi-succès.
— Oh! les Parisiens, s'écria M. de Ravigny, ne sont pas des dénicheurs de merles; ils croient qu'ils font l'opinion, mais l'opinion leur vient toute faite par les journaux ; ils ont peur, s'ils s'abandonnent à leur sentiment, de tomber dans le traquenard du ridicule, aussi ne passent-ils pas pour des avant-coureurs.
i M. de Ravigny était furieux ^de les voir si
La scène et les coulisses
froids, ces Parisiens, mais il eut beau faire pour les entraîner.
Il alla voir Esther dans sa loge après la représentation : elle pleurait. Il l'embrassa ; elle lui dit :
— Je n'ai joué que pour vous; mais demain, si vous n'êtes pas là, je suis perdue.
Il revint à chaque représentation.
Esther ne pleurait plus ; elle n'osa se confier à Valia, mais elle dit à Lili :
— Il m'aime, n'est-ce pas, puisqu'il vient tous les jours?
11 donnait, bien mieux que le chef de claque, le signal des applaudissements.
Jusque-là il s'était trouvé presque seul après la pièce dans la loge de la jeune actrice; mais bientôt la loge fut toute pleine d'admirateurs. Il n'y manquait guère que les romantiques, puisqu'en jouant les anciens maîtres Esther relevait l'étendard de l'ancienne école. Un soir, pourtant, le jeune homme se retrouva seul avec Esther.
— Vous savez, lui dit-il, que vous êtes déjà plus jolie.
Et il baisa son bras nu. « Bien maigre chair, » eût dit Rabelais.
Esther rougit :
— Allez-vous-en ! dit-elle d'un air tragique.
La cousine 7 J
11 ne prenait pas ces mots au sérieux, quand elle lui dit:
— Vous voyez bien que je vous aime !
— Ce n'est pas une raison pour me chasser.
— Si, parce que vous ne m'aimez pas comme je vous aime.
— Je ne comprends pas.
Le jeune homme voulut baiser l'autre bras
d'Esther, mais elle le regarda avec un grand air qui le cloua à distance.
— Moi, je comprends, dit-elle, que vous voulez me prendre comme votre ami a pris Valia ; mais ie ne veux pas être votre maîtresse.
Il vint du monde; tout fut dit.